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Full text of "Le symbolisme dans la Divine comédie de Dante"

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LE SYMBOLISME 

DANS LA 

DIVINE COMÉDIE DE DANTE 



THESE 

PEÉSENTÉE À LA FACULTÉ DES LETTBES DE PARIS POUR LE 
DOCTORAT DE L'UNIVERSITÉ 



PAR 

ELEANOR F. ^JOURDAIN 

VICE-PRINL11>AI^ 8T. nUOR*S HAI.I., OXFORD 



OXFORD 
PARKER & SON 

27 Bboab Stseet 



PARIS 
ALPHONSE PICARD & FILS 

82 Rite Bowaparte 



MDCCCCIV 



J3D^ l^^.Z. 






^yiLyt^ijU 



ynr-tjUlAÂjf 



PABKBB ft CO., PRINTBB8, OXFOBD 



Theologus Dantes, nuluus doomatis expers. 

Giovanni del Virgiîio. 

Primo se dédit ad theoix)GIAM, secundo ad rem poetriam. 

• Pietro di Dante. 



PREFACE 

Jusqu'ici les nombreux commentateurs de la Divine Comédie de Dante 
n'ont guère porté leur attention que sur les côtés littéraires, historiques, 
scientifiques, philosophiques de ce poème. Or, il y a dans cette œuvre 
grandiose encore un autre côté, d'un caractère particulier, intentionnellement 
voilé par l'auteur, à peine entrevu par quelques interprètes, et que nous 
avons essayé de mettre en lumière dans cette étude: c'est le caractère 
symbolique. 

Tout s'éclaire si l'on considère le poème à ce point de vue. On constate 
l'unité de composition, rharmonie interne, que des critiques ont niée, parce 
que la clef du livre leur faisait défaut. Le poème, vu sous l'aspect de son 
symboUsme, apparaît comme un tout organique ; les difficultés disparaissent, 
les beautés ressortent d'une manière frappante. La Divine Comédie se pré- 
sente devant nos yeux comme une grande et puissante Allégorie ; et les 
conclusions qui s'en dég^ent sont du plus haut intérêt psychologique, 
philosophique, et religieux. 

Aux trois parties de son poème correspondent symboliquement trois 
sphères du monde spirituel, supérieur, invisible. Nous avons conservé, 
dans l'intérêt de la clarté de notre exposé, à ces trois parties leurs titres 
italiens : Yln/emo, le Purgatorio, et le Paradiso, et nous désignons les trois 
sphères correspondantes du monde invisible par les mots français : YEnfer^ 
le Purgatoire, et le Paradis. 

ELEANOR P. JOURDAIN. 
St. Hugh's Hall, 
OxroBD, 

le 15 Décembre 1903. 



TABLE DES MATIERES 

PAGE 

INTRODUCTION 1 

La poésie : idées générales qui sont le fond de l'art poétique de Dante. 

La Divine Comédie considérée comme l'apocalypse de la littérature du moyen 

âge. — Aperçu des différentes interprétations, littérales et allégoriques. — 

Le symbolisme du poème. 



CHAPITRE I 8 

Les trois aspects de la nature humaine, tels que Dante les envisage dans la 
Divine Comédie : — 

I. La vie de l'homme soumise aux lois de la nature. 
II. La vie de l'homme soumise aux lois de l'esprit. 
III. La vie de l'homme soumise aux lois chrétiennes. 

CHAPITRE II 42 

Le symbolisme explique: — 

I. Les théories de Dante sur la punition (Enfer). 
IL Les théories de Dante sur la contrition (Purgatoire). 
III. Les théories de Dante sur la rédemption (Paradis). 

CHAPITRE III 58 

H y a aussi un S3rmbolisme caché qui explique : — 

I. Les rapports des trois royaumes du monde invisible (Enfer, Purgatoire, 
Paradis) avec le monde visible. 
IL Les rapports des trois royaumes entre eux. 

III. Les rapports des trois royaumes avec les trois Personnes de la Sainte 
Trinité. 

CHAPITRE IV 98 

Le sjmibolisme, exprimé ou sous^ntendu, n'explique pas tout. H nous manque 
une explication dans certains cas : — 
I. Quand il y a lutte entre la vie et les lois de la nature. 
IL Quand il y a lutte entre la pensée et ses moyens d'expression. 
III. Quand il y a lutte entre le bien commun et le bien de l'individu. 
De ces trois luttes résultent, dans l'œuvre de Dante, l'originalité, la beauté, 
l'élévation des idées. 

CONCLUSION 116 

La Divine Comédie nous enseigne comment Dieu se manifeste à nous en 
Pouvoir, Sagesse et Amour, et aussi comment l'esprit de l'homme se 
développe par la perception graduelle de la Divinité. 



4( 



LE SYMBOLISME 

DANS LA 

DIVmE COMÉDIE" DE DANTE 



INTRODUCTION 

LA POÉSIE: IDÉES GÉNÉRALES QUI SONT LE FOND 
DE L'ART POÉTIQUE DE DANTE. 

La Divine Comédie considérée comme l'Apocalypse de la littérature du moyen âge. — 
Aperçu des différentes interprétations, littérales et allégoriques. — Le symbolisme du poème. 

Dans les moments de crise, où l'homme, après des efforts innombrables, 
réussît à saisir la vérité qu'il a cherchée, son esprit atteint ime hauteur 
jusque-là inaccessible. 11 regarde l'univers dont il a toujours fait partie, 
et le monde extérieur, jadis si bien connu, lui paraît transformé. C'est 
qu'il a changé lui-même. Loin de s'être, par cette lutte, séparé de la vie 
qui l'entoure, il est en harmonie avec la nature, avec le monde, avec Dieu 
même. Son but n'est plus égoïste, le bien conunun l'attire, et son point 
de départ est plutôt l'universel que le particulier. En même temps son 
âme cherche à comprendre Dieu. Il emploie les facultés supérieures de 
l'esprit poiu: arriver à la conception de Dieu. Ce rapport entre l'homme 
et l'univers est quelquefois le résultat d'im grand coup qui détruit le 
bonheur irréfléchi de la vie '. Ainsi Dante s'est rendu compte de la vraie 
signification de la vie et de la mort quand dans sa jeunesse il perdit 
Béatrice qu'il avait aimée. Au contact de Béatrice sa vie était devenue 
plus intense, en rêvant de Béatrice morte il a souffert lui-même l'agonie 
de la mort Ainsi Dante a décrit pour nous dans la Vita Nmva l'amour 
idéal, ses joies et ses souf&ances. 

' Voir James, Phenomena of Religions Expérience. 
B 



— 3 



L 



Dante considérait les faits de la vie terrestre par rapport à l'Infini. 
Sa conception do l'idéal est différente de celle do Platon et d'Aristoto ; 
elle est plus élevée, et contient les deux autres. L'idéalisme de Dante 
est un idéalisme clirétien, basé sur la foi '. Si, tout comme Platon, il 
pense h un prototype idéal, ce prototype n'est pas inconnu, il est divin, 
quoique compréhensible à l'esprit humain. Si, comme Aristote, U cherche 
l'idéal dans le réel, il comprend les limites du réel sans vouloir diminuer 
la valeur do l'idéal. Ainsi il a pu envisager la nature humaine s'élevant 
graduellement à la hauteur do la nature divine, il a pu décrire ce qu'il 
voyait au point de vue de Tidéal, le monde visible dans ses rapports avec 
le monde invisible. Il n'a jamais oublié que, depuis l'Incarnation de 
Notre-Seigneur, l'univers doit aller vers la perfection. Ainsi Dante se 
fait une idée de la beauté divine, mais il emploie les formes de l'art 
telles qu'il les connaissait. L'art selon Dante est alors à la fois créateur 
et interprète. 

L'art du poète, tel que Dante l'a compris, et tel qu'il est compris 
aujourd'hui, est bien le moyen de représenter les émotions de la vie 
80US la forme idéale. La fonction du poète est d'abord de trouver le 
point de contact entre ce qui est transitoire et ce qui est permanent, et 
ensuite d'imprimer sur la matière le sceau de l'esprit. Ainsi un chef- 
d'œuvre tient à la fois du périssable et de l'éternel : on y trouve l'effort 
pénible de la main de l'ouvrier, la joie de l'esprit créateur. 

On rencontre partout dans la Divine Comédie ces marques distinctives 
de la création artistique. Après 600 ans l'écho qu'elle éveille dans l'esprit 
humain est encore vivant ; Dante souffre, parle, et inspire ; et nous 
souffrons, nous parlons, nous faisons de la poésie avec lui. Il nous fait 
compreuch-e non-seulement l'âme du penseur italien du 13^™« siècle, non- 
seulement les " dix siècles silencieux * " qui précèdent son époque, mais 
aussi les siècles qui l'écoutent, qui l'écouteront; il a donné une voix à 
l'humanité universelle. 

On s'est toujours intéressé à la Divine Comédie d'une manière qui 
correspond à l'esprit littéraire du siècle. Ainsi on a accepté et rejeté tour 
à tour l'idée de la grandeur du poème. Enûn la Divine Comédie a cette 

* Voir 1 Cor. xt. 50; ÉpHre aux Hébreux xi. 1 ; I Cor. xiv. 2. 

• Ten Silent Centurie», Voir Carlylc, llerou and Uero-wonhip. 

b2 



qualité qui appartient à tout chef-d'œuvi'e, elle sépare les lecteurs en deux 
camps, il y en a qui l'admiront, il y en a qui la déprécient. Il est rare 
qu'on se montre totalement indifférent à co grand poème. Même ceux 
que les horreurs do l'enfer révoltent au point de ne plus essayer d'en 
trouver la véritable signification n'ont pu détourner les yeux du spectacle 
que leur offrait le poème. L'attention du monde entier a été fixée sur 
la Divitie Comédie ; et on voit bien qu'elle a été pour ainsi dire le pivot 
de la littérature de l'Europe : elle a marqué une évolution dans le caractère 
de la poésie. Los portes du moyen âge, dit-on, ont été fermées à cette 
époque ; l'art moderne s'est établi ; à la forme des anciens poèmes épiques 
de la Grèce et de l'Italie est venue s'ajouter la hauteur morale due 
à l'inspiration du Christianisme. 

Ce n'est qu'au 19ème siècle qu'on a réellement essayé d'interpréter le 
poème ; les siècles qui ont immédiatement précédé l'ont soumis à une 
critique d'abord ignorante et pleine de préjugés, qui ne s'est élevée que 
graduellement vers un jugement sérieux et juste. Avant l'époque moderne 
il n'y a eu que dos admiratem-s impulsife et des critiques malveillants qui 
n'ont pas voulu comprendre le poème. Il nous faut approfondir les phases 
par où a passé la critique do la Dkme Comédîey parce qu'en suivant cette 
histoire littéraire, et en voyant l'influence que le poème a exercé sur les 
différents esprits, il est possible d'apprécier sa grandeur et .sa profondeur \ 
Tous les critiques s'accordent pour reconnaître le but moral de la Divine 
Comédie: la cause de leurs divergences est plutôt leur interprétation de 
la méthode de Dante, des sujets secondaires do son art, des rappoi-ts de 
son œuvre avec la littérature générale, avec la philosophie, avec les théories 
acceptées sur l'art poétique. Par exemple, pondant le iS^""** siècle on 
accepta sans discussion une interprétation littérale des punitions de l'enfer. 
Maintenant il est admis qu'une critique fondée sur une conception aussi 
étroite, et qui néglige l'iiistoire littéraire du thème de Dante, et de la 
méthode symbolique qu'il emploie, est superficielle. Une telle critique 
est bien au-dessous du niveau qu'on doit atteindre quand il s'agit d'inter- 
préter le poème. Le comprendre littéralement, c'est nier l'inspiration 
et le génie do l'auteur, et détruh-o rharmonie et la beauté de son œuvre. 



' Voir l'Appendice B. 




— 5 — 



La plupart des critiques ont raison si l'on ne considère que la lettre qui tue, 
et non l'Esprit qui vivifie. 

En quoi consiste donc l'inspiration de la Divine Comédie? Prenons 
la théorie la plus simple. L'inspiration prétend avoir une vue plus éten- 
due, des généralisations plus justes, que celles que l'auteur peut tirer de 
son expérience de la vie. Elle sait combiner l'imagination et la pensée 
do manière à faire ressortir l'idéal du réel. On peut faire une comparaison 
entre l'inspiration littéraire et l'inspiration religieuse ; l'histoire de celle-ci 
expliquera peut-être la méthode de celle-là. 

Dans toutes les religions il y a eu un développement graduel de 
l'expression littéraire. Si on examine l'origine des écritures saintes on 
trouve que les plus anciennes avaient la forme d'un mythe symbolique 
qui exprimait la pensée de l'homme en rapport avec le monde et avec 
Bon créateur. Plus tard, quand le sens liistorique fait son apparition, 
l'histoire se dégage des mythes ; l'écriture sainte historique cherche dans 
les détails comphqués de la vie la main directrice de Dieu. Plus tard 
encore vient la prophétie, qui regarde les faits comme les manifestations de 
l'activité de l'esprit humain sous la direction du Saint-Esprit. L'histoire 
trouve Dieu dans le passé et conclut à la réalité de son action dans le 
présent ; la prophétie regarde au-delà du voile et découvre une vie cachée 
sous les événements quotidiens ; cherchant à connaître l'esprit du siècle 
elle constate l'existence d'un avenir dans lequel la marche des efforts 
humains continuera dans la voie déjà' tracée. La prophétie peut donc 
voir l'avenir, parc© qu'elle connaît à fond le présent, et parce qu'elle voit 
clair dans le passé. L'histoire est l'auxiliaire de la prophétie. L'Apoca- 
lypse est la dernière étape que traverse l'inspiration, et elle diffère de la 
Prophétie en ce que : — 

(1) La notion du temps dans rApocal3Tpse est générale et touche au 
sublime. Non-seulement comme l'histoire, elle révèle un passé qui con- 
tient le présent, non-seulement comme la prophétie, elle voit le présent 
qui donne naissance à l'avenir: l'Apocalypse conçoit le temps "sur les 
genoux " de Dieu — partageant sa gloire, inspiré par son Essence et sa 
Présence, secoué par des forces inconnues à l'homme, dont l'issue est 
obscure, dont la lutte se reproduit faiblement ici-bas. Car l'histoire de 
la race humaine parait dans l'Apocalypse comme le résultat de forces 



— 6 — 

qui ont déjà existé, et qui sont le type des luttes à venir : l'espace et le 
temps sont dos mots trop petits pour sjTnboliser leur étendue. 

(2) L'Apocalypse a un rapport spécial avec Dieu. L'histoire décrit la 
vie individuelle de l'honime dans le temps et dans l'espace ; la prophétie 
décrit la vie universelle de l'homme ; l'Apocalypse décrit la vie spirituelle 
de l'homme en rapport avec l'esprit de Dieu. 

Le poème de Dante est donc une Apocalypse : l'Apocalypse de la 
littérature du moyen âge. L'origine du poème, la méthode, le langage, 
sont apocalyptiques. La Divine Cùmédie, selon Dante, est le résultat 
de l'inspiration divine. Le poète exprime son idée au moyen do visions, 
qu'on peut hre simultanément ou l'une après l'autre. Dans l'Apocalypse 
de saint Jean l'auteur emploie les formules des anciennes Apocalypses 
hébraïques. Dante dans la Divine Comédie emploie les phrases et le 
symboles bibhques, le langage et la philosophie de l'éghse du moyen âge, 
et des penseurs de son époque. 

Arrivons maintenant à l'interprétation du poème. Le meilleur inter- 
prète, c'est le poète lui-même. L'explication de la Diime Comédie selon 
Dante se trouve dans l'Épître XI à Cane Scaligeri. La plupart des 
critiques modernes admettent l'authenticité de cette lettre. Dante y décrit 
la Divine Comédie comme une "oeuvre doctrinale," et il discute le sujet, 
la méthode, la forme, le but, le titre et le caractère de son livre. Le 
sujet, dit-il, est double, il y a un sens httéral et un sens allégorique. Il 
nous explique le sens Httéral, mais l'expUcation qu'il donne ne s'apphque 
qu'à la forme du poème. Comme la forme contient l'esprit, le littéral 
contient l'allégorique '. Dante n'essaye jamais d'exphquer le sens allégo- 
rique, mais il montre parfois qu'il y a dans son œuvre une signification sous- 
entendue que le lecteur doit chercher lui-même. 

" ô vous, hommes d'intelUgence t admirez ici les enseignements qui 
se caclient sous le voile de la poésie dans ce récit étrange -.' 



' Sex igitur sunt, quae in principio cujus- 
que doctrinalis operis inquircnda sunt, vide- 
licet sul'jixtum, agens, forma, finis, libri tituiue, 
et tjtnus philosophiae . . . Ad evidentiuiu ita- 
que diccndorum sciendum est, quud istius 
operis non est siniplcx scnsua, imino dici 
potest polyseinum, hoc est plurium Beosxiutn, 
aam alius sensus est qui babetur per literom, 



alius est qui habetur per signiflcata per literam. 

Et prîmus dicitur literalia, secundus Tero alle- 

goricug sive mysticus. — Epistola xi. 6-7. 

' voi, ch' avete fçl' intelk'tti sani, 

Miratfi la dottrina, che s' asconde 

fsotto il Tttlame degli versi etrani. 

/«/. ix. 6] 



— 7 — 



"C'est ici qu'il faut, d'un œil perçant, aller au fond des choses. Le 
voile qui cache la vérité n'est maintenant qu'une gaze légère, facile à 
pénétrer '." 

Si nous appuyons sur le sens littéral, nous perdons de vue la grandeur 
du poème. Prenons par exemple la signification morale de la Divine 
Comédie. Au fond l'auteur essaye de nous expliquer le contraste que 
nous apercevrions entre le monde matériel et le monde spirituel, si nous 
pouvions les mettre l'un à côté de l'autre et voir leurs ressemblances et 
leurs différences. Dante lui-même, homme encore vivant et sujet aux 
limites du temps et de l'espace, se transporte en imagination dans le 
monde invisible. D n'essaye jamais d'harmoniser les deux existences. 
U y a pour lui les deux mondes, le céleste et le terrestre, et il essaye de 
nous faire comprendre ce qui est spirituel par contraste avec ce qui est 
matériel. Dans son poème il explique que dans notre monde visible nous 
sommes entourés par des forces spirituelles. Il y a un mystère dans les 
rapports de l'esprit avec la matière. Ce mystère est commun au monde 
visible et au monde invisible et sert de lien entre les deux. La question 
des rapports de l'esprit et de la matière est posée dans le Furgaiorio, et 
constamment discutée dans le Paradiso -. 

Les problèmes suggérés par ces spéculations sont posés dans la Divine 
Comédie, Le mystère do la vie humaine consiste dans ses rapports avec 
Dieu : ces rapports ont un caractère différent selon l'état de l'âme humaine. 
Mérite-t-elle la punition? Se purifie-t-elle de ses péchés? Partage- t-elle 
le bienfait de la Rédemption en Jésus-Clirist ? La Divine Comédie 
examine ces trois états de l'âme. Toutefois, en les décrivant, Dante garde 
une foi inébranlable dans l'unité de la vie et de la pensée, dans le 
gouvernement divin du monde, dans la prééminence de l'amour dans ce 
gouvernement. L'univers est, selon lui, " roMé en un volume par l'amour 
divin 3." 



' Aguzza qui, lettor, ben gli occlii al tctoj 
Chè '1 velu è ora ben tanto sottile, 
Ccrto, che '1 trapaasar deutro è leggiero. 

Purg, viii. 19. 



' Voir l'Appendice C. 

' Legato cou amore la ua Tolume. 

Par. xxxii. 86. 



CHAPITRE I 



LES TROIS ASPECTS DE LA NATUHE HUMAINE 
CONSIDÉRÉE PAR DANTE. 

1. La vie de l'homme soumise aux lois de la nature.— '2. La -vie de l'homme soumise 
aux lois de l'esprit. — 8. La vie de l'Lomme soumise aux lois chrétiecues. 

Dante a considéré la nature humaine sous trois aspects : la vie de 
l'homme selon qu'elle est soumise aux lois de la nature, aux lois de l'esprit, 
et aux lois chrétiennes. Mais la plupart des écrivains du moyen âge 
et aussi des auteurs modernes se sont attachés surtout à l'un de ces 
aspects, et ont essayé do prouver qu'il domine tout le poème '. D est 
vrai qu'on peut ti'ouver des raisons pour soutenir chaque théorie, maiâ 
enfin les lois de la nature se montrent plus clairement dans \hifemOf 
les lois de l'esprit dans le Fîtrgatorio, les lois chrétiennes dans le Paradiso. 
De plus, si l'on ne se souvenait de la méthode symbolique qui règne 
partout, on tomberait dans beaucoup d'erreurs et de théories contradic- 
toires. Suivant la pensée de quelques auteurs du siècle dernier *, con- 
sidérons d'abord la Diinne Comédie comme un poème épique qui décrit 
la vie de l'homme soumise aux lois de la nature. Selon Dante le monde 
spirituel, comme le mondo matériel, est sujet à des lois fixes qui sont aussi 
immuables que les lois physiques que nous connaissons. On peut approuver 
une telle théorie quand on examine les idées de Dante sur le péché et sur 
la punition. Dans VInferm on voit que chaque péché a son résultat, direct, 
immédiat, sans que l'on puisse s'y tromper. Non-seulement Dante a 
exprimé cette idée d'une façon pittoresque, mais il l'a rendue d'autant plus 
claire et plus distincte, que dans la Divine Comédie chaque péché a un 
résultat qui est en rapport direct avec le crime. Les exemples se trouvent 
partout : chaque chant do YInfemo et du Furgatorio en contient. Ainsi il 
n'est guère nécessaire de les citer, mais si l'on étudie la classification des 

' Voir l'Appendice B. • Voir l'Appendice B. 



péchés et leur groupement dans certaines parties distinctes de l'Enfer on 
verra que pour chaque groupe, aussi bien que pour chaque péché, il y a 
analogie entre le crime et la punition. Ainsi dans l'Enfer supérieur les 
péchés de la chair sont punis par des moyens naturels, c'est-à-dire par le 
vent, la pluie, la boue. Mais les forces de la nature sont déréglées, terribles 
dans leur violence. Dans les Limbes les esprits étant absolument sans 
espoir, leur entourage est dépoui-vu de la lumière d'en haut. Au-dessous de 
la cité de Dis les péchés de violence sont punis par la chaleur, la froide 
cruauté par la glace. 

Dans le Purgatoire les punitions ont même un rapport plus direct avec 
le péché. Elles sont choisies plutôt pour entraîner le pécheur à voir son 
péché dans toute sa force, ses dimensions, sa nudité, son caractère spécial. 
L'esprit de l'homme n'est plus abattu par la violence, mais il est sans cesse 
stimulé à l'effort 

Cependant si le caractère de la punition est pénal, comme dans l'Enfer, 
ou réparateur, comme dans le Purgatoire, il faut remarquer que le résultat 
en est inévitable. Il n'y a pas d'intervalle entre le péché et la punition. 
Quand l'âme do l'homme cède dans ce monde à la tentation, elle est immé- 
diatement sujette aux tortures dans le monde invisible. Même la lutte de 
l'esprit humain qui est en train de choisir entre le bien et le mal s'y reproduit 
dans une lutte semblable. Le sort de l'âme dépend de l'issue de ce conflit. 

•' Après ma mort, saint François vint réclamer mon âme ; mais elle lui 
fut disputée par un des anges des ténèbres, qui lui dit : 'EUe n'est pas à toi ; 
ne me frustre pas de mon bien. Il faut que je l'emporte au séjour des 
maudits, où elle sera cliâtiée pour avoir donné un conseil de fiaude. Je le 
tiens aux cheveux depuis ce jour et il ne m'échappera point, A-t-il pu 
croire qu'il y eût pardon pour qui ne s'est point repenti ? Le repentir et la 
volonté de mal faire ne peuvent habiter ensemble ; ce sont choses contraires 
qui s'excluent.' Ô quelle douleur quand malgi-é ma résistance je me sentis 
mlevé par ce démon qui me raillait en me disîint : * Tu ne t'attendais pas 
à me trouver si bon logicien ? ' ' " 

'* J'arrivai à l'endroit où cette rivière perd son nom ; et là, mes yeux se 



Francesco "venne poî, coin' i' fui morto, 
Per me; ma un de' neri chertibini 
GIL disse : Nol portar; non mi far torto. 

Venir sen deve giù tra' iiiiei mescliini. 
Perché diede 'I consiglio frodolente, 
Dal quale io qua stato gli sqdo a' crini : 




Cb' assoWer non si puô chi non si pente ; 
Ne pentere e Tolère insieine puossi, 
Per la contradizion, che nol consente, 

me dolente ! corne mi riscossi 

Quando rui prese, dicendomi : Forse 
Tu non pensavi ch' io loico fossi ! 

Jn/. xxYU. 112, 



— 10 — 



fermèrent, ma voix s'éteignit. Là, je tombai en prononçant le nom de 
Marie, et je laissai sur la rive désort© ma dépouille mortelle. Ecoute main- 
tenant ce qui advint, et transmots aux vivants ce récit véritable. 

Un des esprits bienheureux emporta mon âme aux cris de l'ange des 
Ténèbres qui éclatait en plaintes. ' Pourquoi, disait-il, es-tu venu me finis- 
trer de mon bien ? Ce qu'il y avait d'immortel m'échappe aujourd'hui pour 
une seule larme qu'il a versée ; mais l'autre partie de son être est à moi, et 
j'en veux disposer à mou tour.^ ' " 

La Divine Comédie a néanmoins sur nous une influence indépendante 
de son enseignement en ce qui concerne le châtiment inexorable, inévi- 
table, une influence qui paraît même y être quelquefois opposée. Une com- 
paraison entre les trois pai-ties de la Divine Comédie fait ressortir une 
difiiculté d'abord inaperçue. Noua rencontrons dans chaque partie du poème 
des pécheurs, par exemple des meurtriers, des femmes qui ont violé leur 
serment de cha.steté -. Quelquefois il n'y a même pas de nuance — semble- 
t-il — entre le péché puni dans l'Enfer et celui des autres royaumes. Quel- 
quefois aussi des personnages historiques qui nous sont déjà connus y sont j 
donnés comme exemples de la vertu ou du crime opposé à la tendance ^H 
générale de leur vie. Prenons un exemple de chaque genre. Francesca, 
La Pia, Cunizza, ont toutes violé leur serment. Francesca dans l'Enfer 
explique sa tentation, son crime, son sort : 

" L'amour qui s'attache aisément à un noble cœur rendit ce jeune 
honome épris de ma personne, et sensible à des attraits qui me ftirent 
enlevés avec la vie, par un coup dont je souffre encore. L'amour qui 
n'épargne point le mal d'aimer à l'objet aimé m'inspira un si grand désir 
de plaire à mon amant, qu'encore aujourd'hui, tu le vois, le désir ne m'aban- 
donne pas. C'est l'amour, hélas ! qui nous a conduits tous deux à notre 
perte. Quant à celui dont la main nous a immolés, le gouffre de la Caina 
l'attend." 



' Quivi perdei la vista; e la parola 
Nel nome di Maria fiai", e quivi 
Caiidi, e rimase la mia carne sola. 
lo dira '1 vero, e tu '1 ridi' tra i vivi : 
L' angel di Dio mi prese, e quel d' Inferno 
Gridava : O tu dal ciel, perché mi privi ? 
Tu te ne porti di costui 1' eterno. 
Fer una lagrimetta chc il mi toglie ^ 
Ma io faro deir altru altra goyemo. 

Purg. T. 100. 

* Même Maato, la divinatrice du XX« Chant 

de VJn/emo, reparait dans le Funjatorio. 

Chant XXll, comme ** la fille de Tirésias." 



Les commentateurs ont constaté une erreur de 
la part de Dante : cependant interprétés dans 
le sens symbolique ces passages ne présentent 
pas de difficulté au lecteur. 
' Amor, che al cor gentil ratto a' apprende, 
Prese costui délia bella peraona 
Che mi fu tolta, e il modo ancor m' offende. 
Amor, che a nullo ainato amar i)erdona, 
Mi prese del costui piacer si forte, 
Che, come Tedi, ancor non mi abbandona. 
Amor condussc noi ad una morte : 
Cain attende cbi irita ci spense. 

/»/. T. 100. 



— 11 — 



La Pia, dans le Purgatoire, pleure son misérable sort. Voici les lignes 
touchantes : — 

" Après CG récit, une troisième voix se fit entendre : ' Ah, disait cette 
ombre plaintive, quand vous serez de retour sur la terre et reposé de ce 
long voyage, souvenez-vous de moi j pensez à la Pia, que Sienne vit naître, 
et qui a péri dans la Maremme. J'en atteste celui qui m'avait faite sienne, 
en me passant au doigt son anneau gage do sa foi '. ' " 

Cunizza explique, en se rappelant l'influence que l'étoile de l'amour avait 
exercée sur elle, pourquoi elle est dans le ciel de Vénus : — 

** Le terrible Ezzelin et moi, nous sommes sortis de la même tige. 
Cunissa était mon nom. Si je brille dans cette planète de Vénus, c'est que 
j*ai vécu sur la terre, soumise à son influence -." 

Chaque personne, ainsi décrite par Dante, pourrait tout aussi bien être 
transportée dans un autre royaume. Les circonstances du péché sont à peu 
près les mêmes dans les trois cas ; Finterprétation que donne le poète nous 
frappe de la même manière. Ces personnes cependant représentent trois 
diff'érentes espèces do péché : le péché sans le repentir, avec le repentir, et 
le péché pardonné. 

Un exemple très connu du second cas est celui de Caton, le gardien du 
Purgatoire, Caton païen, Caton suicidé, aurait dû, croirait^on, être le type 
des péchés qui sont punis dans l'Enfer. Mais Caton croyant à une théorie 
de libre volonté est pour nous le type de l'esprit humain qui fait des efforts 
pénibles pour se dégager des liens du péché, et pour trouver la vraie hberté 
après la purification \ Caton est aussi pour nous le type de l'esprit païen 
contenant les quatre vertus cardinales. Ainsi il montre aux chrétiens qu'il 
est nécessaire de faire des efforts moraux afin d'être prêt à recevoir les 
secours de la grâce divine. 

" . . . .je vis près de moi un vieillard. Il était seul. Le profond 
respect qu'un fils doit à son père n'égale point celui que sa vue commandait. 
Sa barbe longue et grisonnante se confondait avec ses cheveux, qui se 



* Deh, quando tu sarai tomato al mondo, 
E riposato délia lunga via, 
Seguitô il terzo spirito al secondo, 
Ricorditi di me, che son la Pia : 
Siena mi fe', digfcccmi Maremma: 
Saisi colui che innauellata pria 
Diepoeando m' avea con la sua gemma. 

Purg. V. 180. 



' D' una radice oacqui ed io ed ella ; 
Cunizza fui chiamata, e qui refulgo, 
Perché mi vinse il lume d' esta Stella. 

Par. ix. 81. 

* Voir le Lante Dictionary de Dr. To/nbee. 



c2 



— 12 — 

partageaient par devant, et tombaient sur sa poitrine. Les quatre étoiles 
du pôle scintillaient sur sa face radieuse, et il m'apparaissait inondé de 
lumière, comme si le soleil eût alors dardé ses rayons sur lui. 

* Qui êtes-vous ? dit-il, en agitant sa barbe vénérable. Parlez, ô 
vous que l'Enfer, avec son noir Achéron, n'a pu retenir dans ses prisons 
éternelles. Qui ftit votre guide ? À l'aide do quel fanal êtes-vous sorti des 
épaisses ténèbres qui couvrent d'une nuit sans fin ces domaines de la mort ? 
Où quel est ce nouveau décret du ciel qui permet à des damnés de parvenir 
au pied de cette montagne i ? * " 

Pris " à la lettre " les exemples cités semblent en contradiction avec 
la raison et l'expérience. Échiirés par leur signification allégorique ils 
nous montrent que le pivot du poème est la théorie du péché, du repentir, 
de la sainteté. L'enseignement de la Divine Comédie entière est donc 
plus largo, plus libre, que les parties séparées l'auraient fait supposer. 
À l'idée grecque du destin et de la vengeance, qu'on trouve partout dans 
VInfcrnOy s'allie le dogme chrétien de la punition, do la contrition, de la 
rédemption, lequel a été préparé par l'idéal grec. Dans le drame tragique 
grec la punition harcèle le pécheur qu'elle suit pas à pas. Cette punition 
est d'autant plus forte que le crime est contre nature, et elle lui est donnée 
par ceux qui lui tiennent de plus près, qui sont le plus liés à lui par la 
nature et par l'amour. A la fin la punition que s'inflige le pécheur de sa 
propre main achève sa destinée, et en même temps rompt les liens du 
péché. Encore un pas, et nous atteindrons le dogme chrétien. Celui qui 
est innocent souffrira pour le pécheur: non comme autrefois acceptant 
le sort inévitable, mais acceptant volontairement la souffrance, et trans- 
formant ainsi la punition, tout en détruisant sa force. 

Pour ce qiu est de la structure de la Divine Comédie, il semblerait 
au premier abord que les détails introduits par Dante pour montrer la 
fixité des lois de la nature dussent, s'ils étaient incorrects, embarrasser 



* Vldi presse di me un veglio solo, 
Dcgnu di tanta rirerenza in vista, 
Clie più non dee a padre alcun fïgliuolo. 

Luup.i la barba e di pel bianco mista 
Portava, e i suoi capegii simipliante, 
De' quai catleva al petto doppia lista. 

Li roggi dclle quattro lue! santé 
Fregiavan si la sua faccia di lume, 
Ch' io il Tcdea come il sol fosse davante. 



" Chi siefce voi, che contro il cieco fiume 
Fuggito avcte la priji^ione eterna ? " 
Diss' ei, movendo quell' oneste piume. 

"Cbi v' ba guidati? chi tî fu lucerna, 
Uscendo funr délia profonda nntte 
Che sempre nera fa ta valle inferna? 

Son le leggi d' abisso cosi rotte ? 
O è mutato in ciel nuovo consiglîo, 
Che dannati venite aile mie grotte ? " 

Piirg. L 81. 



p 



le lecteur, et s'ils étaient corrects, alourdir inutilement le poème. Bien 
au contraire ils y ajoutent de la précision. Par exemple, les constants 
rappels de l'heure du jour, dûs aux études scientifiques de l'auteur, seraient 
probablement une difficulté pour ceux qui étudient la Divine Comédie. 
Mais si on aperçoit la noblesse de l'idée qui est au fond de ces détails, on 
n'est plus embarrassé. Il nous est indifférent que le soleil soit plus haut 
ou plus bas, que Dante marche vers l'occident ou vers l'orient, à droite 
ou à gauche. Ce qui nous intéresse, c'est que son pèlerinage diu^ du 
jeudi saint jusqu'au jeudi do Pâques, qu'il est enfin l'histoire de la mort 
et de la résurrection de l'àme. Ainsi le poème est plus grand que les 
limites qui lui ont été imposées par l'esprit du siècle et par celui de 
l'autour. 

L'homme dans son entourage intellectuel peut être considéré comme 
le sujet du poème. Son guide est d'abord la sagesse humaine, ensuite 
la sagesse divine : il se nourrit du '* fruit des siècles," et il reçoit l'inspira- 
tion qui vient de Dieu. L'iiistoire et la littérature sont à la fois la base 
et le critérium d'un tel livre. Cette vue de la vie humaine a sa pleine 
justification dans le poème. Il est plein "de connaissance, de sagesse, 
d'intelligence spirituelle," et il montre l'esprit de l'homme contemplant 
avec un respect suprême les trois degrés du progrès intellectuel et moral. 
L'allégorie des guides au monde invisible (peut-être la partie du symbolisme 
qui frappe le plus par sou intention, son étendue, sa persistjmce) ; la 
manière dont Dante accentue la force et la valeur de toute espèce de 
eonnaiasanco humaine et divine dans les sphères du Paradis ; l'esprit 
didactique et pédagogique, non-seulement des habitants du monde invisible 
qui sont déjà enclins à la vie spirituelle, mais aussi de ceux qui la recher- 
chent péniblement, et de ceux, entachés de péché mortel, qui l'ont perdue : 
tout contribue à faire ressortir la sympathie du poète pour la vie intel- 
lectuelle de Ihomme. L'homme, selon Dante, fait des efforts pour trans- 
former ce qui est doux et ce qui est amer dans son expérience en une 
sagesse qui servira aux autres. L'homme essaye de s'élever au-dessus do 
la *' vie aveugle " en poursuivant la science comme le vrai but de la vie. 
Indirectement aussi bien que directement il élève le but et la morale 
de la vie humaine. L'allégorie des guides, et l'allégorie sous-entendue 
[c'est-à-dire celle qui comprend la Sainte Vierge, sainte Lucie', et qui 

' In/, ii. 52. 



— 14 — 

explique les théories de Dante sur la grâce divine, avec celle qui comprend 
Léa et Rachel', Béatrice et Mathilde*, et qui explique le contraste qui 
existe entre la vie active et la vie contemplative^], sont exprimées avec 
beaucoup de clarté dans la Divine Cotnédie. La clarté même de ces 
allégories a cependant en quelque sorte caché aux lecteurs un s3Tnboliame 
détaillé qui existe dans chacun des chants de la Divine Comédie. Si 
l'attention du lecteur n'avait pas été fixée sur le symbolisme évident qui 
appartient en propre à l'allégorie de Virgile et de Béatrice, le critique 
aurait probablement compris que le poème est un tout symbohque. Ceci 
explique pourquoi plusieurs critiques commentent l'aspect littéral du livre, 
tout en admettant l'existence des épisodes allégoriques. Quand Dante 
assigne à chaque genre du savoir humain une sphère spéciale du Paradis 
il emploie une ancienne idée, déjà connue du moyen âge par rinfluence 
des philosophes arabes qui commentaient la philosophie grecque en Italie. 
Dante dans le Convito* expose les raisons qui, selon eux, prouvent 
rexister)ce d'une analogie entre les royaumes de la science et les sphères du 
Paradis. 

De ces raisons la dernière, qui a rapport à l'influence des sphères sur 
l'esprit de l'homme, est la seule qui ait une valeur littéraire et historique : 
on y attache les noms de Platon et de ceux qui ont commenté ses livres, ou 
du moins certaines partiee de ses livres, d'Avicenne, d'Algazel, de Dionysius, 
d'Aristote et de son école. Le Trivium et le Quaclrivium, déjà connus 
comme formant le programme des études universitaires à l'époque de 
Dante, ne donnent cependant que sept degrés do l'enseignement qui 
correspondent, selon Dante, aux sept cieux inférieurs. Aux trois cieuzj 
supérieurs où président Dieu, les chérubins et les séraphins, Dante place la 
théologie, la science morale et les sciences naturelles. Ce groupe nous 
rappelle "la connaissance, la sagesse, l'intelligence spirituelle," qui sont 
compris dans la perception de Dieu et de tout en Dieu, c'est-à-dire, dans le 
cinquième don de l'Esprit Saint selon la description d'Ésaïe ", 

L'attitude des habitants do l'Enfer, du Purgatoire, et du Paradis, envers 



* Furg. xxviî. 100. 

* Purg. xxviii. 22. 

' Dante accentue le contraste entre la rie 
active et la vie coatemplatire au moment où 
le saToir humain (Virgile) va conduire l'esprit 



de l'homme (Dante) à sa recherche de la sagesse 
divine (Béatrice). 

* Convito II, chapitre» xiv, xt. 

• Ésaïe, xi. 2. 



— 15 — 



* 



* 



la sagesse et son but moral et spirituel est cependant l'exemple le plus 
frappant de la théorie de Dante, Dans le Paradis on pourrait s'attendre 
à ce que la vision de Dieu, dont jouissent plus ou moins les habitants de 
ce royaume, chassât les ombres de leur esprit et leur découvrît la beauté 
de la vérité. Ainsi Cacciaguida en conseillant son arrière-petit-fils Dante 
s'appuie sur les phrases suivantes : — 

" Pour l'homme qui n'a pas la conscience pure, tes paroles auront une 
âpreté fâcheuse, parce qu'elles seront pour lui une cause do honte et de 
déshonneur. Toutefois, arrière le mensonge ! Publie hautement tout ce 
que tu as vu et laisse chacun trahir, en regimbant, l'endroit où le bât le 
blesse. Si ta voix les choque, il on sera comme de ces aliments qui 
déplaisent au goût, quoique la digestion on th'o des sucs salutaires '." 

Béatrice résout les doutes de Dante sur les marques noires qui font leur 
apparition dans la lune ^ j sur le mérite des actions commises sous la 
contrainte de la volonté d'autrui j sur l'opinion de Platon à propos de 
l'habitation de l'âme humaine dans les différentes étoiles ^ Elle insiste 
surtout auprès de Dante non-seulement pour qu'il apprenne, mais pour qu'il 
approfoiidisse son savoir et le retienne. 

" Ouvre l'oreille aux vérités que je te révèle ; que mes paroles arrivent 
à ton esprit, et s'y arrêtent Avoir appris sans retenir ne fait pas la 
science *." 

Plus tard elle lui explique la signification de la justice, discute avec lui 
la question de la destruetibihté des éléments *. Puis vient saint Thomas, 
qui en parlant de saint Dominique définit la sagesse comme la "manne 
véritable," et blâme le raisonnement faux et superficieL 

" Insensible à la gloire mondaine de la science, qui fait courir 

. tlyourd'hui aux leçons d'un Ostiense et d'un Taddeo, Dominique, par pur 

amour de la vérité, sainte niaime, dont il était avide, se rendit en peu 




* lodi rispoee : " Coscienza fasca 

délia propria o dell' altnii vergogna, 
Pur sentira la tua parola brusca. 

Ma nondimen, riniossa ogni menzogna, 
Tutta tua vision fa manifesta, 
R lascia pur grattar dov' è la rogna ; 

Chè se la voce tua sarà molesta 
Nel primo gusto, vital nutrimento 
Lascerà poi quando sarà digesta." 

Par. xvii. 124. 



Par. ii. 46. 

Par. iv. 10, 64. 

Apri la mente a quel ch' io ti paI«ao, 

Ë fermalvi entro : chè non fa scienza, 

Senza io ritenerc avère ioteso. 

Par. V. 40. 
Par. vii. 19, 121. 



de temps uu grand docteur et devint ouviier de cette vigne, qui se flétrit 
bientôt, lorsqu'une main malfaisante la cultive'." 

" Tire de là cet enseignement qu'il faut toujours marcher bride en main, 
et être moins prompt à dire oui ou non, sans avoir vu ; car le dernier degré 
de la sottise est d'affirmer ou nier en toute rencontre et sans discernement, 
comme s'il n'arrivait pas souvent que le flot de l'opinion nous porte à 
l'erreur, et qu'ensuite la passion enchaîne la raison de l'homme. C'est pour 
lui plus que peine perdue (car il ne revient pas tel qu'il était parti) lorsqu'il 
a quitté la rive à la recherche de la vérité, conune un pêcheur mal insti-uit 
de son art *." 

Salomon, lui aussi, aide à résoudre les doutes de Dante. Cette fois il 

s'agit de la nature du corps glorieux. Dante écoute, en disciple attentif et 

plein de déférence. (Béatrice pousse Dante à apprendre au monde ce qu'il 

a appris lui-même dans le ciel.) 

"Comme l'écolier, que son maître interroge sur ce qu'il sait, répond 
vite et volontiers pour faire preuve de son savoir, ainsi me hâtai-je do dire : 
* L'espérance est une attente certaine de la gloire future, un don de la 
grâce, précédé par nos mérites. Cette pure lumière a jaiUi en moi de 
plusieurs foyers sacrés ; mais c'est par David surtout, par ses chants 
sublimes à la gloire du Très-Haut, que je me suis senti inondé de son éclata'" 

"Prends note de mes paroles, et rapporte-les toiles que tu les as 
recueillies de ma bouche, h ceux qui vivent encore sur la terre, mais d'une 
vie qui est un acheminement vers la mort. Dis-leur, quand ta plume 
retracera ce fidèle récit, aie bien soin de leur dire dans quel état tu as vu 
l'arbre do la science, dévasté deux fois sous tes yeux *." 

Dans le Purgatoire Virgile n'est pas le seul qui donne des explications 

à Dante, quoique le premier mouvement de ce dernier soit toujoui-s d'aller 



Non per lo innutio, per cui mo s' affanua 
Diretro ad Ostiense eti a Taddeo, 
Ma per amor délia verace manna, 

In picciol tempu gran dottur si feo , . . 

Par. xii. 82. 

E questo ti âa sempre piombo ai piedi, 
Per farti muover lento, coni' uoin lasso, 
Ed al si ed al uo, clie tu non vedi ; 

Cliè queglj è tra gli stolti bene abtiasflO, 
Cbe Benza dlstinzîon aft'cnna o nega, 
Cosi nell' un corne nelt' altro passe; 

Perch' egl' incontru clie più volte piega 
L' opinion correnle in falsa i)art«, 
E poi l'uffetto lo iiittilletto lega. 

Vie più cbe indarno tla riva si parte, 
PercLè non torna tai quai ei si move, 
Chi pesca per lo vero e non ha 1' nrte. 

l'ar. xiii. 112. 



* Cotne disceate ch' a dottor seconda, 

Pronto e libente, in quel ch' egli è esjjerto, 
Perché la sua bont.à si disasconda: 

" Speme," diss' io, " è uno attender certo 
Délia gloria futuni, cbe proiîuce 
GraKÏa divina e précédente nierto. 

Dtt moîte stelle un viea questa luce ; 
Ma quei la distilla» uel uno cor pria, 
Cbe fu sonimo cantor del soniuio duce." 

l'ar. XXV. 64. 

* Tu nota ; e ei corne da me son porte 

Queste parole, si le insegna a' vivî 
l>el vjver cli' «j un correre alla morte ; 
Ed aggi u mente, qunndo tu le scrivi, 
Di non celar quai bai vista la pianta, 
Cb' è or due volte dinibata quivi. 

J'urij. xxxiiî. 52. 



à son maître pour lui demander des explications sur l'état physique et 
moral des habitants du Purgatoire. Virgile lui explique la nature de la 
prière ', de rarchitecture du Purgatoire - : Sordello lui explique la vie des 
esprits qui y sont placés ^. 

Oderisi d'Agubbio dans le cercle des esprits arrogants parle à Dante du 
progrès de l'art florentin, avec un jugement plus net et plus juste qu'il 
ne l'avait fait dans ce monde, et avec un sens plus exact des rapports do 
la renommée et du mérite. 

"Frèi-e, me répondit- il, le pinceau de Franco Bolognese a plus d'éclat 
que le mien. A lui maintenant toute la gloire, quoiqu'il m'en doive une 
partie. Jamais, tant que je vécus, je n'aurais fait un tel aveu, tant je 
bridais d'exceller dans l'art auquel je m'étais voué tout entier. Ici doit 
s'expier mon orgueil. Encore, no serais-je pas où tu me vois, si mes pas 
dans le temps oii ils pouvaient errer ne s'étaient point tournés vers Dieu. 
Ô vanité de la gloire humaine 1 Le génie ne conserve sa palme verdoyante, 
et ne jouit de son triomphe qu'autant qu'il e,st suivi do siècles btu-bares ! 

Cimabuë a pu se croire sans rivaux dans la peinture ; et maintenant 
Giotto est en tel crédit, que sa renommée obscurcit la gloire de son devancier. 
Ainsi des deux Guido, qui ont tant fait pour notre langue, lo dernier venu 
surpasse son modèle, et déjà peut-être est né celui qui doit leur ravir le prix 
du style. Le bruit du monde est semblable au vent, qui vient tantôt d'ici, 
tantôt de là, changeant de nom, selon les points d'où il souffle. Et toi- 
même, crois bien qu'avant mille ans il n'en sera ni plus ni moins pour ta 
gloire, que tu sois mort vieux ou jeune, chargé de jours ou à la mamelle, et 
pourtant, qu'est-ce qu'un espace de mille ans? Moins en com]yaraison de 
iéternité, que la durée d'un chn d'ceil comparé au temps que met la huitième 
sphère à tourner dans son orbite * ! " 



' Purg. vi. 84. » Purg. vi. 62. 

• Rispose : Luogo certo non c' è posto : 

Licito m' è andar suso ecl Lutomo : 
Per quanto ir posso, a guida mi t' accosto. 

Purg. vii. 40. 

E il buou Sordello ia terra fregô il dite, 
Diceudo: " Vedi, ?ola questa riga 
Non varcheresti dopo il Sol partito : 

Non peri> clie altra cosa dease brigo, 
Clj« la uotturna tenebra, ad ir suso : 
Quella cul non potcr la Toglia intriga." 

Purg. vii. 62. 

* Frate, diss' egli, più ridon le carte 

Clie pennelleggia Franco Dolognese : 
L' onore è tutto or suo, e mio in parte. 



Ben non sare' io stato si cortese 

Mentre ch' io visai, per lo gran disio 
I.)eir eccellenza, ove n»io core inteae. 

Di tal superbia qui si paga il fio ; 
Ed ancor non sarei qui, se non foftse 
Cbe, possendo pcccar, mi volsi a Dio. 

O vanagloria dell' umane posée, 

Com' poco verde in su la cima dura. 
Se non è giunta dall' etati grosse! 

Credette Cimabue nella piutura 

Tener Io campo, ed ora ba Giotto il grido. 
Si cbe la fama di colui è oscura. 

Coei ha tolto 1' uno ail' altro Guido 
La gloria délia lingua ; e furae è uato 
Chj r uno e l' altro ciwcerài di uido. 

Non c il mondun romore altro cbe un âato 



- 18 — 

Sapia, la " dame de Sienne," pleure son manque de sagesse et d*abné- 
gation. 

" C'est à Sienne, répondit^lle, que j'ai vécu souillée de cette passion 
basse, dont j'ai à purifier mon Time, aussi bien que ces ombres. Nos larmes 
appellent l'instant où Dieu voudra bien se donner à nous. Je suis la Sapia, 
nom que je no mérite guère, ayant été assez peu sage pour me réjouir plus 
du mal d'autrui que de mes propres succès. Ne crois pas que je t'en impose 
afin de surprendi'e ta pitié. Écoute à quel fol excès m'a portée mon âme 
envieuse ^" 

Marco Lombardo, qui connaissait le monde, et aimait le bien, est choisi 
pour répondre aux questions de Dante sur l'influence des planètes. 

" • Lombardo Marco était mon nom, me répondit-il. J'ai connu le 
monde, et je mo suis toujours montré jaloux do cet honneur, auquel 
aujourd'hui personne ne vise. Quant à toi, ce chemin te mène droit à 
l'escaher que tu cherches. Lorsque tu seras làrhaut, prie Dieu de me 
pardonner mes empoi-tements.' 

A ces mots je m'écriai : * Comptez que je le ferai ; je vous en donne ma 
parole ; mais un douto pèse sur mon esprit, et j'ai besoin de vous le 
soumettre, car vos paroles ont redoublé mes perplexités; et, en les rap- 
prochant d'une autre opinion recueillie aillem-s, je me trouve entre deux 
assertions contraires. Le monde est bien, comme vous lo dîtes, destitué 
de toute vertu. La malice y abonde et pullule partout. Mais d'où vient 
donc cette corruption croissante? Indiquez m'en, de grâce, la cause. 
Faites que je la voie, afin que je puisse la signaler à mon tour ; car, suivant 
les uns, le mal s'engendre sur la terre, et, suivant les autres, il émane du 
Ciel lui-même.' 

Marco, étouflFant un profond soupir, laissa échapper une exclamation de 
douleur. Il me thit ensuite ce discoure : ' Frère, le monde est aveugle, et 
tes doutes font bien voir d'où tu viens,' "... 



Di vento, clie or vien quinci ed or vien 

quindi, 
E muta nome, perché muta lato. 

Che faïua avrai tu più, se vecchia scindi 
Da te la came, che se fosai morto 
lunanzi che lasciassi il pappo e il diudi, 

Pria che passin mi 11' anni ? ch' è più corto 
Spazio air eterno, che un muover di ciglia 
Al cerchio che più tardi in cielo è torto. 

Purij. xi. 82. 

lo fui Saacse, rispose, e con questi 
Altri rimondo qui la vita ria, 
Lagrimando a Colui, que aè ne prestï. 



Savia non fui, ayregca che Sapia 

FosEÏ chiamata, e fui degli altrui dan ni 
Più lieta assai, che di veatura mia. 

E perché tu non crerti, ch' io t' iuganai, 
Odi se fui, cym' io ti dico, folle. 

Purg. xiii. 106. 

' Lombardo fui, e fui chiamato Marco : 
Del mondo seppi, e quel valore amai, 
Al quale ba or ciascun disteso 1' arco : 

Per montar su dirittamente vai. 

Cosi rispose ; e soggiunse : Io ti prego 
Che per me preghi, quando su sarai. 

£d io a lui : Per fede mi ti lego 



— 19 — 

Plusieurs fois pendant leur pèlerinage à travers le Purgatoire, Virgile 
pousse Dante à aiguiser son propre esprit, à le rendre plus pénétrant, plus 
compréhensif. 

" Je repris donc en ces termes : * ô maître I la raison qui brille en 
vous m'illumine, et rend clair à mes yeux tout ce qu'elle peut atteindre ou 
décrire. Veuillez donc, puisque vous rapportez à l'amour toutes nos actions, 
bonnes ou mauvaises, me définir cet amour, et m'apprendre quelle est sa 
nature et son mode d'action.' 

'Tourne vers moi, dit-il, les yeux de l'intelligence, et tu verras 
clairement l'erreur de certaines gens qui sont aveugles, et qui veulent 
conduire ^' " 

Virgile aussi demande aux esprits de satisfaire cette soif que Dante 
éprouve. Stace est toujours prêt à le faire. 

"'Mais, dites-moi de grâce: pourquoi la montagne a-t-eUe reçu tout 
à l'heure de si fortes secousses ? Pourquoi du faîte à la base im cri général 
s'est-il fait entendre?' Mon cher mmtre, par cette demande, rencontrait 
justement mon désir. Avec l'espoir de connaître, ma soif devint moins 
ardente '." 

Car Stace (le trait est caractéristique) montre à VirgUe combien il lui 
est reconnaissant de l'enseignement moral qui l'a aidé à chercher Dieu dans 
le monde. 

" Stace reprit ainsi : * C'est vous, mon cher maître, qui le premier 
m'avez enseigné les routes du Parnasse; c'est aussi vous qui, le premier 
après Dieu, avez été mon fanal ^' " 

Di far ci6 cbe mi cbiedi ; ma io Bcoppio Per6 ti prego, dolce Padre caro, 

Dentro a un dubbio, s' i' non me ne spiego. Cbe mi dimostri amore, a cui riduci 

Prima era scempio, ed ora è fatto doppio Ogni buono operare e il suo contraro. 

Nella sentenza tua, cbe mi fa certo Drizza, disse, yer me I' acute luci 

Qui ed altrove, quello ov' io I' accoppio. Dello intelletto, e fieti manifesto 

Lo monde è ben cosi tutto diserto L' error de' ciecbi cbe si fanno duci. 

D' ogni Tirtute, come tu mi suone, Purg. xviii. 10. 

E di malizia gravido e coperto : * Ma dinne, se tu sai, percbè tai crolli 

Ma prego cbe m' additi la cagione, Diè dianzi il monte, e percbè tutti ad una 

Si, cb' io la Teggia, e cb' io la mostri altrui; Parrer grîdare infîno a' suoi piè molli ? 

Cbè nel cielo uno, ed un quaggiù la pone. Si mi diè dimandando per la cruna 

Alto sospir, cbe duolo strinse in hui, Del mio disio, cbe pur con la speranza 

Mise fuor prima, e poi cominciè : Frate, Si fece la mia sete men digiuna. 

Lo mondo è cieco, e tu vien ben da lui. P^rg. xxi. 84. 

Purg. xTi. 46. ' Ed egli a lui : Tu prima m' in-viasti 

* Ond' io : Maestro, il mio Teder s* avviTa Verso Pamaso a ber nelle sue grotte, 

Si nel tuo lume, cb' io discemo cbiaro E prima^ appresso Dio, m' alluminasti. 

Quanto la tua ragion porti o descriva : Purg. xxii. 64. 

d2 



— 20 — ■ 



La haute sagesse de Virgile est modestement reconnue par Stace. 

" Stace ne fut point sourd à cet appel. ' Virgile, excuse-moi, dit-il, 
si j'élève la voix en ta présence, pour lui dévoiler le mystère des vengeances 
célestes. Je ne puis me refuser à ta demande '.' " 

L'apparition de Dante, homme vivant, devant les esprits, est parfois le 
texte d'un petit discours sur cette expérience du monde invisible que lui 
a donné la grâce de Dieu. 

" Dès que fut passé ce premier étonnement : ' Qu'heureuse est ta 
Destinée I reprit l'ombre qui m'avait parlé d'abord. Elle te dispose 
à reformer ta vie en te laissant explorer nos régions où l'on se purifie '\' " 

Ce qui est vrai du Purgatoire et du Paradis est aussi vrai de l'Enfer. 
Quoique l'esprit de l'homme dans ce dernier royaume soit tombé très bas, 
par suite des péchés qu'il a conmais, il n'est pas aussi bas que les anges 
perdus, dont la marque spéciale est de vouloir entraîner avec eux dans leur 
chute l'esprit de l'homme. Pendant tout le voyage à travers l'Enfer les 
esprits veulent bien avertir l'homme du désespoir qui l'attend s'il ne se 
repent pas do ses péchés, de même que dans le Purgatoire les ombres 
encouragent tous ceux qui luttent contre le mal, et que dans le Paradis ils 
sont l'idéal offert à ceux qui savent aspirer à la perfection. 

Il est naturel que dans les Limbes les poètes raisonnent sur la pensée 
humaine. 

" Nous allâmes ainsi jusqu'au phare qui brillait devant nous, échangeant 
des propos inspirés par la circonstance, et qu'U me convient peu do répéter*." 

Mais Francesca dans l'Enfer supérieur est prête à rendi-e utile aux^ 
autres sa douloureuse expérience: — 

"... Si nous étions dans les bonnes grâces du Eoi de l'univers, nous 
invoquerions sa merci pour toi, qui a pris en pitié notre sort misérable. 
Parle ou écoute : nous écouterons ou parlerons, suivant ton bon plaisir, 
pendant que le vent qui se tait en ce moment nous accorde quelque 
relâche*." 



Se la veduta eterna glî dislego, 
Risposc Stazio, là dove tu sic, 
Discolpi me non potert' io far nego. 

Purg. XIV. 81. 
Beato te, che délie nostre marche, 
Ricominciô colei che pria ne cbiese, 
Per Tiver meglio esperienza imbarche ! 

Purg. xxvi. 73. 



* Cosl n' andammo infino alla lumiera, 

Parlando coae, che il tacere è bello, 
Si com' era il parlar cola dov' era. 

In/, iv. 103. 

* Se fosse aœico il re dell* universo, 

Noi pregheremmo lui per la tua pac<, 
Poichè hai pietà del nostro mal perverse. 
Di quel ehe udire e che parlar ti piace 



— 21 — 



Ciacco explique de bon gré le résultat de son péché : — 
"Ciacco est le nom que vous me donnâtes. Un vice 



honteux, la 



îurmandise, m'a soumis, comme tu vois, à cette pluie qui me transperce, 
^et je ne suis pas seul affligé de ce mal. Pareille turpitude a valu à toutes 
ces âmes pareil châtiment '. " 

k 

' Les "accidiosi" aussi exposent le rapport entre leur péché et sa 

punition : — 

F " Plongées dans la vase, eOes disent : * Ali î lorsque nous respirions 
un air, sous le soleil qui réjouit le monde, nous étions tristes et livrées aux 
noires vapeurs de l'oisiveté. Maintenant nous le sommes encore au milieu 
de cette bourbe horrible ^."' 

Farinata expHque à Dante les raisons pour lesqucOes les esprits, dans 
.l'Enfer, ont une confuse perception du temps présent: — 

" "Nous ressemblons, dit-il, aux hommes qui ont la vue mauvaise. 
L'astre du jour brille pour eux seulement assez pour leur donner la 
perception des objets éloignés ; à mesure que les événements s'approchent, 
ils se dérobent à notre vue. Au moment où ils se réalisent, ils sont pour 
nous comme s'ils n'étaient pas. Nous ne savons de la vie humaine que 
qu'on nous en apprend. Juge par là de notre misère : à la fin du 
onde, lorsque les portes de l'avenir seront fermées, toute faculté do 
connaître sera éteinte en nous*." 






f Le Centaure montre les esprits dans la rivière de sang, en pleine 
connaissance de la conséquence relative de chaque crime. 

I " Tu le vois, dit le Centaure : de ce côté le lac bouillonnant creuse 
de moins on moins son lit, à mesure que nous remontons ; et de l'autre 
côté sa profondeur augmente jusqu'à l'endroit où les tyrans subissent leurs 
peines. C'est là que le fou vengeur dévore Attila, fléau de Dieu sur la 



Noi udiremo e parleremo a vui, 
Mentrechè il vento, come fa, si tace. 

In/, y. 91. 

'^ Vol, cittadini, mi chiamaste Ciacco : 
Per la daimosa coipa delEa gola, 
Come tu vedi, alla pioggia mi fiacco; 
Ed io anima trista non son sola, 

Chè tutte queste a simil pena stanno 
Per aimii coIpa : e più noa fe' parola. 

In/. Yi. 62. 
Fittî nel limo dicon : Tristi fummo 
Nell' aer dolce che dal sot s' allegra, 
Portando dentro accidioso fummo : 



Or ci attristiam nella belletta negra. 

/«/. Tii. 121. 

Noi Tcggiam, come quei ch' ha mala luce, 
Le cose, disse, che ne son lontano ; 
Cotanto ancor ne splende il sommo Duce : 

Quando a'appresaano, o son, tutto è Tano 
Nostro intelletto; e s' altri non ci apporta, 
Nulla sapcm di vostro stato umano. 

Pero comprender puoi che tutta morta 
Fia noatra conoscenza da quel punto 
Che del IVituro fia chiusa la porta. 

In/ I. 100. 



terre, qu'il atteint et brûle un PyiThus, un Sextus, qu'il s'attache à Rînîer 
de Corneto, et à Rinier Pazzo, ces deux brigands fameux dont il pénètre les 
yeux pour en faire jaillir éterneUement les larmes '." 

Pier dalle Vigne explique l'incarcération des suicidés dans les troncs 
d'arbres : — 

" Un souffle se fit entendre, et l'air chassé de l'arbre avec force rendit 
des sons articulés, qui foimèrent ces mots : * Écoutez tous deux ma réponse 
qui sera courte : aussitôt que l'âme furieuse a quitté le corps dont elle s'est 
elle-même séparée violemment, précipitée par Min os dans la septième 
cavité de l'Enfer, elle tombe dans cotte forêt, non dans une place assignée 
d'avance, mais où le hasard l'a lancée. En quelque lieu qu'elle gisse, 
elle s'y implante comme un grain de blé. Elle pousse un rejeton qui 
devient un arbre. Les Harpies en dévorant ses feuilles la blessent et 
lui ouvrent des issues pour faire éclater sa douleur '\ " 

Brunetto Latini voit clairement l'abîme qui sépare la chute de la 
rédemption : — 

*' Va donc, et poureuis ta route ; je te suivrai de près, et j'irai ensuite 
reprendre parmi mes compagnons l'éternel concert de gémissements et de 
pleurs ^" 

Parmi les flatteurs Alessio Interminei de Lucca ne s'aveugle pas sur son 
propre compte, il voit clairement son péché et sa punition. 

" Nous le vîmes ensuite se frapper la tête : ' C'est la flatterie, disait-il, 
qui, coulant sans cesse de mes lèvres, a rempli pour moi jusqu'au bord 
cette sentino impure *.' " 



i 

I 



I 



Si come tu da questa parte Tedi 
Lo Lulicîime che sempre si scema, 
Disse il Centauro, voglio che tu crcdi, 

Che da quest' altra più e più giù prema 
Lo fondo &UO, inlin ch* ei si raggiunge 
Ove la tirannia convien che gcma. 

La divine giustizia di qua punge 
Queir Attila che fu ilagello in terra, 
E Pirro, e Sesto ; ed in etemo munge 

Le lagrimc, che col bollor disserra 
A Rinier da Corneto, a Rinier Pazzo, 
Che ffceru aile strade tanta guerra. 

Foi si rivolse, e ripassossi il guazzo. 

In/, xii. 127. 

Aller soffiô lo tronco forte, e poi 

Si converti quel Tente in cotai voce : 
Brevemente sarà risposto a voL 

Quando si parte 1' anima féroce 



Dal corpo ond' ella stessa s' è disvelta, 
Minoa la manda alla settima foce. 

Cade ïn la selva e non 1' è parte scelta; 
Ma là doTe fortuna la balestra, 
Quivi germoglia come gran di spelta ; 

Surge in yermena, ed in pianta silvestra : 
L' Arpie, pascendo poi délie sue foglie, 
Fanno dolorCj ed al dolor fincstra. 

In/, xiii. 91. 

Perô va oltre : io ti verrô a* panni, 
E poi rigiuguero la mia masnada, 
Che va piangendo i suoi eterni danni. 

In/. XV, 40. 

Ed egli allor, battendosi la zucca : 

Quaggiù m' hanno sommerso le lusinghe, 
Ond' io non ebbi mai la lingua stucca. 

In/, xviii. 124. 



— 23 — 



écoutez Nicolas III : — 

" Sache (si le désir de me connaître t'a pressé au point de t'amène r sur 
cette rive), sache que j'ai revêtu le manteau papal. Issu des Orsini, je me 
8uis bien montré lo fila do l'ourse en dressant et avançant les miens avec 
ardeur '." 

Et, parmi les hypocrites, Catalan, qui montre à Dante Annas et 
Caiaphas : — 

"Frère Catalano, le remarquant, me dit : 'Tu vois dans ce crucifié le Juif 
hypocrite qui conseilla aux pharisiens d'immoler un homme pour le salut 
du peuple, un seul pour tous. Le voilà nu et placé en travers du chemin, 
afin qu'il chaque passant qui le foule aux pieds il sache ce que pèse un 
homme. Et son beau-père n'est pas loin, subissant dans la même fosse le 
même supplice avec les anciens du Conseil dont l'avis fut une semence de 
maux pour les Juifs'*.'" 

Même Vanni Pucci se considère comme forcé do donner des avertisse- 
ments contre le mal dont le remords le fait souffrir. 

" Je me suis plu dans une vie bestiale, comme une brute que j'étais, 
n'ayant rien de l'honmie. Vanni Fucci a vécu en béte et Pistoia devait 
être sa tanière ^" 

Ulysse raconte à Dante la manière dont il est mort : — 

'* Cinq fois l'astre des nuits avait rallumé et éteint son flambeau depuis 
que nous étions entrés dans lo vaste Océan, lorsque surgit devant nous une 
montagne obscurcie par la distance, et telle qu'il me sembla n'en avoir 
jamais vue de plus haute. Nous nous réjouîmes ; mais bientôt notre allé- 
gre.sse fut changée en deuil, car de cotte nouvelle terre sortit un ouragan 
qui vint fondro sur la proue du navire. La trombe lo fit tom-ner trois fois 
sur lui-même avec les eaux. Assailli pour la quatrième fois, le vaisseau 
dressa en l'air sa poupe, et la proue plongea si avant dans le gouffre, que 



Se di saper chi io sia ti cal cotaato, 
Che tu abbi perô la ripa corsa, 
Sappi ch' io fui vestito del grau maDto : 

E veramente fui figliuol dell' orsa, 
Cupide 81, per avanzar gli orsatti, 
Cbe su 1' ayere, e qui me mLii in borsa. 

/«/. xix. 67. 
E il frate Catalan, ch' a ci6 s' accorsc, 

Mi dis»e : Quel contitto, clic tu tniri, 
Consigiib i Farisei, cbe convenia 
Porre un uom per lo popolo a' martiri. 



Attra\ersato e nudo è per la via. 

Corne tu Te<ii, ed è mestier ch' ei ^enta 
Qualunque passa com' ei pesa pria : 

Ed a tal modo il suocero si stenta 

In questa fessa, e gli altri del concilie 
Che fu per li Giudei mala sementa. 

7n/. xxiii. 114. 

Vita bestial nii piacque, e non uniana, 
S) corne a mul ch' io fui : son Vanni Fucci, 
Bestia, c Pistoia mi fu degna tana. 

/n/. xxiT. 124. 



— 24 — 



nous fûmes submergés par l'efiFet d'une volonté supérieure, 
referma sur nous pour jamais ^" 



La mer se 



Bertrand de Born fait voir son crime en rappelant sa punition : — 

" Vois, dit-il, et plains le rigoureux supplice auquel je suis condamné, 
toi qui, plein de vie, viens visiter les morts. Vois s'il a jamais existé une 
peine pareille à la mienne. Ali! porte là-haut de mes nouvelles. Je suis 
Bertram dal Bornio, celui qui donna do mauvais conseils au jeune roi. 
J'ai armé le père et le fils l'un contre l'autre. Que fit de plus Achitophel 
lorsque par ses méchants aiguillons il excita Absalom contre son père? 
Pour avoir séparé des personnes unies par des liens aussi étroits, j'ai été 
moi-même scindé en deux parts. Je porte ma tête arrachée de son 
principe qui reste enfermé dans ce tronc. Ainsi s'observe en moi la juste^ 
loi du talion'*." 

Capocchio l'alchimiste est prêt à expliquer l'histoire de son péché : — 

"... si tu veux savoir qui te fournit ainsi des armes contre les 
Siennois, regarde-moi bien, mon visage te l'apprendra ; tu verras que je suis 
l'ombre de Capocchio qui se servit de l'alchimie pour altérer les métaux. 
Mieux que tout autre, si mes yeux ne m'abusent, tu dois savoir que je 
fus de ma nature bon singe, habile contrefacteur \" 

Adam de Bresce raconte l'histoire de ceux qui ont été parjures : — 

" Je lui dis à mon tour : ' Apprends-moi, maître Adam, qui sont ces 
deux misérables gisants à ta droite, serrés l'un contre l'autre, et tout 
fumants comme fume la main qu'on retire de l'eau en hiver.' 

' Je les ai trouvés, répondit-il, lorsque j'ai été jeté dans ce gouffre. 



* Cinque Tolte racceso, e tante casso 
Lu lume era di gotto dalla luna, 
Poi ch' entrati eravara nelî' ait» passo, 

Quando n' apparve una montagna bruna 
Fer la di&tanza, c par\'emi alta tanto 
Quauto Teduta uod a' avcva alcuoa. 

Noi ci allegrammo, e tosto tormô in pianto ; 
CLè dalla Duova terra un turbo nacque, 
E ptrcosse del legno il primo canto. 

Tre volte il fe' girar con tutte I' acque, 
Alla quarta levar la poppa in susa, 
E la prora ire in giù, com' altrui piacquo, 

lu fin che il mar fu sopra noi richiuso. 

In/, xxvi. 180. 

• Or vedi la peaa molesta 

Tu che, spirando, vai veggendo i inorti : 
Vedi se alcuna è grande conie questa ; 

E perche tu di me oovella porti, 



Sappi ch' io son Bertram dal Bornio, quelii 
Che al re giovane diedi i mai conforti. 

lo feci il padre e il figlio in se ribelli : 
Achitofel non fe' più d' Absalone 
E di David co' mal vagi pungelli. 

Perch' io parti! cosi giunte persone, 
Psrtito porto il mio cerehro, lasso! 
Dal suo principio ch' è ia questo troncone. 

Cofil s' osserva in me la cuntrappasso. 

In/, xxviii. 180, 

Ma perché sappi chi si ti seconda 

Contra i Sanesi, aguzza ver me l' occhio 
Si, che la faccia mia ben ti risponda; 

Si vedrai eh' io son 1' ombra di Capocchio, 
Che falsal li metalli con alchimia, 
E ti dei ricordar, se ben t' adocchio, 

Com' io fui di natura buona scimia. 

In/, xxix. 138. 



■^fr^ 



à cette place qu'ils n'ont pas quittée, et d'où je ne croîs pas qu'ils doivent 
jamais sortir. L'une est cette menteuse qui accusa Joseph ; l'autre est 
JSiuon, ce Grec funeste à la ville de Troie. Une fièvre aiguë leui* fait 
exhaler ces vapeurs fétides ^' " 

Chez les traîtres, on reconnaît que les esprits sont encore plus prêts 
à expliquer les crimes et la punition de leurs compagnons que les leurs. 

"Un de ces dananés qui avait perdu les oreilles par le froid, et qui 
tenait la tête basse, me dit : ' Qu'as-tu donc à nous tant regarder ? 
Si tu veux savoir quelles sont ces deux ombres, apprends qu'Alberto, 
leur père, et eux après lui, possédèrent la vallée qu'arrose le Bisenzio. 
Ils sont tous deux sortis du même sein, et dans toute la Caina tu ne 
trouveras pas un damné qui ait plus mérité d'être enfoncé dans ces 
glaces : pas même le fils rebelle qu'Artus perça d'un seul coup de part 
en part ; pas même Focaccia, pas même celui dont la tète placée ici 
devant la mienne offusque ma vue et qui s'appelait Sassol Mascheroni. 
Si tu es Toscan, tu dois à présent bien le connaître 



1» ji 



Quoique l'esprit de l'homme ait envahi de nouveaux royaumes de la 
science, inconnus aux savants de l'époque de Dante [de même que 
l'expérience de Ia race humaine a dépassé les hmites de l'état florentin], 
il peut encore se rafraîchir aux sources de l'œuvre de Dante. On a 
comparé la Divine Comédie au portail d'une grande cathédrale : elle est, 
dit-on, le seuil du bâtiment gotliiquo qui incarne pour nous le moyen 
âge ; elle s'élève entre l'obscurité qui règne à l'intérieur et la clarté et 
l'étendue de la grande cathédrale de la nature où se recueillent les 
esprits modernes. Tout cela montre qu'il est impossible de classifier 
la Divine Comédie simplement comme im poème du moyen ûge. Il y aura 
toujours quelque chose qui échappera à cette classification ; même si nous 



Ed io a lui : Chi son H riun tapini, 

Che fuman corne mau bagnata il vemo, 
Giacendo stretti a' tuoi dostri confini ? 

Qui 11 trovai, e poi vulta non dierno, 

Rispose, qunndo piovvi in questo greppo, 
£ non credo che •iicno in seiupiterno, 

L' una è la falsa cbe accusé Giuseppo ; 
L' altro è il faiso Sinon greco da Troia ; 
Per £âbbre acuta gittan tanto leppo. 

Inf. XXX. 91. 

£d un, ch' avea perduti ambo gii orecctii 
Per la freddura, pur col viso in giue 
Disse : Ferebè cotiuito in noi ti specchi ? 



Se VTJoi saper chi son cotesti due, 
La valle, onde Bisenzio si dicbina, 
Del padre loro Alberto e di lor fue. 

D' un corpo uficiro : c tutta la Caina 
Potrai cercare, e non troverai ombra 
Dcgna piii d' esscr fitta ia gelatiua : 

TJon quelli a cui fu rotto il petto e l' ombra 
CoD etsso un colpo, per la man d* Ârtù : 
Non Focaccia: non questi,che m' ingonibra 

Col capo si, ch' io non v«ggio oltre più, 
E fu nomato Sassol Maitchcruni : 
Se Tosco se', ben sa' ornai chi fu. 

In/, xxxii. 52. 



— 26 



pouvions trouver lliistoiro littéraire de chaque phrase employée par 
Dante, il y aurait encore de l'inexpUcable dans le poème. Il n'y a 
personne qui ait péché contre les règles du goût littéraire plus que 
Dante, personne qui ait rapproché les ères, négligé les limites, surtout 
les limites qui séparent l'histoire du mythe : de même que la plus belle 
littérature de n'importe quelle époque, la Divine Comédie est plus grande 
qu'on ne l'aurait cru, en considérant seulement sa forme littéraire. 

L'homme en rapport avec son créateur, les communications entre le 
monde visible et le monde i^ivisible, et leur influence réciproque, tel 
est, dans un sens tout spécial, le sujet de la Divine Comédie. Cependant, 
même ici, il- est clair qu'on ne peut pas analyser les lumières que nous 
recevons du poème. De même que l'enseignement moral de l'Ancien 
Testament, ces lumières viennent d'une grande idée [dans l'Ancien 
Testament c'est celle de la mission du peuple choisi par Dieu], Cette 
idée expUque des détails, qui autrement paraîtraient inférieurs comme 
morale. 

Dante, qui employait l'analyse aussi bien que la synthèse, qui était critiqua 
en môme temps que poète, a constaté que des paiiiea de son œuvre pour* 
raient être considérées conmie ayant mie valeur morale très inférieure aux 
autres. Ainsi dans la Divine Comédie, Vii-gile, le représentant de la 
sagesse, réprimande Dante (le représentant de l'esprit humain) dès que lea 
horreurs de l'Enfer attirent son attention. Aussi longtemps que cette vue 
lui répugne il lui est permis de bien regarder, mais le plaisir malsain qu'il 
éprouve à la vue du mal est immédiatement blâmé pai- son maître dans les 
termes les plus sévères. Dante s'arrête et écoute les faux monnayeurs qui 
80 querellent : — 



I 

I 
I 



I 



"J'écoutais avec attention ces paroles rapidement échangées, lorsque 
mon maître me dit : * Amuse-toi bien de leur querelle. Peu s'en faut que 
je ne t'en fasse une à mon tour.' À ces mots dits avec colère je tournais 
vers lui mon visage enflammé de honte ; j'en rougis encore quand j'y pense. 

Semblable à un homme qui souffre en songe quelque dommage — il 
désire que ce qu'il rêve soit un rêve, il aspire après un état qui est le sien — 
tel je me sentis sous la remontrance de Virgile. Je désirais faire ce que je I 
faisais vraiment, sans le savoir : je m'excusais sans pouvoir parler, 

' Assez de confusion, me dit mon guide : il en faudrait moins pour 
laver une plus grosse faute. Chasse la tristesse, et s'il t'arrivo encore dai 




— 27 — 



rencontrer des âmes livrées à de pareilles disputes, songe à qui t'assiste, 
est indigne d'un homme de prêter l'oreille à ce grossier langage '.*" 



n 



Le poème est donc plus grand que son enseignement moral vu d'après 
'* la lettre." Il nous encourage, nous rafraîchit, nous purifie, et nous inspire, 
d'une façon que la conscience intime de l'homme accepte avec reconnais- 
sance et avec joie. 

Quelle méthode d'interprétation emploierons-nous pour résoudre les 
questions que nous venons de poser ? Ce devra être une méthode qui soit 
en rapport avec ce que nous savons de l'influence de Dante sur l'esprit do 
rhonmie, méthode qui, en même temps, fasse ressortir le triple but du 
poème sans contrainte et sans obscurité, et qui enfin ne soit pas incom- 
patible avec les idées de Dante sur l'allégorie. Une telle interprétation ne 
pourra être que symbolique. Le poème contient beaucoup do symboles, en 
même temps il est lui-même un symbole de la vie invisible, que nous pos- 
sédons tous. Considérons cette méthode symbolique par rapport aux trois 
aspects de la nature humaine dont nous avons déjà parlé : et nous verrons 
que le tout gagnera on profondeur et en intérêt général Par exemple, 
nous apprendrons pourquoi la géographie du monde souterrain borne la vue 
du poète sans cependant lui ôter une parcelle de sa jouissance imaginative. 
Nous apprendrons pourquoi Dante, homme qui vit, qui respire, qui parle, 
s'introduit parmi les ombres. C'est que la loi naturelle est échpsée par une 
loi spirituelle, la loi qui dirige la vie de l'âme, sa naissance, sa croissance, 
ses joies mêlées do souffrances, à mesure que l'homme se rapproche de ces 
vérités mystiques qu'on aperçoit sous le voile de l'existence matérielle. 

Les faits déjà cités méritent encore quelques exemples. Considérons la 
géographie de l'Enfer. Nous connaissons le contraste entre l'esprit de 
Dante et celui du poète anglais. Mil ton : celui-ci associe l'idée do la grandeur 
avec ce qui est vague, celui-là avec ce qui est défini Milton aime à sug- 



* Ad asooltarli er' io del tutto fisso, 

Quando il Maestro mi disse : Or pur mira, 
Che per poco è che teco non mi risso. 

Quand' io il senti' a me parlar con ira, 
Volsimi verso lui con tal vcrgogna, 
Cb' ancor per la mcmoriu mi si gira. 

E quale è quel che suo dannaggio aogna, 
Che Bognando dcsidera sognare, 
Si che quel ch' è, corne non fosse, agogna ; 

Tal mi fec' io, non potendo parlarc, 



Che disiava scusarmi, c scusava 
Me tuttavia, e nul mi credea faro. 

Maggior difetto men vergogna lava, 

Disse il Maestro, che il tuo non è stato; 
Per6 d' ogni tristizia ti disgrava : 

E fa ragion ch' io ti sia sempre allato. 
Se più avTien che fortuna t' accoglia, 
Dove sien genti in eimigliante piato; 

Chè Yoler cià udire ë bassa Toglia.. 

Inf. XXX. 180. 



e2 



— 28 — 



t 



gérer des pensées au-delà du pouvoir intellectuel ou Imaginatif de l'homme. 
Dante s'est appuyé sur chaque aspect de la vérité comme il l'a comprise, il^H 
la proclame ouvertement et la rattache à l'expérience universelle de l'homme. ^1 
Ainsi les tableaux que les poèmes de Milton nous présentent sont toujours 
uniformes, chaque tableau est le type de tous les autres : tandis que chez 
Dante il y a beaucoup de variété, et l'impression générale découle du tout. 
Que le lecteur essaye de résumer en un seul tableau toute la Divine Comédie 
de Dante : et il apercevra — non pas un fond de brouillard, ou de flammes, ^À 
ou de ciel sombre ou éclairé ; il verra les deux poètes Virgile et Dante, la ^1 
main dans la main, l'esprit de l'homme se confiant entièrement à son guide. 
Cette vue lui rappellera quelque chose de peu concret, mais auquel tous les 
tableaux de la Divine Comédie auront contribué : le sons du mystère et du 
rapprochement du monde invisible, un tressaillement intime de l'âme qui 
parfois tient de la peur et parfois de l'extase. ^À 

Qu'il essaye maintenant de se rappeler le Paradis perdu de Milton. Il ^^ 
voit tout d'un coup sur une grande toile les armées compactes du Ciel et de 
l'Enfer ; Lucifer combattant contre Dieu ; dans Adam et Eve la lutte est ^ 
concentrée. Le pivot du Paradis perdu est sur la terre, celui de la Divinô^^ 
Comédie est dans le monde invisible. Ainsi parce que le centre de l'action 
est nécessaû'ement séparé de la vie quotidienne de l'homme, Dante peut 
emprunter des Sjonboles aux événements les plus usuels de la vie. Il ne 
craint jamais d'embarrasser le lecteur, d'être incompris par lui, et il a raison. 
Aussi Dante peut-il établir dans VInferno une comparaison entre certains 
pays qu'il connaît, où la campagne est semée de tombeaux et les tertres 
élevés produits par les tombes des hérésiarques : — ^H 

" De même que près de la ville d'Arbres, où le Rhône épand ses eaux,^^ 
ou sous les murs de Pola, aux bords verdoyants du Carnaro, qui coule entre 
l'Italie et l'Istrio, et forme la limite des deux pays, la campagne est semée 
de tombeaux, offrant un aspect triste et varié, de mênîo les champs qui 
s'offraient à ma vue étaient couverts de pierres tumulaires ; mais combien 
la scène était ici plus lamentable M " 

H parle du bruit que font, dans leur course rapide, les rivières 
l'Enfer: — 



Si come ad Arli, ove '1 Rodano stagna, 
Si com' a Pola prcsso dcl Qiiamaro, 
Cbe Italia cbiude e i suol tcrmini bagoa, 



Fanno i sepolcri tutto H loco varo : 
Cost faoevan quiri d' ogni parte, 
Salvo che il modo y' era più amaro. 

Inf. ix. 112. 



— 29 



I 



"Comme ce fleuve qui prend sa source dans le mont Viso, sur le flanc 
gauche de l'Apennin se dirige vers le Levant, et perd à Porli le nom d'Ac- 
quacheta qu'il avait sur la montagne, avant de se précipiter dans la plaine, 
et, parvenu au-dessus de San-Benedetto, tombe avec fracas du haut des 
rochers dans un lieu disposé pour mille moines qui devraient le recevoir, 
ainsi bniissait à mes oreilles, qui n'auraient pu eu soutenir le retentissement 
prolongé, cette eau noire s'élançant d'une rive escarpée dans le ténébreux 
abîme *." 

Malebolge ressemble aux fossés et aux fortifications d'une forteresse : — 

"Comme on voit des foasés, creusés pour la défense des châteaux, 
former autour des murs plusieurs enceintes, et les rendre inaccessibles, tel 
était l'aspect de ces tranchées ; et de même que sur les fossés de ces forte- 
resses il existe des ponts depuis le seuil des portos jusqu'aux glacis exté- 
rieurs, ainsi du pied de la berge naissaient plusieurs saillies de rocher qui se 
prolongeaient jusqu'aux puits, en travei*saut les fossés et leui-s digues, et se 
réunissaient vers le point central *." 

Les trous où les Simoniaques sont enfermés ressemblent au Baptistère 
de Saint-Jean : — 

" Je vis qu'au fond et sur les parois de la fosse la pierre brune était 
percée do trous ronds d'égale largeur. Ces ouvertures me rappelaient, par 
l'exacte parité do leurs dimensions, celles qui ont été faites aux fonts de 
baptême dans ma belle église de Saint-Jean, pour le service de ceux qui 
baptisent. Il est un de ces puits dont je brisai l'orifice, il y a quelques 
années, pour sauver un enfant en danger de s'y noyer. Que mes vers dé- 
trompent ceux qui chercheraient ailleurs la cause de ce dégât ^ I " 



Corne quel fi urne, cbie ha proprio caœmiflo 
Prima da monte Viso in ver levante 
Dalla sinistra costa d' Apenuino, 

Che si cliiama Acquacheta suso, avante 
Che si dÏTalli giù nel bas»© letto, 
Ed a Forli di quel nome è Tacante, 

Ri m bomba là sevra san Benedetto 
Dair alpe, per cadcre ad una scesa, 
Otc dorria per mille esser ricetto ; 

Cosi, giù d' una ripa discoscesa, 

Trovammo risonar qucll' acqua tinta. 
Si cbe in poc' ora avria l' orecchia offesa. 

/«/. xvi. 94. 

Quel cinghio che rimane adunque è tondo, 
Tra il pozzo e il piè dell' alta ripa dura, 
Ed ha distinto in dieci valli il fondo. 

Quale, dove per guardia délie mura, 
Più e più fos«i cingon li castelli, 



La parte dov' ei son rende figur» : 

Taie imagine quivi facean quelli: 
£ corne a tai fortezze dai lor sogli 
Alla ripa di fuor son pcntioelli, 

Cosi da imo dclla roccia scogli 

Movien, che recidean gli argini e i fossi 
Infino al pozzo, che i tronca e raccogli. 

In/, xviii. 7. 

lo vidi per le coste e per lo fondo 
Piena la pietra livida di fori 
D' an largo tutti, e ciaacuno era tondo. 

Non mi pareau meno ampi ne maggiuri, 
Che quei che son nel mio l^ei San Giovanni 
Fatti per luogo de' battezzatori : 

L' un delli quali, ancor non è molt' anni, 
Rupp' io per un che dentro vi annegava : 
B questo fia suggel cb' ogni uomo sganni. 

In/, xix. 18. 



— 30 — 

La poix bouillante dans laquelle sont précipités les démons rappelle 
l'Arsenal de Venise : — 

" Comme on voit pendant l'hiver, dans l'arsenal de Venise, bouillir dans 
des chaudières la poix destinée à calfater les bâtiments qui ne peuvent plus 
tenir la mer: les ouvriers rivalisent de zèle, les uns renouvellent en 
partie les bois, les autres bouchent les fiancs des vaisseaux fatigués par 
maints voyages; on les entend frapper, soit à la proue, soit à la poupe; 
tous sont occupés à façonner des rames, à tresser des cordages, à radouber 
le mât d'artimon ou le mât de misaine : ainsi bouillonnait au-dessous de 
nous, sans trace de feu et par une force divine, un fleuve de poix épaisse 
dont les éjections visqueuses couvraient les deux rives '." 

Los géants qui gardent les cercles inférieurs de l'Enfer font leur appari* 
tiou comme des tours à travers l'air obscurci. 

" Il me prit ensuite la main avec tendresse et me dit : * Je veux, avant 
d'aller plus loin, t'instruire sur ces choses, afin qu'elles te paraissent moins 
étranges : il n'y a point ici de tours ; ce sont des géants dont le corps est 
enfoncé jusqu'à la ceinture dans le puits, autour de sa margelle.' 

Comme, loreque le brouillard se dissipe, l'œil distingue peu à peu les 
formes qu'un air chargé de vapeurs lui dérobait ; ainsi, à mesure que 
j'approcliais du bords du puits, à travers la biimie épaisse, l'illusion fuyait 
loin de moi ; mais je me sentais atteint par la peur -." 

Quant à la présence de Dant« parmi les ombres, le poète évite inten- 
tionnellement deux erreurs opposées dans lesquelles ses critiques ne se sont 
pas fait faute de tomber. L'une de ces erreurs est l'idée que la vision 
de Dante est un rêve vague, et qu'il n'a jamais eu conscience de son 
rapprochement avec le monde invisible. Il a rêvé, dit-on, ses facultés 



* Quale neir Arzanà de' Viniziani 
Bolle r in\erno la tenace pece 
A rimpalmar li legni lor non sani, 

Chè navicar non ponno, e in quella vcce 
Chi fa suo legno nuovo, e cbi ristoppa 
Le coste a quel chc piû viapgi fece ; 

Chi ribatte da proda, e chi da poppa; 
Altri fa remi, ed altri volge sarte ; 
Chi terzeruolo ed artimon rintoppa; 

Tal, non per fuoco, ma per divina arte 
Bollia laggiuso una pegola spessa 
Cbe inviscava la ripa da ogni parte. 

I' vedea lei, ma non vedeva in essa 
Ma' cbe le bolle che il bollor levava 



E gonfiar tutta, e riseder compressa. 

Inf. xxi. 7. 

Poi caramente mi prese per mano, 

E disse : Pria che noi siam più avanti, 
Acciûcchè il fattû men ti paia strano, 

Sappi clie non son torri, ma giganti, 
E Bon nel pozzo intomo dalla ripa 
Dair uinhilico in giuso tutti quanti. 

Corne, quando la nebbia si dissipa, 
Lo sguardo a poco a poco raftigura 
Ciô cbe cela il Tapor che 1' aère stipa : 

Cosi forando 1' aura grossa e scura, 

Più e ptii appressando in ver la sponda, 
Fuggi'emi errore, e crcficeaini paura. 

/«/. xxxi. 28. 



n'étant jamais toutes éveillées à la fois, sa personnalité n'étant pas entière. 
Mais au contraire Dante a voulu nous faire comprendre que c'est surtout 
pendant cette vie que nous pouvons saisir l'occasion d'accepter ou de 
refuser la connaissance de la vie invisible. Dante dans la Dimne Comédie 
possède tous ses sens : il marche, respire, il est trop lourd pour le bateau, 
il est ébloui par la lumière, il parle, et même il laisse la marque d'un 
coup de pied sur une ombre sans défense, emprisonnée dans les glaces '. 
En même temps son âme est ^ comme celle des esprits — absolument 
à découvert. Virgile et Béatrice connaissent ses pensées présentes, sa vie 
passée, son destin à venir. 

La seconde en-eur consiste à croire — comme le font certains critiques — 
que les ombres partagent l'humanité de Dante, que leurs souffrances sont 
physiques aussi bien que mentales, que les tortures auxquelles elles sont 
soumises sont matérielles et non symboliques. 

Il est vrai que les mots et les gestes des ombres sont pleins d'intensité 
dramatique, décrits avec l'art le plus simple et le plus délicat ; mais il 
ne faut jamais supposer que chaque esprit représente plus d'un type de 
péché que Dante veut mettre dans Vlnfertw ou le Purgatorîo. Nous n'avons 
jamais d'autre personnalité complète que colle de Dante. 

Comme exemples des diverses façons dont Dante explique sa traversée 
du monde invisible, tout son être éveillé, ayant en vue le but moral, les 
citations suivantes seront peut-être utiles. 

"Ainsi interpellé de nouveau, je répondis: *Si vous repassez dans 
votre esprit l'emploi que nous avons fait ensemble de la vie sur la terre, 
ici-même encore ce souvenir vous sera pesant. Naguère, lorsque ce bel 
astre (et je montrais le soleil) brillait dans toute la largeur de son disque 
au firmament, l'homme qui marche devant moi me retira des sentiers de 
la vie terrestre et me conduisit vivant, parmi les vrais morts, à travers 
l'étemelle nuit. J'ai pu, grâce à son appui, m'élever du fond de l'abîme 
jusqu'en ces lieux. J'ai gravi, j'ai parcouru la montagne où se redressent 
les torts des humains. Jo l'aurai pour guide, m'a-t-il dit, jusqu'à ce que 
je sois arrivé aux lieux qu'habite Béatrix. C'est alors qu'il faudra me 
séparer de lui -.' " 



• In/, xxxii. 78. 

' Fercb' io a lui : Se ti riduci a mente 
Quai foati meco e quale io teco fui, 
Aacor fia grave il meinorar preseute. 



Di quel la vita mi Tol»e cnstui 

Cbemi TainDanzi,raltr'icr,quaQdotoDda 
Vi si mostro la Buora di colui ; 



— 32 — 



" Après que nous eûmes échangé des salutations polies : ' Depuis 
quand, me demande Nino, es-tu venu au pied de cette montagne, à 
travers les mers lointaines ? ' 

'Oh, lui dis-je, c'est par les soupiraux de l'Enfer, que j'ai pénétré 
dans ces lieux. Je suis arrivé ce matin, vivant encore, et me préparant, 
par ce voyage, à l'autre vie que vous êtes en voie d'acquérir ^' " 

*' Je continua en ces termes : ' Vous voyez un homme qui, revêtu 
encore de ses langes mortels, est en marche vers les cieux. Il a, pour venir 
ici, traversé l'EiiJfer et ses rudes angoisses. Au nom de la grâce que 
Dieu m'a faite de m'admettre à visiter la cour céleste, au moyen d'un 
pèlerinage si nouveau, dites-moi qui voua fûtes au séjour des vivants. 
Ne craignez pas de me l'apprendre, et dites-moi encore si je trouverai par 
ici l'endroit où s'ouvre la montagne. Je vous écouterai chemin faisant ='.' " 

*' Virgile reprit ainsi : ' Voyez au front de cet homme les signes qu'y 
a gravés l'ange commis au seuil du Pui^atoire. Vous ne douterez plus 
qu'il n'ait un jour sa place, avec les bons, dans le royaume du Ciel. Mais 
celle qui file jour et nuit, n'ayant pas encore achevé sa tâche, que Clotho 
lui livre à la naissance de chaque mortel, son âme, qui est sœur des deux 
nôtres, ne pouvait s'élever seule jusqu'à ces régions, pai'ce qu'elle ne voit 
pas à notre manière ; voilà pourquoi j'ai été tiré de la bouche même de 
l'Enfer, et chargé de le guider, comme j'ai déjà fait conmie je le ferai 
encore, jusqu'où ma lumière pourra le conduire '\' " 



E il Sol mostrai. Costui per la profoufla 
Notte menato m' ha <la' veri morti, 
Con questa vera came cbe il seconda. 

Indi ra' han tratto su li suai conforti, 
Salendo e rigirando la moatagna 
Che drizza \oi che il mondo fece torti. 

Tanto dice di farmi sua compagna, 
Ch' io sari) là dove fia Béatrice ; 
Quivi convjeii che senza lui rimagna. 

Pur;/, xxiii, 115. 
Poi dîmandô : Quant' è, che tu Tenisti 
Appiè del nioDte per le lontane acijue? 

0, diaai lui, per entro i luoglii tristi 
Venni staïuaue, e sono in prima vita, 
ÂBCor cbe 1' altra si andaudo acquisti. 

Pur<). viii. 66. 

Allora inconiiuciai : Con quclla fascia, 
Clic la nnjrte dissolve naen vo suso, 
E Yenni qui per la infernale ambascia; 

E, se Dio m' ha in sua grazia richiuao 
Tanto, ch' e' vuol che io Teggia la sua corte 
Per modo tutto fuor del modem' uso, 



Non mi œlar cbi fosti anzi la morte. 

Ma dilmi.e dimmi s' io vo bene al varco, 
E tue parole ficn le nostre scorte. 

Pwg, x-vL 87. 

' E il Dottor mio : Se tu riguardi i segni 
Cbe questi porta e cbe 1" angel protila, 
Ben vedrai che co' buon coûvien ch' e' 
regni. 
Ma perché lei che di e uotte fila 

Non gli avea tratta ancora la conocchia, 
Che Cloto impone a ciascuno e compila, 
L' anima sua, cb' è tua e niia sirocchia, 
Venendo su, non potea Tenir sola; 
Perocch' al nostro modo non adocchia. 
Ond' io fui tratto fuor dell' ampia gola 
D' inforno per mostrarli, e mostrerolli 
Oltre quanto il potm menar mia scuola. 

Purg. XX i. 22. 

Cela se voit clairement dans le Purgatoire, 
où autrement il aurait été plus difficile de 
distinguer entre Dante et les esprits. 



— 33 



"Touché d'un désir, dont j'avais vu deux fois l'expression, je les 
satisfis en ces termes : * Âmes qui espérez, qui attendez votre délivrance, 
quoiqu'on soit lo jour, avec la paix du Seigneur, ne croyez pas quo j'aie 
quitté la vio, en restituant à la terre, neid" ou usé, le vêtement qui me 
venait d'elle. Non, ces membres que vous voyez sont réels : je suis ici 
avec moi-même, avec mon sang et mes articulations. Si je gravis ces 
hauteure, c'est pour que mes yeux, trop longtemps aveuglés, s'ouvrent 
à la lumière. Si je les pai'cours en corps et en âme, je dois cette faveur 
aux mérites d'une sainte qui me protège dans le Ciel '.'" 

Regardons encore l'Enfer : — 

" Virgile répondit pour nous deux : ' La mort ne Fa pas encore en sa 
puissance, et il ne vient pas ici pour expier ses fautes. Mais il fallait que 
l'expérience achevât de finstruire, et j'ai été choisi parmi les morts pour 
l'accompagner et le faire descendre de cercle en cercle au plus profond 
de l'Enfer. Ce quo je dis est vrai comme il est vrai que je te parle ''.' " 

"J'ai quitté le monde, pour me délivrer de ses amertumes, et, conduit 
ici par ce guide fidèle, je suis en quête des doux fruits qu'il m'a promis ; 
mais avant de les cueillir, il faut que je descende jusqu'au centre de la 
terre \" 

Et lo Paradis :— 

"En visitant le séjour des peines étemelles, en gravissant le mont 
dont je n'aurais pu atteindie la cime riante, sans rassistance de ma belle 
patronne, qui m'animait de ses regards, en m'élevant enfin de sphère en 
sphèi-e dans les cieux, j'ai vu, j'ai appris des chc^es que je n^ puis redire 
sans blesser beaucoup do gens, qui trouvei^ont ces mots d'une saveur forte 
et piquante. Et d'un autre côté, si la vérité n'a en moi qu'un ami timide, 
je crains de ne pas vivre paniii ceux pour qui mes contemporains seront 
des anciens. Je n'irai point û la postérité ^" 



' lo, che due volte axea visto lor grato, 
Incominciai : anime sicure 
U' arer, quando cbe sia, di pace stato, 
Non son rimasc acerbe ne mature 

Le membra mie di là, ma son qui meco 
Col sangue suo e con le suc giunture. 
Quinci su vo pcr non esser più cicco : 
Donna è di sopra cbe n' acquista grazia. 
Perché il mortal pel Tostro mondo reco. 
Purg. xxvi. 52. 
' Ne morte il giunse ancor, ne colpa il mena, 
Rispostj il mio Maestro, a turniouturlo ; 
Ma per dar lui esperienza picna, 



A me, clie morto son, convien menario 
Per io infcrno quaggiù di giro in giro: 
Ë questo è ver cosi com ' io ti parlo. 

in/, xxviil. 46. 

Lascio lo felc, e vo pei dolci pomi 
Promessi a me per lo Terace Ducii ; 
Ma iino al centro pria cuuTicn ch' io tomi. 

In/. XYi. 61. 

Giù per lo mondo senza tine amaro, 
E per lo monte del cui bel carume 
Gli occbi délia mia Donna mi Icraru, 

E poscia per lo ciel di lumc in lume. 
Ho io appreso quel cbe, s' io ridico, 
A molti lia savor di forte agrume ; 



— 34 — 

Si nous examinons l'ensemble artistique de l'œuvre do Dante d'après 
la méthode symbolique, nous verrons que le poôme gagne en intérêt et 
en beauté. Pourquoi, par exemple, avoiîs-noua pu lire sans être saisis 
et déconcertés les invocations à Apollon et aux Muses dans les trois parties 
de la Divine Comedie'i Voici la réponse qu'on a faite à cette question. 
Ces invocations faisaient partie de la forme essentielle de la poésie sérieuse 
du moyen âge, et elles formaient aussi un lien avec la littérature classique 
dans laquelle Dante a beaucoup puisé. Mais si elles étaient inséparables 
de la méthode du poète, nous aurions pu nous attendre à voir de pareilles 
allusions revenir assez fréquemment dans tout le livre. Cependant Dante 
les a reléguées à une place à part. Elles servent toujours à introduire un 
nouveau sujet ou bien un nouveau genre. Ainsi dans Vlnfemo la première 
invocation se trouve au conmiencement du pèlerinage : — 

" Muses ! Venez à mon aide. Sublime Intelligence à qui rien n'est 
caché, instrui.sez-moi, ô mon âme, toi qui as recueilli tout ce que mes yeux 
ont vu dans ce voyage, fais paraître ici ta haute origine '." 

Nous trouvons la seconde avant d entrer dans le neuvième cercle (la 
dernière partie de l'Enfer) où la punition suprême est infligée à cette 
perfidie horrible et inexprimable dont Lucifer est le symbole : — 

" Mais si les murs do Thèbes s'élevèrent jadis aux accords d'Amphîon, 
par la faveur des Muses, ne pourrai-je obtenir d'elles dos chants qui ne 
rabaissent point mon sujet ^ ? " 

Nous trouvons la troisième au conmiencement du Purgatùrio : — 

*' Saintes Muses, à qui j'appartiens, venez ici ramener votre poète. 
Viens, ô Calhopo ! réchauffer sîx veine engourdie. Daigne mêler à ses 
accents cette voix puissante qu'entendirent pour leur malheur les filles 
de Piérus, punies de leur défi téméraire par ime honteuse métamorphose '." 



E, s' io al vero son timîilo amîco, 
Temo di perder vita tra coloro 
Che questo tempo cbiameranno antico. 

Par. xvii. 112. 

Muse, O alto ingegno, or m' aiutate ; 
mente, che scrivesti ciô ch' io AÙli, 
Qui si parrà la tua nobilitate. In/, ii. 7. 

Ma quelle Donne aiutino il mio verso, 
Ch' aiutaro Anttoue a chiuder Tebe, 



Si che dal fatto il dir non sia diverso. 

In/. xxxiL 10. 

Ma qui la morta poesia risurga, 
O santé Muse, poidiè vostro sono, 
E qui Calliopea alquanto surga, 

Seguitando il mio canto con quel suono 
Di cui le Picîie miaere sentiro 
Lo colpo tal, cbo disperar perdono. 

PtiTij. i. 7. 



— 35 



Enfin, comme dans la première partie du poème, l'invocation précède les 
derniers chants (ceux qui décrivent le Paradis terrestre) : — 

" saintes Muses 1 si dans mes veilles j'ai enduré la faim et le froid 
à votre service, force m'est aujourd'hui de vous demander mon salaire. 
Que le Pinde m'ouvre ses sources les plus abondantes. 

Qu'Uranie, avec ses doctes soeurs, m'aide à mettre en vers des choses 
difficiles à concevoir ^" 

Dans le Paradiso, Apollon, dieu de la musique - et du chant, est invoqué 
aussi bien que les Muses. 



" Minei"ve enfle ma voile. 
m'indiquei*ont l'étoile polaire^." 



Apollon sera mon pilote et les Muses 



Il y a une invocation des Muses à l'entrée du ciel de Jupiter : — 

"Divine Calliope, vous à qui le génie do l'homme doit sa gloire, et 
rimmortaUté qu'il transmet à son tour, par votre faveur, aux villes et aux 
empires, illuminez mon esprit afin qu'il puisse retracer, comme il les 
a saisies, les figures exécutées par ces élus. Faites paraître votre puis- 
sance dans la concision de mes vers *." 

Ce no doit pas être sans intention qu'Apollon n'est invoqué que dans 
le Faradiso, et que Calliope, Clio, Uranie, représentant le poème épique, 
l'histoire, l'astronomie, sont appelées dans lo Purgatorio, la seule Mus© 
citée dans le Paradiso étant Polymnie, celle de l'hymne sublime. Sous 
le nom des Muses il est clair que Dante appelait l'inspiration reUgieuso 
pour l'aider soit à décrire le voyage aux Enfers, soit à reproduire l'im- 
pression poétique du Purgatoire et du Paradis. Telle est la valeur sym- 
bolique des phra.ses que nous avons citées. 



* sacrosantc Vergini, se fami, 

Freddi, o vrgilie mai pcr voi soffersi, 
Cagion mi sprona, ch' io mercé ne chiami. 
Or convien ch' Elicona per me versi, 
Ed Urania m' aiuti col suo euro, 
Forti cose a pensar, mettere in versi. 

Pvrij. xxix. 87. 
• Les lecteurs du Paradiso se rappelleront 
les métaphores que Dante a tirées de l'art de la 
[musique, <le même que celles qu'il a tirées de 
lia peinture et de la sculpture dans le Purga- 
Itorio. Ils recoDDaitront aussi que les instru- 
f xaeots de l'orcfaestre italien du troisième siècle 



sont tous cités dans le Paradiso, mais nulle part 
ailleurs. Voir Par. lii. 8; xiv. 118; xx. 142; 
xvii. 44 ; XX. 122. 

* Alinerva spira, e conducemi ApoUo, 
£ noTe Muse mi dimo&tran 1' Orse. 

Par. u. 8. 

* diva Pegasea, che gP ingegnî 

Fai gloriosi, e rendigli longevi, 
Ed essi teco le cittadi e i regni, 
Illustrami di te, si cli'io rilevi 

Le lor figure com' io l' ho concette ; 
Paia tua possa in questi versi brevL 

Par. xvilL 82. 



36 



Prenons le troisième sujet de ce chapitre, la vie de lUiomme en rapport 
avec les lois chrétiennes. Dans le domaine spirituel^ de même que 
dans le domaine des lois naturelles et des lois intellectuelles, la méthode 
symbolique nous préserve de la fausseté et de l'obscurité de la pensée. 
Ainsi en suivant cette méthode, noua verrons que le péché commis 
volontairement somnet le pécheur à une punition qui en est le résultat 
naturel, tandis que le péché auquel l'homme ne continue pas à céder le 
porte à lutter lui-même poiu: sa purification. Il est aidé par la grâce de 
Dieu. À mesure qu'il se repent de son péché, l'homme attemt son 
Paradis, tôt ou tard : et là le péché est pour jamais effacé. Ainsi la 
Divine Comédie contient le dogme central du péché et de la rédemption de 
l'ÉglLse universelle. 

Tout esprit qui vit et qui croît doit descendre dans l'Enfer, doit faire 
l'expérience d'un Purgatoire, doit atteindre son Paradis. Nous péchons, 
et Dieu le permet, jusqu'à ce que la conscience intime du péché entre 
dans notre esprit et nous fîxsse envisager le mal que nous avons commis. 
Nous regardons de loin notre Purgatoire, jusqu'à ce que le désir de nous 
purifier surmonte notre lâcheté. La purification se fait à mesure que la 
volonté do l'homme accepte la souffrance réparatrice, qu'elle le pousse 
même à l'embrasser'. Il y a un Paradis pour ceux qui ont combattu 
le mal, et qui ont été victorieux : c'est de reconnaître que leur âme est 
sainte, est intacte. 

Résumons, Le symbolisme de la Divine Comédie non-seulement 
augmente la valeur du poème, même quand nous le considérons comme 
un tableau do la vie de l'homme par rapport aux lois naturelles, 
intellectuelles, spirituelles ; mais il a aussi une fonction spéciale en 
expliquant les théories de Dante sur les dogmes de la punition, la 
contrition, la rédemption. On peut soutenir la théorie que les trois 
parties du poème réfléchissent tour à tour l'Incarnation de Notre-Seigneur, 
et la guerre qui s'ensuivit entre le bien et le mal ; le ministère du Christ, 
et l'idéal qu'il exposait de la vie humaine ; cette vie idéale transférée de 
la terre au ciel, — c'est-à-dire l'Iiistoire de la Passion, de la Résurrection, 
de l'Ascension de Jésus-Christ. Mais probablement nous serons plus 
près de l'idée de Dante si nous considérons les trois parties du poème 

' Purg. xxiii. 72. 



— 37 — 

comino réfléchissant l'influence de rincarnation et de la Passion do 
Notre-Seigneur sur les impénitents, les pénitents, et sur ceux auxquels 
Dieu a pardonné le péché. Joignons à cette idée celle que nous trouvons 
partout dans la Dhine Coniedie, c'est-à-dire que Dieu nous est représenté 
comme Pouvoir, Sagesse et Amour, mais de façon cumulative, la Sagesse 
contenant le Pouvoir, l'Amour contenant la Sagesse et le Pouvoir. 

Dans l'Inferfio il est rare qu'on trouve un mot ayant rapport à 
rincarnation. Il n'y a qu'un endroit où on peut môme trouver une 
réflexion générale sur ce fait. L'Enfer est tellement loin de la vision 
de Dieu que le fait central de l'histoire humaine n'avait pas de signification 
réelle pour les habitants de ce royaume. C'est seulement lorsque Dante, 
sorti de l'abîme de l'Enfer, va quitter le tunnel qui le conduit au Purgatoire 
du centre de la terre qu'il fait allusion à Jésus-Christ : '* THomme qui 
naquit et qui vécut sans péché." 

"H me répondit en ces termes: — 'Tu crois être encore en deçà du 
point central, où je m'attachais au corps A^elu du monstre qui traverse 
lo monde de part en part. Tu fus de ce côté, en effet, tant que tu 
deseondaîs avec moi le long de ses flancs ; mais tu t'es trouvé au delà, 
du moment où je me suis retourné ; tu avais passé le point où sont 
attirés tous les corps graves. Tu es maintenant dans l'autre hémisphère, 
sous une voûte céleste opposée à celle qui couvre la terre habitable, et 
dont le sommet répond aux lieux où mouinit l'Homme qui naquit et 
vécut sans péché '.' "' 

La manière dont la Passion du Christ est traitée est paiement 
caractéristique. Les "rochers" qui furent "brisés" pendant la Crucifixion 
étaient, Dante lo pense, les fondements de la cité de Dis. 

" Chemin faisant, Virgile me dit : ' Tu penses peut-être à cette ruine 
gardée par le monstre dont j'ai maîtrisé la colère. EUe n'existait pas 
encore lors de ma première descente aux Enfers. Mais peu do temps 
après, au moment où (si mon calcul est juste) l'empire des morts allait voir 
paraître le Conquérant glorieux, à qui le premier cercle rendrait sa riche 
proie, une telle commotion se fit sentir dans les profondeurs de la vallée, 



' Ed egli a me : Tu immngini nncora 

D' eeser di \h, dnl centre, ov' io mi presi 
Al pel de! vermo reo che il mondo fora. 
Di lÀ fosti cotante, quant' io soesi: 
Quando mi volsi, tu possasti il pnnto 
Al ijual si traggou d' ogui parte i pesi : 



E ae' or sotte 1' emisperio giuoto 

Ch' è contrapposto a quel cbe la ^ran sccca 
Copercbia, e sotto il cui coimo consuuto 

Fu r uom che nacque e visse senza pecca. 

In/, xixiv. 106. 



38 — 



que JG crus le monde prêt à retomber dans le chaos, par la sympathie 
des éléments dont la concorde a déjà plusiem-s fois, ditnon, produit cet 
étrange eflfet. C'est alors que l'antique roche, arrachée de sa base, vola 
en éclats ici et ailleurs K' " 

Les habitants de Malebolge avaient senti le tremblement de terre 
occasionné par cette grande convulsion de la nature, qui était la cause 
de la rupture d'un des ponts. 

" Il nous dit ensuite : ' Vous ne pouvez aller plus avant, en suivant 
cette roche ; car la sixième arche qu'elle formait s'est écroulée dans le 
ravin : si vous voulez passer outre, il faut monter jusqu'à cette grotte. 
Il y a près d'ici une autre roche qui vous donnera passage. Hier, cinq 
heures plus tard que le moment où je parle, s'est accompHe la 1266^e 
année depuis le jour où le rocher qui formait cotte voie a été fracassé ^.' " 

Seulement dans l'Enfer supérieur, où, nous le verrons, il y a vraiment 
de l'analogie avec le Purgatoire, on est conscient de l'apparition du Christ 
après sa Résurrection, et alors comme un " Potentat, couronné du signe 
de la victoire." 

"Virgile, pénétrant le but de ma question, répondit: 'J'étais ici 
depuis peu de temps, lorequo nous vîmes arriver l'Honime-Dieu, dans 
toute la gloire de son triomphe ^'" 

Les ombres que le Christ a retrouvées dans les Limbes, et qui sont 
sorties avec Lui, sont celles des personnes renommées dans l'iiistoire 
hébraïque, et la plupart sont citées dans l'Épître aux Hébreux, dans le 
chapitre sur la foi. 



lo gia pensando ; e quei disse : Tu pensi 
Forse a qxiesta roTÎna, ch' è guardata 
Da qutiir ira bestial cb' io ora speujti. 

Or vo' cbe sappi, clie 1' altra fiata 

Ch' i' discesi quaggiù nel basso infemo, 
Questa roccia non era ancor cascata. 

Ma certo poco pria, se bon discerno, 
Che venisse Colui, che la gran preda 
Levô a Dite del cerchio superno, 

Da lutte parti I' alta valle feda 

Tremô si, ch' io pensai che 1' universo 
Sentisse amor, per lo quale è chi crcda 

Più Tolte il raondo in caos converao : 
Ed in rjuel punto questa vecchia roccia 
Qui ed aitrove tal fece riverso. 

In/, x'n. 81. 



^ Foi disse a noi : Più oltre andar per questo 
Scoglio non si puo, peroccho giace 
Tutto spezzato al fonda 1' arco sesto: 
E se 1' andare ûTanli pur vi pince, 
Andatevene su per questa grotta ; 
Presso è un .iltro scogliu che via face. 
1er, più oltre cinqu' ore, cho quest' otta, 
MU le dugento con sessanta sei 
Anni compier, che qui la via fu rotta. 

Jn/. xxi. 106. 
Voir dans le Paradiso l'allitsion au même 
fait quand Dante dit, "la terre tremblait, et 
les cieux se sont ouverts." — Par. vil. 48. 
• E quei, che intese il mio parlar coverto, 
Risposc : lo era nuovo in questo stato, 
Quaudo ci vidi venire un Possente 
Cou segno di vittoria incurunato. 

/«/• iv. 51. 



— 39 — 



I 



Dana le Purgat&rio, quoique le nom du Christ ne aoit cité que cinq 
fois, il y a une allusion sous-entendue aux circonstances de rincarnatioo, 
dans les phrases pleines de vénération sur la sainte Vierge. On retrouve 
do telles phrases dans chaque cercle du Purgatoire. La Passion du Christ 
est cependant le fait central pour les habitants du Purgatoire : tout comme 
la vue plus large et la compréhension plus vive de l'histoire spirituelle 
du monde fait ressortir, comme le fait central pour les habitants du 
Paradis, l'Incarnation contenant la promesse de la Rédemption et de 
l'influence du Saint-Esprit. Comme dans les autres cas de symbolisme, 
la preuve est dans les allusions qu'y font les personnages dans les deux 
parties du poème. Il y a dans le Furgatorio une allusion directe et in- 
directe à la Passion de Jésus-Christ. 

Dante, qui regrette en pleurant la lutte des partis en Italie, appelle le 
Christ " le Dieu qui a été crucifié pour l'homme •." 

** Dieu juste (pardonnez à ma hardiesse), après avoir donné votre vie 
pour nous dans ce monde, avez-vous les yeux tournés ailleurs - ? " 

Béatrice pense au Christ comme au " second Adam " : — 

" Aussi, pour avoir goûté de son fruit, le premier homme a-t-il attendu 
plus de cinq mille ans que l'Homme-Dieu, punissant sur lui-même les 
fautes de ses créatures, vînt mettre un terme à ses souffi-ances, et apaiser 
Tai-deur de ses désirs*." 

Indirectement Dante fait allusion à la Passion du Christ en lui 
adressant des prières comme à " l'Agneau de Dieu." 

" Plusieurs voix se firent entendre. Elles demandaient la paix. EUes 
invoquaient la divine miséricorde en adorant l'Agneau de Dieu qui efface 
les péchés du monde*." 

LTiistoîre de la vie terrestre de Notre-Seigneur depuis sa nais.sance 
jusqu'à sa mort n'est traitée que dans le Purgaiono. Là il est parlé 



' Le mot " Giove " ici sigoiâe probablement 
Il Jébovah. 
• E se licito m' è, o sommo Giove, 

CJie fosti in terra per uoi crocifisso, 
Son li giusti occbi tuoi rivolti altrove ? 

Purg. vL 118. 



' Per morder quella, in pena e in disio 
Ciaquemîr anni e più 1' anima prima 
Bramô Colui cbe il morso in se punlo. 

Purg. xxxiii. 61. 
* lo Bentia voci, e ciaacuna pareva 

Pregar, per pace e per misericordia, 
L' Agnel di Dio, cbe le pcccata lova. 

Purg. xvi. 16. 



— 40 — 



(lu Christ parmi les docteui"S ', du miracle à Caua ", de la Transfiguration ', 
de la résurrection de Lazare*, du fils de la veuve à Nain, do la captivité 
de Jésus-Clirist *, du procès devant Ponce-Pilat^3 ^ et finalement de là 
Crucifixion, ce qui nous ramène à voir que, considérée comme histoire 
aussi bien que comme théologie, la Passion du Christ s'est emparée 
des esprits qui se repentent dans le Purgatoire \ 

" Tel n'est pas le décret qui nous punit, je devrais dire, qui nous console ; 
car nous allons de notre plein gré vers l'arbre. L'aiguillon qui nous pousse 
est le môme qui porta le Chi-ist à crier : * Eli, Eli 1 ' lorsqu'il consommait 
avec joie son sacrifice, en nous rachetant au prix de son sang *." 

Ainsi même l'apparition do Béatrice dans le Paradis terrestre fait penser 
Dante à Marie près de la Croix de Notre-Seigneur. 

"À cette vue, les sept Dames, baignées do pleurs, chantèrent avec le 
Psalmiste: 'Grand Dieul vos ennemis ont pollué votre temple.' Trois 
avaient commencé ; les quatre autres dirent le verset suivant, et elles alter- 
nèrent ainsi, rangées autour de Béatrix qui pâle, abattue, et presque aussi 
défaite que la mère du Sauveur au pied de la Croix, les écoutait en poussant 
de profonds soupirs "." 

D y a une allusion spéciale à la Résurrection et à l'apparition de Notro- 
Seigneur sur la route d'Emmatls : — 

" . . . .je marchais rapidement, frayant ma voie entre les ombres^ 
épaisses, et m'apitoyant sur ces effets nécessaires de la souveraine justice/ 
lorsque voici venir (de même que, selon saint Luc, le Christ, après avoir brisé 
les portes du tombeau, apparut aux doux pèlerins d'Emmaûs), voici, dis-je, 
apparaître une ombre, que nous no savions pas être derrière nous '".' 

Si nous considérons le Paradiso, nous verrons que le nom de Cliriât 



* Purg. XV. 88. 

* Purg. xiii. 29. 

• Purg. xxxii. 73. 

♦ Purg. xxxii. 78. 

• Purg. XX. 87. 

• Purg. XX. 91. 

* Voir Purg. vi. 119; xx. 88. 

Ë non pure una voUa, questo spazzo 
Giraudo, si rinfresca nostra pena ; 
lo dico peaa e dovre' dir sollazzo j 

Chè quella v^jçlia ail' arbore ci mena, 
Che menu Cristo lieto a dire Eli 
Quando ne liberô cod la aua vena. 

Purg. xxiii. 70. 



* Deus, cenerunt gentea, alternando, 
Or tre or quattro, dolce salmodia 
Le donne incominciaro, lagrimando : 
E Ht'utrice sospirosa e pia 

Quelle ascoltava si fatta, che poco 
Più alla croce si cauibiô Maria. 

Purg. xxxilL 1. 
'" Ed ecco, ai come ne acrive Luca, 

Che Cristo apparve a' duo cji' erano in via» 
Già surto fuor délia sépulcral buca. 
Ci apparve un' ombra, e dietro a noi venia 
Dappiè guardando Ja turba che giace . . . 

Purg, xxL 7. 



— 41 — 

y est cité plus fréquemment que dans le Purgatorio : en tout 34 fois. L'In- 
carnation se présente aux esprits célestes, puisqu'ils parlent du Christ 
comme du " Fils de Dieu, qui naquit de Marie "; du Christ comme "Suc 
figlio '," et avec des détails plus précis : — 

" Là triomphe sous la bannière du Christ, fils de Dieu et de Marie, là 
jouit de sa victoire avec les saints de l'Ancien et du Nouveau Testament, 
l'apôtre Pierre, qui tient les clés du séjour do la gloire ^." 

tandis que les allusions habituelles dans le Purgatorio à la sainte Vierge et 
aux circonstances de l'Incarnation se répètent dans le Paradiso. Les rap- 
porta entre le Christ et les autres personnes de la Sainte Trinité ne sont 
considérés que dans le Paradiso. L'expression d'une foi dans sa double 
nature, à la fois humaine et divine, s'y trouve aussi K Ce dernier dogme n'a 
été traité dans le Purgatmio que par une allégorie, où le Griffon, symbole de 
l'Homme-Dieu, est le point principal du grand spectacle qui nous est montré 
dans le Paradis terrestre *. La vie humaine de Notre-Seigneur n'a pas do 
place dans le Paradiso ; on y fait allusion seulement à la Ciiicifixion *, et 
à la Késurroction. Saint Pierre visite le saint sépulcre : — 

" mon père ! lui répondis-je, vous dont l'âme sainte contemple ici 
sous voile ce qu'elle a cru sur la terre ; vous qui, arrivé au sépulcre après 
saint Jean, regagnâtes par la foi l'avanùigo que la diHgeneo du jeune disciple 
vous a fait perdre "." 

Nous sommes maintenant au point où il est possible d'analyser les idées 
de Dante sur la base théologiquo de la pmiition, de la contrition, et de la 
rédemption, ayant vu, d'après nos recherches dans le texte de la Divine 
Comédie, que dans Vluferno on aperçoit la Passion du Christ comme un choc 
physique, dans le Purgatorio comme le dernier fait d'une série d'événements 
historiques, dans le Paradiso comme le résultat de ce fait central qui a une 
importance vivifiante pour la Chrétienté : l'Incarnation de Notre-Seigneur. 



• Par. X. î; vii. 119; xxvii. 24; xxxiii. 
113. 

- Quivi trionfa, sotto 1' alto Filia 

Di Dio di Maria, di sua vittoria, 
E cun I' antico e col nuovo concUio 
Colui, che tien le cbia-ri di tal gloria. 

Par. xxiii. 186. 

* Par. ii. 4; tî. 13; Tii. 80. 86; xiii. 26; 
xxiii. 136; xxvii. 24: xxxii. 113; xxxiii. 4. 



* Purg. xxxi; xxxii. 

» Par. vi. 90; vii. 20, 47, 57; xi, 82; 
xii. 87; xiii. 41; xiv. 104; xix. 105; xxv. 
114; xxvi. 59; xxix. 98; xxxi. 3. 

' santo padre e spirito. clie vedi 
Cio cbe credesti si, clie tu vincesti 
Ver lo sepoicru più giovani piedi . . . 

Par, xxiv. 124. 



G 



CHAPITRE II 



[Les théories de Dante sur:— la Punition (Enfer); la Contrition (Purgatoire) ; la Rédemp- 
tion (Paradis).] 

Dans YInfcrno Dante nous décrit la punition qui est la conséquence 
nécessaire du péché prémédité, il décrit aussi cette impuissance de 
souffrir et par conséquent de vivre, qui sont le résultat de l'inertie morale, 
pire que le péché, La torpeur, l'apathie de l'âme, dans la vie terrestre, 
entraînent une inertie semblable dans la vie invisible. Personne n'a vu 
plus clairement que Dante comment le péché détruit l'harmonie de la 
nature humaine^ qu'il souille et corrompt. Le coi-ps, l'esprit, l'âme, tout 
s'affaibUt sous son influence. Ainsi dans YInferno nous voyons l'esprit de 
l'homme terni, diflFomie, sujet aux influences diaboliques, et éloigné de la 
sainteté. Les démons qui le torturent éprouvent tous un plaisir ignoble 
dans cette tâche ; on remarque que les anges tombés gardent de rintelligence 
sans bonté, tandis que l'homme qui est tombé de son état primitif a l'esprit 
flétri, tortueux, eu proie aux mauvaises influences. Cependant un trait 
divin lui reste ; c'est dans la souffrance qu'il y aura peut-être l'espoir d'une 
régénération partielle. Si cette souffrance existe à côté de la mémoire du 
péché, mais sans le repentir, V&me est dans l'Enfer ; l'âme contemple sans 
cesse son propre péché, et sa souillure devient de plus en plus noire. 
L'apparition de Dante dans l'Enfer est le seul événement qui remue les 
eaux mortes. Dans ce contact de l'esprit vivant de l'homme avec l'esprit 
condamné dans l'Enfer, y a-t-il un espoir pour ce dernier ? Pendant qu'ils 
expliquent au poùte leur péché et l'iiistoire de leur vie les esprits se rendent 
compte de leurs péchés, et ils se résolvent à les donner comme exemples aux 
autres. Dans l'Enfer supérieur on remarque une cessation de souffrance 
loi-sque le poète pai'le aux pécheurs '. Est-ce que Dante veut suggérer que 



' La tempête ao catme pendant que Fran- 
cesca raconte son histoire {In/, v. 96) ; Filippo 
Argent! lève la tête (ht/, viii. 32); Ciacco se 



dresse et parle aux deux voyageurs (In/, vi. 
38), mais tombe par terre et redevient aveugle 
comme ses compagnons dès que Dante et Vir- 




— 43 — 

mémo pour ceux qui, selon la pensée du moyen âge, étaient des ànies 
perdues, il y a do l'espoir dans la solidarité de la race humaine ? Qu'aucune 
âme humaine n'est hors de portée de la sympathie, et de la prière de ceux 
qui ont goûté le bonheur de faire du bien, et qui ont pu échapper ainsi au 
désespoir ? Il est facile de se faii'e illusion sur ce sujet : il faut surtout se 
rappeler que le pèlerinage de Dante a eu lieu avant le jugement dernier. 
Ainsi, tout ce qu'il dit se rapporte au présent. Après le jour suprême 
*' la porte de Tavenir " sera fermée ; Dante semble en conclure que l'esprit 
n'aura plus connaissance ^ du monde extérieur. Son existence sera renfermée 
dans le péché qu'il a commis : la malédiction continuera h se faire sentir. 
Avant ce jour-là les esprits, selon Dante, se rendent compte du mal 
irréparable qu'ils ont fait, et aussi du châtiment qu'ils auront à subir. 
Puisque l'homme a beaucoup à gagner et à perdre dans cette vie pour lui- 
même aussi bien que pour les autres, ceux qui auront combattu du côté des 
démons plutôt que de celui des anges auront une punition des plus terribles : 
cest-à-dîre, la mémoire sans la contrition. Mais les souffrances des esprits 
dans l'Enfer supérieur augmenteront de jour en jour. Là l'espoir ne so 
soutiendra que grâce aux peines, l'esprit marchera toujours vers la bonté 
(quoique la véritable perfection ne doive jamais être atteinte). 

Si nous examinons le symbolisme détaillé qui entoure les exemples de 
la pimition dans l'Enfer, l'histoire littéraire de ce symbolisme nous semble 
d'une grande valeur. Parmi les diverses significations qu'on donne aux 
différentes parties du poème, il ne faut jamais oublier que VInfemo doit 
nous rappeler le monde avant la venue de Notre-Seigneur, tout comme le 
rurgaforh est un emblème de l'Église militante, et le Paradiso de l'Église 
triomphante. C'est surtout dans Vlnferno que nous trouvons rassemblées 
toutes les traditions littéraires qui ont rapport au monde invisible, tel que 
le comprenaient, aux temps pré-Chrétiens, les esprits non-illuminée par 
une intelligence spirituelle. Il est nécessaire d'examiner ces traditions 
littéraires afin de comprendre comment Dante s'en est servi pour rendre 
plus intense et plus détaillée sa conception générale de l'esprit humain siijet 



pile ont disparu (/n/. tî. 91). Ni les avares d'échangé entre ces pécbeure et Dante (/»/. 

ni les prodigues n'éprouvent aucune cessation vii. 65). 

du "choc éternel"; mais cette exception ' &mo«cen:a, 

est nécc>66aire, puisqu'il n'y a pas un mot 

o2 



^ 44 ^ 

à la punition. Nous verrons aussi comment l'emploi de la méthode sym- 
bolique sert à dissocier l'idée de la punition du pfîché de celle do la punition 
du pécheur '. 

Dante a utilisé les traditions classiques sur le monde invisible. Pro- 
bablement il les aura trouvées dans VÉnéide, même quand leur histoire 
littéraire remonte plus haut '. Ces traditions classiques se rencontrent 
artout dans la Divine Comédie, mélangées à une niasse de légendes et de 
croyances chrétiennes qui sont le fond du poème ; mais l'élément classique 
est subordonné à l'idée chrétienne. Le monde souterrain classique y est 
présenté comme l'inférieur des trois royaumes divins ; les dieux et les 
déesses qui y régnaient ont perdu leur prestige, et ne sont que des types, 
des emblèmes qui suivent les pas du poète chrétien ; les furies et les 
monstres ont perdu toute leur force, et ne sont que des fonctionnaires de 
l'Enfer. 

Ainsi Dante a trouvé un nouveau sens aux mythes anciens, ou bien 
il le leur a prêté. L'obscurité du monde souteiTain est le type du péché 
plutôt que de la séparation de la vie terrestre ; les fleuves qui s'y trouvent 
ont des qualités nouvelles et horribles qui ont un rapport direct avec les 
péchés punis dans le royaume où ils coulent. Le noir marais du Styx 
renferme ceux qui ae laissent aller à la colère, et ceux qui boudent : — 

Nous travei-sâmes le cercle et gagnâmes l'autre bord. Là existe une 
source dont les eaux bouillantes se déversent dans un canal ; les eaux 
étaient profondes et noh-âtres. Continuant notre marche sans nous en 
écarter, nous suivîmes leur peute en changeant de chemin. Elles forment 
un marais, nommé le Styx, marais où ce canal répand ses ondes, lorsqu'il 
est parvenu aux sombres abords de cette plage empestée ^ 

Ainsi l'eau exprime par sa couleur qu'elle est vraiment le Styx classique, 
et une signification symbolique se cache dans les mots "triste ruis> 
seau ♦," 



' Voir l'Appendice D. 

* On a aussi suggéré l'idée que Daate lisait 
une tr.'iduetion latine d'IIomère, 

• Noi ricidemmo il cerchio ail' altra riva 
Sovra una fonte, che bolle e riversa 
Per un fossato che da lei dériva. 



L' acqua era buia assai vie più che persa: 
E noi, la compagnia dell' onde bige> 
Entramiao giù per una via diversa. 
Dna palude fa, clie lia nùiiiu Stige, 
i^uesto tristo ruscel, quando è discâso 
AI piè délie maligne piaggie grige. 

In/, vil. 100. 
' Triato ruscel. Cf. " atro fltuuini." 



— 45 — 



Fl^éthon, rouge comme le sang, renferme les violents : — 

"Maintenant, regarde au fond. Tu peux voir d'ici le fleuve de sang 
qui bouillonne et reçoit tous ceux, qui ont exercé des violences sur leurs 
semblables '." 

" Les eaux du lae baissaient à mesure que nous avancions, et bientôt 
le sang couvrait à peine les pieds de ces malheureux. C'est là que nous 
trouvâmes le passage '." 

La chaleur rappelle le classique Flégéthon, la rivière qui brûle, Dante 
a inventé le trait symbolique du sang. 

Dans le lac gelé du Cocyte habitent les cruels et les perfides. 

"... ne refuse pas de nous faire descendre aux lieux où le Cocyte est 
serré par le froid •\" 

Je me retournai à ces mots ot je vis devant moi, sous mes pieds, un 
lac do glace, dont les eaux paraissaient être du cristal. Januiis, ni le 
Danube, en Autriche, ni le Tanaïs qui coule sous un ciel si rigoureux, 
ne se couvrirent en hiver d'un manteau aussi épais. Deux montagnes 
s' écroulant aur ce lac, fussent-elles même celles de Tabernick et de Pietra- 
pana, ne l'eussent pas fait craquer sur ses bords. Comme on voit, dans la 
saison où la villageoise glane encore dans ses rêves, des grenouilles se 
tenir, en coassant, la tête hors de l'eau, ainsi apparaissaient une foule 
d'ombres livides et dolentes, plongées dans la glace jusqu'aux joues, où 
se peint la honte, et claquant des dents comme font les cigognes. Toutes 
avaient le visage baissé. Leurs bouches contractées, les pleurs amassés 
dans leurs yeux, attestaient le froid et la douleur dont elles étaient 
saisies *. 

Par une largeur de coup d'oeil imaginatif qui embrasse dans son 
étendue la tradition biblique aussi bien que classique, les sources des 



' Ma ficca gli occhi a valle; chè s' approccia 
^^ La rivlera del sangue, in la quai boUe 

^^m Quai che per vtolenza in altrui noccia. 

^^ In/, xii. 46. 

[ ' Coel a piâ a più ai facea basso 
^^_ Quel sangue si, clie copria pur li piedi : 

^^P E quivi fu del fo&so il nostro passo. 

^^ In/, xii. 124. 

I * Mettine giù (e non ten venga schifo) 
^K IX>Te Cocito la freddura serra. 

B In/ xxxi. 122. 

P * Perch' io mi Tolsi, e vidinii davante 
\ E sotto i piedi un lago, che per gelo 

^^L Avea di vetro e non d' acqua semblante. 

m. 



Non fece al corso suo si grosso veîo 
Di verno la Danoia in Ostericchî 
Ne il Tanai là sotte il freddn cielo, 

Com' era quivi : cliè, se Tabemicchi 
Vi fosse su caduto, o Pietrapana, 
Non ayria pur dall' orlo fatto cricchi. 

E corne a gracidar si sta la rana 

Col muso fuor dcll' acqua, quando sogna 
Di spigolar soventc la villana : 

Liride insin là doTe appar vergogna, 
Ëran 1' ombre dolenti nella ghiaocia, 
Mcttcndo i denti in nota di cicngna. 

Ognuna in giù tenea volta la faccia : 

Da bocca il freddo,e dagli occbi il cor trUto 
Tra lor testimonianaa si procaccia. 

In/, xxxii. 22. 



— 46 — 

rivières de l'Enfer se trouvent dans les larmes du monde, s'écoulant goutte 
à goutte des fentes de cette statue gigantesque et fantastique, qui, le dos 
toui'né vers Damiotte et le visage vers Rome, est le symbole des ères do 
riiistoire terrestre. 

" Il reprit en ces termes : — * Il est au milieu de la mer une contrée 
désolée, nommée la Crète. Jadis un de ses rois la gouverna sagement 
et y entretint la primitive innocence des hommes. Là s'élève une mon- 
tagne dont las flancs, arrosés par des sources vives et couverts de beaux 
arbres, formaient des retraites aujourd'hui désertes ; c'est Ida que Cybèle 
choisit autrefois pour y déposer son fils nouveau-né. Jupiter y eut son 
berceau ; tu sais comment y fut cachée son enfance, et comment ses cris 
se perdaient au milieu des clameurs plus hautes. On voit, dans le sein 
de la montagne, la statue d'un vieillard, qui a le dos tourné à Damiette, 
et qui regarde Rome placée devant lui comme un miroir. Sa tête est 
d'or pur. L'argent dont ses bras et sa poitrine sont formés fait place 
au cuivre qui occupe les autres parties jusqu'au dessous du buste. De là 
jusques en bas, son coi-ps n'est plus que fer, à l'exception du pied droit 
qui est d'argile, et sur lequel porte tout son poids. Chacun de ces métaux, 
excepté l'or, présente une fissure d'où s'échappent des larmes. Elles 
tombent goutte à goutte, et, réunies sur un même point, elles percent la 
grotte ; puis elles enfoncent leui*s eaux jusque dans cette vallée do l'Enfer, 
où eDes forment plusieure fleuves, FAehéron, le Styx et le Phlégéton. 
Resserré ensuite dans ce canal étroit, leur coui-s se précipite jusqu'aux 
lieux les plus bas du sombre empire. Il prend alors lo nom de Cocyte, 
vaste étang que je n'ai pas à te dépoindre, puisque tu ne tarderas point 
à le voir^'" 

L'apparence et les traits caractéristiques des personnages classiques 
ont aussi subi un changement. Ce sont maintenant à la fois des types 



' In mezzo mar siede un paese guasto, 
Diss' egli ancora, che s' appella Creta, 
Sotto il cui rege fu già il mondo casto. 

Una montagna v' è, che già fu lieta 

D' acque c di fronde, che 8i chtamb Ida; 
Ora è diserta corne cosa vieta. 

Bea la soelse già per cuna âda 

Del suo figliuolo, e, p«r ci^larlo meglio, 
Quando piangea, tI fac«a far le grida. 

Dentro dal monte sta dritto un gran veglïo 
Che tien volte le spalle inver Damiata, 
£ Uoma guata si corne »uo speglio. 

La 8ua testa è di fin' oro formata, 

E puro argento son le braccia e il petlo, 
Foi è di rame iafino alla forcata : 



Da indi in giuso è tutto ferro eletto, 
Salvo che il destro piede è terra cotta, 
£ ata in bu quel, più che in su 1' altro, 
eretto ; 

Ciascuna parte, fuor che I' oro, è rotta 
D' una fessura che lagrime goccia. 
Le quali accolte foran quella grotta : 

Lor corso in questa Talle si diroccia : 
Fan no Acheronte, Stige e Ftegetonta ; 
Poi sen va giù per questa stretta doccia 

Infîn là dove piii non si dismonta : 

Fanoo Cocitn; e quai sia quello stagtio. 
Tu il vcderai : pcro qui non si conta. 

In/, xiv. 94. 



— 47 



et des gardiens des cercles dans lesquels ils ont une position inférieure. 
Ainsi Pluton (que dans la Divine Comédie on ne distingue pas facilement 
de Plutus) devient le monstre cruel et vorace qui est placé à l'entrée du 
cercle où sont punis les avares. 

" En tenant ces propos et d'autres que j'omets de rapporter, nous fîmes 
le tour du cercle où nous étions entrés, et nous arrivâmes au point où le 
Sol s'enfonce. Cette ouverture est gardée par Plutus, ce grand ennemi du 
genre humain '." 

" ' Pape Satan, Pape Satan aleppe I ' Tel fut le cri dont Plutus salua 
d'une voix rauque notre ai'rivée. Mais Virgile, ce génie au savoir univereel, 
me rassura en ces termes : * Ne te laisse pas abattre par la peur, car 
tout son pouvoir ne saurait t'empêclior de descendre cette roche.' Puis, 
se retournant vers cet abojeur aux joues enflées : * Tais-toi, dit-il, loup 
maudit ; tourne sur toi-même les efiFelâ de ta rage, et qu'elle te dévore l ' 
Ce voyage aux sombres bords n'est pas une entreprise sans motif. Il a 
été arrêté dans les conseils du Très-Haut, où l'archange Michel venge la 
majesté Divine violée par l'esprit superbe. 

Comme on voit les voiles d'un vaisseau, gonflées par le vent, tomber 
roulées au pied du mât, qui vient de se briser, aussi fléchit et se baissa la 
bête farouche à ce peu de mots de mon guide *. 

Cerbère n'est plus le gardien du royaume : ses trois têtes ont peut-être 
suggéré à Dante l'idée de l'utiliser comme emblème de la gourmandise, 
et il garde le cercle des gourmands. 

*' Je me trouvais alors dans le troisième cercle où tombe éternellement 
une pluie maudite, une pluie battante et glaciale, versant toujours au même 
degré ses eaux malfaisantes ; ces eaux noires, mêlées d'une énorme grêle 
et de neige, traversent une atmosphère ténébreuse, et infectent de leur 
puanteur la terre qui les reçoit. 

Voici Cerbère, monstre formé d'éléments divers, qui aboie comme un 
chien, ses trois gueules bayantes, après les habitants de ces marais fangeux. 
Il a les yeux d'un rouge ardent, la barbe noire et sale, un ventre énorme, 



• Venimmo al punto dove si digrada: 
Quivi trovanmio Pluto il gran nemico. 

In/, vi. 114. 

* Pape Satan, pape Satan aleppe, 

iCominciô Pluto colla voct cbioccia, 
£ quel savio gentil, che tutto seppe, 
DilM per coofortariui : Non ti noccia 
La tua paura, clic, poder ch' egli abbia, 



Foi si riTolse a qucll' enHata labbia, 
E disse : Taci, maledctto lupo : 
Conauma dentro te con la tua rabbia. 

Non è senza cagion 1' andare al cu[>o : 
Vuolsi neir alto là dove Michèle 
Fe' la Tendetta del superbe strupo. 

Quali dal vento le gonfiate vêle 

Caggiono avvolte, poichè 1' alber fîacca; 
Tai cadde a terra la fiera crudele. 

In/, vii. 1. 



48 — 

des mains armées de griffes, avec lesquelles il pique les hommes, les 
déchire, et les met en pièces. Ces malheureux hurlent sous la pluie comme 
font les chiens. Ils lui présentent un de leurs flancs pour protéger l'autre. 
Ils se tournent et retournent en tous sens, et changent à chaque instant 
de postiu-e. Dès que l'effroyable dragon nous aperçut, il ouvrit sa triple 
gueule et nous montra des dents crochues ; je tremblais de tous mes 
membres. Mon guide aussitôt, se baissant, prit de la terre, en remplit 
ses deux mains et la jeta dans les gosiers haletants du féroce animal. 
Semblable au chien affamé, qui aboie après le uiorceau qu'il a vu, et qu'il 
convoit avec ardeur — Fa-t-il reçu, il s'apaise, en le tenant sous les dents; 
tout entier à sa pâture, il s'évertue à le dévorer — ainsi s'agitèrent à mes 
yeux les têtes hideuses do Cerbère, ce sale démon dont les hurlements 
blessent les ombres au point de leur faire souhaiter d'être sourdes '." 

Les Centaures, types d'une violence " qui tient de la bête," lancent des 
flèches aux misérables ûmes qui essayent de temps en temps de s'échapper 
de la rivière de sang dans laquelle elles sont plongées. 

"Ce Centaure, continua-t-il, en se tournant vers moi, est Nessus, qui 
mourut pour la belle Déjanire et se vengea lui-même après la mort. Au 
milieu des trois est le grand Cliiron, qui éleva l'enfance d'Acliille ; il a 
les yeux abaissés sur son poitrail. Le troisième est Pholus, Pholus dont la 
colère eut de si furieux accès. Des milliers de centaures circulent autour 
de la fosse et refoulent à coups de flèches dans le sang les âmes qui 
tentent de s'élever au-dessus du point qui leur a été assigné pour leur 
crime ." 



' lo 8ono al terzo cerchio délia piova 
Ëteraa, maledL-tta, fredda e grève : 
Regota e quatità mai non V è Duova. 

Grandine grossa. e acqua tinta, e neve 
Per r aer tencbroso si riversa : 
Pute la terra che questo riceve. 

Cerbero, fiera crudele e divers». 
Coq tre gole caninameDte latra 
SoTTa la gente che quivi è sommersa. 

Gli occhi ba vermigli, e la barba unta ed 
atra, 
E il ventre largo, e unghiate le mani ; 
GrafSa gli spiriti, ingoia ed iequatra. 

Urlar gli fa la pioggia come cani : 

Dell' un de' lati fanno alP altro scbermo ; 
Volgonsi spesso i luiseri profani, 

Quando ci scorse Cerbero, ii gran vermo, 
Le bocche aperse, e mostrocci le sanne : 
Non avea membro che tenesse ferme. 



E il duca mio distese le sue spanne ; 
Preae la terra, e con pitue le pugna 
La gittù dentro aile bramose canne. 

Quai è quel cane che alibaiandn agugna, 
E si racqueta poi che il pasto morde 
Che solo a divorarlo iutende e pugna ; 

Cotai si fecer quelle facce lorde 
Dello demouio Cerbero che introna 
L' finimc si, ch' esser vorrebber sorde. 

In/, vi. 7. 

Poi mi tentô, e disse : Quegli è Nesso, 
Che mori per la bella Deianira. 
E fe' di se la vendetta egli stesso : 

E quel di mezzo, cbo al petto si mira, 
E il gran Chinine, il quai nudri Achille : 
Queir altro è Folo, che fu si pien d' ira. 

D* intorno al fosso vauno a mille a mille, 
Saettando quale anima si svelle 
Del sangue più, che sua colpa sortit le. 

/»/. xii. 67. 



— 49 — 



tandis que le Minotaure dans sa colère bestiale est le gardien qui convient 
à un tel cercle. 

"Elle était gardée par le monstre de Crète, né de l'infâme artifice de 
Pasiphaé. Dès qu'il nous vit, il tourna ses dents contre lui-même, comme 
un lionime en proie à un violent accès de fureur. ' Monstre, s'écria 
"Virgile, tu te trompes, si tu crois voir le héros athénien qui te donna 
autrefois la mort. Éloigne-toi, celui qui m'accompagne n'a pas reçu de ta 
sœur Ariane des instructions pour te combattre: il vient voir en vous, 
misérable damné, l'effet des vengeances divines.' Comme le taureau qui 
rompt ses liens, au moment où il a reçu lo coup mortel, et qu'il saute çà 
et là, ne pouvant marcher, ainsi le Minotaure paiiit saisi de vertiges à ces 
paroles de mon maître . , ^" 

Les Harpies immondes, ''celles qui arrachent l'âme du corps," gardent 
le cercle des suicidés. 

" C'est 1;\ que résident les sales Harpies, qui chassèrent les compagnons 
d'Énée des Iles Stro|>hades, en leur prédisant les maux qui les attendaient. 
Ces oiseaux à face humaine ont la tête et le cou formés comme les nôtres ; 
mais Us ont de grandes ailes, des pattes crochues, et un ventre énorme, 
couvert de plumes. Perchés sur la cime des arbres, elles poussent dos 
cris lamentables ^" 

Géryon, roi des îles rouges de l'occident, décrit par les poètes comme 
ayant un triple corps (peut^tre emblématique de ses foi ces ou des trois 
îles de son royaume), est, selon Dante, celui qui moralement a trois visages ; 
il est la fraude en personne. 

" * Voici le monstre à la queue acérée qui franchit les monts, perce les 
murailles et les armures, et infecte do ses poisons lo monde entier.* Après 
avoir salué par ces paroles l'horrible bète, mon guide lui fit signe de 



' E in su la puuta délia rotta lacca 
L' iiifamia di Creti era distesa, 

^_ Che fu couccttn nella falsa vacca : 
^B E quuudo yide uoi se stcsso morse 

^^Ê Si couie quei, cui I' ira dentro liacca. 

^H Lo 8avio luio in ver lui gridù : Funsf 
^H Tu credi cliv qui sia il duca d' Ateuc, 

^B Che su ucl utDudu lu iiuirte ti porse? 

^^ Partiti, besti.-*, clié questi non viene 
I Ammacstratu dalla tua sorella, 

I Ma vassi per vedcr le vostre pêne. 

^^ Quai « quel toro die si slaccia in queila 



Che ba riceTuto giit il colpo mortale, 
Ciie gir non sa, ma qua e Ih saltella, 

Vid' io lo Miootauro far cotalc. 

Iv/. xii. 11. 

Quivi le Lrutte Arpie lor nido fauuo, 
Che cacciar délie Strofadc i Troiaoi 
Cou tristo anuuuziu di futuro danno. 

Ali banno late, e colli e visi umani. 

Piè cou artigli, e pennuto il |p°au ventre : 
Fanou lamenti lu su i;li alberi struui. 

In/, xiii. 10. 



ÎO 



I 



s'approcher du bord, au bout de la chaussée do m;\rbre que nous avions 
suivie. Il vint en efifet, ce hideux archétype de la fraude, ou plutôt nous 
ne vimes de lui que la tête et le buste, sa queue ne selevant pas à la 
hauteur du parapet. Il avtdt un visage dliommo, où semblaient respirer la 
droiture et la bonté ; tout son corps avait d'ailleurs la forme d'un serpent. 
On voyait adaptée à ses aisselles comme deux bras velus et armés de 
griffes. Son dos, sa poitrine, et ses deux flancs étaient peints de nœuds 
et de sinuosités. Jamais les Tartares et les Turcs, si habiles à travailler la 
soie, n'ont croisé leurs fils de tant de couleur. Jamais Arachno ne fila des 
toiles plus artistement ourdies. Comme ou voit des barques amarrées dont 
une partie avance sur le rivage, tandis que l'autre plonge dans l'eau, comme 
on voit aussi dans les marais de la Germanie le castor accroupi se disix>ser 
à l'attaque, ainsi la poitrine du monstre s'appuyait au bord de la digue en 
pierre, qui entoure la plaine de sable ; et sa queue, se déroulant dans 
l'espace, s'agitait et faisait vibrer les bords empoisonnés d'une fourche 
pareille à celle du scorpion '." ^ 

En quittant les Enfers pour le Purgatoire il nous faut examiner le sujet 
de la contrition, et nous constatons immédiatement que les ombres 
j)énitentes sont encouragées par la présence des anges. De même que 
l'état d'impénitence prépare la dégénérescence de l'esprit, et rend l'âme plus 
vulnérable aux influences mauvaises \ ainsi l'état de contrition rend l'âme 
plus capable de recevoir l'aide que les anges offrent à l'homme. La contri- 
tion lui épargne les aiguillons du remords. Les douleurs de l'Enfer ne sont 
point réparatrices, cai' on les supporte involontairement ; les douleurs du 
Purgatoire au contraii'e sont réparatrices, car la personnalité du pécheur se m 
livre volontairement, même avec empressement, à la souffrance. II n'y M 
a rien qui soit inactif dans la vie du Purgatoii-e. Ainsi l'analogie 



Ecco la fiera coq la coda aguzza, 

Che passa i monti, e rompe mura ed armi ; 

Ecco colei che tutto il uioarlo appuzza : 
Si cominciô lo mio Duca a parlarmi, 

Etl aocennolie che venisso a proda, 

Vicino ai tin de' passeggiati marmî : 
E quclla sozza imagine di froda 

Sen vcnne, ed arrivô la testa e il busto; 

Ma in su la rira non trasse la coda. 
La faccia sua era faccia d' uom giusto; 

Tanto benigna aveu di fuor la pelle, 

E d' un serpente tutto V altro fusto. 
Duo branche avea pilose inHn 1' ascelle : 

Lo dosso e il petto ed ambo e due le coste 

Dipinte avea di uodi e di rotelle. 



Con più color aommesae e soprapposte 
Non fer ma' i drappi Tartari ne Turchi, 
Né fur tai tele per jVragae imposte. 

Corne tal volta stauno a riva i burclii, 
Ciie parte sono in acqua e parte in terra, 
E corne là tra li Tedesclii lurchi 

Lo bevero s' assotta a far sua guerra; 
Cosi la fiera pessima si stava 
Su 1' orlo che, di pietra, il .«abbion serra. 

Nel vano tutta sua coda guizzava, 
Torcendû in su la veuenosa força 
Che, a guisa di scorpion, la punta armaT*. 

In/, xvii. 1. 

' Quoique l'individu puisse contrôler ces 
inilueuces et les conquérir, elles sont virtuelle- 
ment l'enuemi de cliiKiue iime. 




entre la vie du Purgatoire et celle de la vie terrestre, 
terrestre on fait des efforts spirituels dans un entourage 
l'esprit essaie toujours de s'exprimer dans une forme 



est complète 
Dans la vie 
matériel : et 
matérielle. 

En voici deux exemples de cette théorie de Dante sur la contrition. 
(1) Il est impossible que le royaume du Purgatoire soit construit selon les lois 
de la logique : impossible qu'il soit jamais parfait, complet. Car, humaine- 
ment parlant, la contrition parfaite n'existe pas, puisqu'elle dépend de 
l'état do sainteté de l'iime. Ainsi le poète ne peut jamais nous représenter 
le Purgatoire comme un royaume idéal, celui-ci étant le dogme concret de 
la pénitence progressive. (2) Aussi les différences entre le Purgatoire et 
l'Enfer doivent-elles être beaucoup plus grandes que celles entre le Purgatoire 
et le Paradis. Si la contrition est vraie, à mesure qu'eOe s'approche de la 
perfection, elle donne do grandes espérances de sainteté future. Tous les 
habitants du Purgatoire sont donc en train de préparer leur Paradis. Us 
ont, pour ainsi dii'e, dans leur âme le germe do la beauté vive et spiritueUe du 
roj-aume le plus élevé. Le fait simple, mais plein de signification, de leur 
contrition les sauve de l'exil dont souffrent les esprits dans l'Enfer '. 

Comme exemple de la première idée on peut citer la construction du 
Purgatoire. D y a, il est vrai, neuf cercles ; mais l'esprit de l'homme, 
après avoir passé par l'Anté-Purgatoire, après s'être purifié des sept péchés 
mortels, ne tarde pas à monter aux cieux. Il reste un moment dans le 
Paradis terrestre pour goûter les eaux du Léthé et de l'Eunoë qui robligent 
à se souvenir du bien et à oublier le mal. Lorsqu'il a atteint l'empire sur 
lui-même il peut s'offiir à Dieu comme "un sacrifice raisonnable, &aint, et 
vivant ^." Comme exemple de la seconde idée on peut citer les nombreuses 
analogies entre le Purgatoire et le Paradis, non-seulement par rapport 
à l'emploi du nom de Dieu, mais aussi par rapport à l'allégorie des guides. 
Là Béatrice — qui doit ser\nr de guide à Dante dans le Paradis — descend 
dans le Purgatoire et l'y rencontre. Ou pourrait donc presque dire que le 
Paradis commence dans le Purgatoire '. Nous devons aussi constater que 
les anges président dans les cercles des deux royaumes, quoiqu'il y ait une 



Punj. iii. 73 ; xiii. 55. 
' *' A reasonable, holy, and lively fiacrifice," 
Communion Service (English Prayer-book). 



* Au conntnenceineDt du Paradiw Dant« cat 
encore sur la terre. 



u2 



— 52 — 

différence à noter. Dans lo Purgatoire les anges sont visibles, perceptibles 
aux sens ; dans le Paradis leur influence, leur surveillance, sont sous- 
entendues. 

Les gardiens des terrasses du Purgatoire sont donc des anges, et repré- 
sentent la vertu qui est opposée au crime pour lequel le pécheur est puni. 
Dans chacun des cas cités dans le Ftirgaiorio les anges sont les emblèmes 
de la perfection de la nature humaine que le pécheur a souillée par son 
crime. Si, par exemple, son péché est l'arrogance, l'ange porte la robe 
blanche de la sainteté, et son visage rappelle l'astre étincelant de l'aube. 

"L'ange venait à nous, charmante créature, vêtue de blanc, la face 
radieuse, et scintillant comme l'étoile du matin '." 

Si par envie il est devenu aveugle à la lumière du ciel, on voit l'ange 
semblable à un rayon lumineux. 

*' Frappé d'une splendeur plus \nve et qui mo blessait de son éclat, 
surpris de ce phénomène dont j'ignorais la cause, je levai les mains 
au-dessus de mes paupières, ot je les y tins en forme d'abat-jour, pour 
défendre mes yeux de l'excessive clarté qui les inondait. De même qu'un 
rayon qui tombe dans l'eau ou sur un miroir en rejaillit h l'instant même — 
il remonte avec autant de vitesse qu'il est descendu ; et, pour juger combien 
sa descente a été rapide, il faut la comparer à celle d'une pierre ayant le 
même trajet à parcourir: celle-ci, comme l'expérience lo prouve, n'arrive 
que longtemps après — telle, et plus prompte encore, avait été pour moi la 
réfraction de cette lumière, qui m'avait frappé au front. Aussi, par un 
mouvement également rapide, avais-je essayé d'y soustraire mes yeux *." 

Si la colère a plongé l'amour dans "l'obscurité de l'Enfer," l'ange est 
" la lumière du jour," et sa forme est " voilée par excès de clarté." 

"L'Enfer avec ses sombres horreurs, avec sa nuit profonde, dont les 
ténèbres s'amoncellent sous un ciel sans astres et chargé d'épais nuages, 
n'avait pas tant offusqué mes yeux qu'ils ne furent blessés par cette fumée 



' A noi venia la creatiira bella 

Binnca vestita, c nella fawia qtiale 
Par tremolando mattutina Stella. 

Pur g. 3cii. 88. 
Cet ange est peut-être le symbole rie la vive 
clarté et de la splendeur que Lucifer, " l'astre 
de l'aube," perdit quand il se livra au péché 
de l'arrogance. (Voir Esaïe xiv. 12, dont, les 
paroles selon les anciens théologiens s'appli- 
quaient à Satan.) 



Corne qtiando dall' arqua o dallo speccliio 
Snifa lo ragpio ail' opposita parte, 
Salendo su per lo modo pareccliio 

A quel che scende, c tanto si diparte 
Dal cader dclla pietra in egual tratta. 
Si come niostra esperienza ed arte, 

Cosi mi parve <la luc« rifratta 
Ivi dinanzi a me esser percosso, 
Perché a fuggir la mia vista fu ratta. 

Puro. XV. 16 




53 



qui les couvrit d'un voilo plus grossier et plus rude encore. Aussi me fut-il 
impossible de les tenir ouverts '." 

*'Vois, à traver-s cette fiiméo qui s'éolaircît, percer quelques rayons de 
lumière ; c'est pour moi le signal du départ, car il m'annonce la venue de 
l'ange devant qui je dois disparaître*." 

"Mais je sentais ma force en défaut, de même que nos yeux cèdent 
à la splendeur du soleil, qui nous dérobe sa face dans un abîme de lumière. 
'Voici, me dit Virgile, un des saints esprits qui se voilent de leurs 
propres clartés, invisibles à l'homme qu'ils conduisent dans la voie escarpée 
du ciel, sans attendre ses prières '." 

L'esprit dont le péché est la paresse voit un exemple qui l'oblige à 

aspirer vers le ciel, les ailes de cygne de l'ange. 

" Comme un beau cygne aux ailes déployées, l'ange qui nous parlait 
ainsi nous guida \ers les premiers degrés d'un escalier t-îiillé dans le roc. 
Puis, agitant ses plumes argentées, il nous rafraîchit comme d'un coup 
d'éventail et nous dit : ' Heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront 
consolés *.' " 

Les avares et les prodigues sont couchés sur la terre, tandis que l'ange 
encourage ceux qui ont expié leur péché à monter plus haut. 

"... je débouchai sur le cinquième balcon, où je vis nombre de gens 
qui pleuraient, gisant la face contre terre. Ils disaient avec le psalmiste, 
*Mon finie s'est attachée: an sol,' et ils poussaient en même temps de tels soupirs 
qu'à peine pouvais-jo distinguer leurs paroles "." 

"Nous avons laissé derrière nous l'ange qui garde la sixième porte, et 
qui nous avait livré pas.sage, après avoir, du bout do son aile, eôacé l'un 
des stigmates qui m:irquaient notre front"." 



* Buio d' infcrno e di notte privata 

D' ogni pianota sotto poTcr ciolo, 
Quant' es8er pu6 di nuvol tenebrata, 

Non fec€ al viso inio si grosso velo, 
Come quel fumo cb' ivî ci coperee. 
Ne a sentir di cosi aspro pelo; 

Chè r occhio stare aperto non sofferse. 

Purij. XV i. 1. 

• VedI 1' albor che per lo fumo raia 

Già l>iau(:heggiare,e me convien partirmi ; 
L' ongelo è ivi, prima ch' cgii paia. 

Pxirg. xvi. 142. 
■ • Ma comc al sol, che nostra vista grava 
E per Bovcrcbio sua figura vêla, 
Cosi la inia virtù quivi mancava. 
QuesU è dirino spirito, che ne la 

Via d' andar su ne drizza senza prego, 
E col 8U0 lume se mcdesmo cela. 

Purg, xvii. 62. 



Con l' ali aperte clie parean di ciguo, 
Volseci in su colui che si parlonne, 
Tra i duo pareti del duro macigno. 

Mosse le penne poi e ventilonne, 
Qui lugent affennando esser beati. 
Cil' avrao di consolar 1' anime donne. 

Purij. six, 46. 

Com' io nel quinte gîro fui dischiuso, 
Vidi gente per esso che piangea, 
Giacendn a terra tutta Tolta in giuso. 

Adkaetit pavimento anima mea, 
Scntia dir loro cou si aiti sospiri, 
Che la parola appena s' intendea. 

Purg. xix. 70. 

Già era 1' angel dietro a noi riuiaso, 
L' angel che n' RTea Tolti al eesto girn, 
Avendomî dal viao un col|)o rase. 

Purg. xxii. 1. 



54 



Les gourmands voient dans l'ange l'emblème des délices spirituelles 
pénétrant tous leurs sens " comme les odeurs fraîches d'une matinée de 
printemps." 

" Tel, au mois de mai, un peu avant l'aube, s'élève du sein des plantes 
et des fleurs, tout imprégné de leurs parfums, un air frais qui réjouit 
l'atmosphère ; telle se fit sentir à moi la bouffée de vent qui me frappa au 
milieu du front. L'ange l'avait produite en secouant ses ailes, et il s'en 
exhalait une odeur divine d'ambroisie. 'Heureux, disait l'ange, ceux en 
qui les clartés vives de la grâce dissipent les fumées de la gourmandise, et 
qui n'ont faim qu'avec mesure '.' " 

À ceux qui ont péché par sensualité est accordée la vision de quelqu'un 
de si pur qu'il peut passer à travers le feu sans être brûlé ; il chante en 
marchant " d'une voix beaucoup plus vive que la nôtre." 



" Debout au bord du chemin, et hors de la portée des flammes, il 
chantait : ' Heureux ceux qui ont le cœur pur.' Sa voix était vive et 
pénétrante, plus qu'aucune voix humaine, et il ajouta, ' Saintes âmes, il faut 
passer par ce feu • il faut que vous sentiez la morsure, avant que vous soyez 
admises là où des chants se font entendre -.' " 

Do la même façon l'ange qui au pied de la montagne surveille la porte 
par où chaque esprit cherche à passer au Purgatoire porto la robe couleur 
de cendre qui est le symbole de l'humilité. 

" Ensuite il tira deux clés de dessous son vêtement de couleur de 
cendre '." 

Les exemples de vertus spéciales qui frappent continuellement le 
pécheur, aussi bien que les Béatitudes qu'on chante dans les divers cercles, 
suggèrent la même idée. 

Tout comme le repentir amène la rédemption dans l'âme de l'homme, le 
royaume du Paradis dans la Divine Cotnéflie est l'accomplissement de la 
promesse divine à ceux qui font des efforts spirituels dans le Purgatoire. 



I 



' £ quale, annunztatrice degli albori, 
L' aura di magRio movesi ed olezza, 
Tutta iinpreguata dall' erba e da' tiori; 
Tal nii senti' un rento dar per mezza 
La fronte, e ben senti' muuver la piunia, 
Che fe' sentir d' ombrosia 1' orezza . . . 
Purg. xxiv. 145. 



* Fuor délia fîamma stava in su la riva, 

E cantava : Heati mundo corde, 
In voce assai più cbe la nostra riva . . , 
Purg. ixvii. 7. 

• Cenere o terra cLe secca si cavi, 

D' un color fora col suo vestimento, 
E di sotto da quel trasse due chiavi. 

Purg. ix. 115. 



■ 



Le repentii* y cède au bonheur suprême. On n'éprouve que de la 
joie '. 

S'il fallait exprimer en un mot l'impression que nous donne le Paradis 
de Dante, nous choisirions le mot "grâce." Car c'est dans le Paradis que 
la grâce divine, abondante, illimitée, parvient à l'âme humaine-. Voyez 
comment la volonté de l'homme (nous prenons tour à tour les trois divisions 
de la personnalité humaine) est affaiblie dans l'Enfer ^, exercée continuelle- 
ment dans le Purgatoire*, absolument libre dans le Pai-adis*. Voyez 
comment la raison de l'homme est châtiée dans l'Enfer •, encouragée dans 
le Purgatoire ', et trouve sa satisfaction dans le Païadis *. Voyez comment 
l'amour est perverti dans sa nature, changé en haine par les mauvaises 
influences dans l'Enfer*, comment il est nécessaii-e au progrès dans le 
Purgatoire", et est élevé à la hauteur de l'idéal dans le Paradis". 
L'homme qui lutte — voilà le Purgatoire ; Dieu qui l'aide — voilà le 
Paradis, Dans ce Paradis ou nous montre rassemblés sous forme de symbole 
tous les dons et toute la grâce qui ont leur source en Dieu. Les types 
clioisis de ces dons, de cette grâce, ne sont plus, comme dans les autres 
royaumes, des types httéraires ou théologiques ; l'âme glorifiée et exaltée 
de l'homme est elle-même le type de tout ce qui est bien. De même que 
dans l'Enfer les esprits se trouvent en face des péchés commis, do môme 
que dans le Purgatoire ils voient les types des vertus que leurs péchés les 
ont empêchés d'avoii-, dans le Paradis les esprits mêmes sont devenus les 
types des vertus qui s'accordent le plus avec leui-s caractères humains. 
Saint Pierre n'a pas perdu l'élan de l'esprit, saint Jacques la justesse, ni 
saint Jean l'ardeur : le premier représente dans le Paradis de Dante la Foi, 
le second l'Espérance, le troisième la Charité. 

" Examine à ton gré cet homme sur la foi, sur les moindres choses, comme 
sur les plus graves. N'estK» pas la foi qui t'a fait marcher sur les eaux '^ ? " 



' NoD perô qui si pente, ma si ride, 

Non (lella colpa cîi' a mente non torna, 
Ma del valor ch' ordinô e proviJe. 

Par. ix. 103. 

• Purg. XXX. 113: Par. yïi. 115: xx. 118 : 
jxXTiii. 112: xxix. C1,G5: xxxi. 50 : xxxii. 

i. 

• In/, ix. 83. 

• Piinj. xxvii. 121. 

• Par, ix. 109. 



• In/. Tii. 70 (0 créature scioccLo); /n/. xi. 
76 (l'ercbè tauto délira). ' Pur<f. v, 19- 

• In/. X. 180 ; Par. xxviii. 106. 

• In/ V. 100. '" Purg. xiv. 180. 

" Par. xxii. 31; Punj. xxvi. 61: Par. 
xxi. 94. 

•* Tenta costui de' punti lievi e gravi. 
Corne ti piace, intorno délia Fede, 
Per la quai tu su per lo mare andari. 

Par. xxiv. 87. 



— 56 — 

"... fais retentir la huitième sphère de ce mot divin, l'espérance ; tu 
sais qu'elle s'est personnifiée en toi, toutes les fois que Jésus-Christ s'est 
montré de plus près à ses trois disciples choisis ^" 

" Ayant ainsi parlé, j'ouïs ces mots : * Au nom de la raison humaine, et 
par l'autorité divine d'accord sur ce point avec elle, réserve à Dieu ton 
meilleur amour. Mais dis-moi, ne sens-tu pas d'autres cordes qui résonnent 
dans ton cœur ? Et ton amour n'a-t-il d'autres mobiles que la métaphysique 
et l'autorité des Livres Saints? Parle, quels aiguillons le stimulent en- 
core «?'" 

Ainsi dans le Paradis les qualités qui appartenaient aux saints dans la 
vie terrestre se purifient et parviennent à une hauteur spirituelle. Les 
saints n'ont pas perdu leur personnaUté, mais ce qui leur est particulier 
se voit dans sa plus grande beauté, dans sa plus haute perfection. La 
surveillance des anges se révèle dans le Paradis d'une manière très frap- 
pante. Les neuf ordres d'anges président aux neuf cieux. Les anges ont 
un rapport spécial avec la vertu conquérante dont ils sont pour ainsi dire 
l'emblème, mais on sent leur surveillance sans les apercevoir. La foi des 
saints est assez vigoureuse pour ne pas demander le symbole visible de la 
vertu à laquelle ils aspirent, ce qui cependant était nécessaire dans le 
Purgatoire. Ainsi la " grâce " du Paradis ne consiste pas en ce que Dieu 
accorde libéralement à l'homme des bienfaits qu'il n'a peut-être pas cherchés 
ni mérités; elle consiste en ce que Dieu développe au plus haut degré la 
complexe natiure de l'homme ; qu'il accorde à l'homme la permanence et 
la perfection finale de sa personnalité ; qu'il éloigne de son esprit (afin que 
les progrès spirituels de l'âme soient accomplis) tout appui accidentel, qu'il 
met l'esprit de l'homme en rapport direct avec la Sainte Trinité. Le 
symbolisme comme toujours explique l'idée de Dante. Dans le Paradis il 
y a neuf sphères qui tournent autour de Dieu: chacune entraîne à sa 
suite une bande d'esprits. Ces esprits habitent aussi un des trois cieux 
supérieurs, et ils sont inconscients des degrés qui existent entre eux par 
rapport à Dieu, puisque le mouvement des sphères (marque de l'amour de 
l'homme envers Dieu) tend à s'égaliser dans les différents cercles. 

* Fa risonar la speme in quest' altezza . . . Ma di' ancor, se tu senti altre corde 

Par. XXV. 31. Tirarti verso lui, si che tu suone 

* £d io udi' : Per intelletto umano, Con quanti denti questo amer ti morde. 

E per autoritade a lui concorde, Par. xxvi. 46. 

De' tuoi amori a Dio guarda il sovrano. 



— 57 — 

"Sache qu'à l'exception de Marie tous les bienheureux ont leur place 
dans le même ciel, qui n'est pas autre pour les Séraphins, même les plus 
proches de Dieu, ni pour Moïse, ni pour Samuel, ni pour Jean-Baptiste ou 
Jean l'Évangéliste, que pour les âmes des Élus, qui viennent de t'apparaître. 
La durée de leur être est la même pour tous. Tous embellissent l'Empyrée, 
le plus élevé des cieux, où leurs déUces ne diffèrent qu'en ce qu'ils ressen- 
tent plus ou moins le souffle du divin amour. 

C^ux que tu as vus se sont montrés ici, non pour indiquer que cette 
planète leur est échue en partage, mais pour rendre, par le degré qu'elle 
occupe entre les sphères célestes, leur condition plus sensible ^" 

' Dei Serafin colui cbe piû s' indîa, Ma tutti fanno bello il primo giro, 
MoIsè, Samuello, e quel GioTanni E differentemeiite ban dolce vita. 

Quai prender Tuogli, io dico, non Maria, Per sentir più e men 1' etemo spiro. 

Non hanno in altro cielo i loro scanni, Qui si mostraron, non perché sortita 
Che quegli spirti cbe mo t' appariro, Sia questa spera lor ; ma per far segno 

Mè hanno ail' esser lor più o mène anni. Délia celestial c' ban men salita. 

Par. iv. 28. 



CHAPITRE III 

Il 7 a aiissi un symbolisme caché qui explique : — 

I. Les rapports des trois royaumes du moade invisible (Enfer, Purgatoire, Paradis) 

avec le monde visible, 
n. Les rapports des trois royaumes entre eux. 
m. Les rapports des trois royaumes avec les trois Personnes de la Sainte Trinité. 

OoTRE le symbolisme exprimé dans la Divine Comédie il y a aussi 
un symbolisme sous-entendu, mais également inséparable du poème. La 
note de ce symbolisme sous-entendu n'est jamais forcée ; il paraît jaillir 
naturellement de l'esprit du poète dont la pensée allait toujours vers 
des idées trop passagères, trop larges, trop vraies peut-être, pour qu'il 
pût les exprimer d'une manière précise. lies sujets dans lesquels Dante 
emploie cette méthode sont: — 

(1) Les rapports du monde invisible avec le monde visible (voir la 
manière dont Dante introduit des êtres vivants parmi les ombres). 

(2) Les rapports des trois royaumes entre eux. (En faisant une 
comparaison entre les trois parties du poème on verra comment Dante 
traite les mêmes sujets dans les diverses conditions qu'offrent l'Enfer, 
le Purgatoire, le Paradia) 

(3) Les rapports des trois royaumes avec Dieu (ce qui s'explique par 
la manière dont les esprits conçoivent Dieu, conception qui est précisée 
par l'emploi qu'ils font de son nom). 

Si nous essayons de considérer la Divine Comédie conmie un tout 
organique, nous sommes frappés du fait suivant. Quelle que soit la 
croyance de Dante sur la vie à venir, de quelque manière qu'il ait pu 
employer la théologie orthodoxe de son temps pour exprimer ses con- 
victions, il avait en vue un but plus élevé que celui de réaliser pour 
le monde les terreurs que nous cause l'Enfer; la paix, non exempte de 
soufErance, du Pui:gatoire ; et le bonheur suprême du Paradis. Il voyait, 



— 59 — 

<3aiis son esprit, les trois royaumes comme emblèmes — emblèmes de 
«3ette vie invisible que nous menons tous. Notre connaissance de cette 
^^ie peut être obscure ou claire — elle est toujours limitée — mais c'est 
^seulement par la conception de cette vie invisible, envisagée à côté de la 
~vie visible, que le problème de notre existence peut trouver sa solution, 

Dante parle souvent de ces rapports entre la vie terrestre et la vie 
<ie Tâme. H introduit dans la Divine Comédie des personnages qui étaient 
-vivants à la date supposée de la vision (1300), quoique, comme les 
commentateurs l'ont déjà remarqué, il ne le fasse que dans Vlnfemo et 
le Furgatorio. Dante, tout indépendant qu'il fût, était trop bon catholique 
pour citer dans le Paradiso des noms connus à son époque. Il parle de 
l'état spirituel de ces âmes comme leur étant caché à elles-mêmes, ainsi 
qu'à leurs amis. Lui-même, poète vivant, passe par les royaumes des 
morts et "gagne la vie de Fautro monde," 

"Je suis arrivé ce matin, vivant encore, et me préparant, par ce 
voyage, à l'autre vie que vous êtes en voie d'acquérir'," 

C'est dans cet autre monde qu'il apprend comment les âmes se ré- 
veillent après la mort avec l'état conscient de ce qui leur est réellement 
arrivé dans ce monde. La phrase de Capanée, " Tel je suis mort, tel 
j'étais vivant," nous aidera à comprendre cette idée. 

" Tel j 'étais vivant, tel je suis ici parmi les morts ='." 

Dante nous apprend par plusieurs exemples que l'esprit do l'homme 
vivant doit être puni par la souffrance dès l'instant où il cède au mal ; 
à la soiiffrance inconsciente, peut-être, mais en tout cas à un engourdisse- 
ment, à une mutilation de l'âme qu'il reconnaît plus tard comme lui 
causant une souffrance, lorsqu'il a franchi les bornes entre cette vie et 
la vie future. L<\ seulement les conséquences du péché ou de la sainteté 
peuvent se reconnaître. L'esprit de Mosca, déchiré par les démons pour 
avoir été la cause de luttes et de dissensions ici-bas, trouve sa maxime : — 

" Chose faite a ses conséquences ^ " 



80D0 in pritiia Tita, 

Aucor cbe 1' aitra si andando acquisti, 

Furg. viii. 69. 



' Quai i' fui vivo, tal son morto. 

Inf. liv. 51. 

* Capo ha cosa fatta. 

Inf. xxviii. 107. 



i2 



— 60 — 



vérifiée et démontrée dans l'Enfer. Quelquefois le contraste entre la 
vie extérieure et la vie intérieure est d'autant plus terrible que les 
conséquences du péché sont cachées à nos yeux terrestres. Car n'est-il 
pas vrai que Branca d'Oria "mangeait et buvait et dormait, et mettait 
ses habits" dans le monde ensoleillé, tandis que son esprit se trouvait 
dans la glace de l'Enfer des traîtres? 

" Pécheur, m'écriai-je, tu me trompes I Je sais que Branca d'Oria n'est 
pas mort. Il mange, boit, dort, s'habille, et fait tous les actes de la vie 
matérielle '." 

N'y trouvait-on pas aussi l'esprit de Frate Alberigo, les yeux endurcis 
par dos larmes glaciales, tandis que son corps (son propre esprit avait 
perdu le droit de se diriger) vivait dans le monde, mais sous l'empire 
d'un démon? 

"'Quoi,' lui dis-je, es-tu déjà mort?' D me répondit: 'J'ignore en 
quel état mon corps se trouve dans le monde d'en haut. Cette zone 
que tu parcours, la Tolommea, jouit d'un privilège, c'est de recevoir 
quelquefois les âmes avant qu'Atropos leur donne leur congé. J'ajouterai 
ceci, afin que tu me débarrasses plus volontiers de ces larmes cristallisées : 
aussitôt que l'âme s'est, comme l'a fait la mienne, rendue coupable d'une 
trahison, elle est chassée du corps qu'elle habitait par un démon qui 
s'y installe et le gouverne, jusqu'à ce qu'il ait accompli son temps %' " 

Le corps vivant du pécheur, selon Dante, peut être inconscient de 
la punition, mais cette punition n'en est pas moins exigée. Le monde 
surnaturel aussi bien que le monde naturel est soumis à une loi fixe \ 

Nous cherchons dans ce sjnnbolisme une explication du but du poète. 
Car, employant le privilège de son art, il se refuse à envisager la vie 
humaine au point de vue de l'homme sur la terre. Il cherche à regarder 



' I' crerlo, diss' io lui, cbe tu m' inganai ; 
Chè Branca d* Oria non inori uaquanche, 
E mangia e bee e dorme e veste panai. 

Inf. xixiii. 139. 
* 0, dissi lui : Or sei tu aneor morto? 
Ed egli a me ; Come il mio corpo stea 
Ncl mondo su, nulia scieuza porto. 
Cotai vantaggio ha questa Tolomea, 
Clie s|)esse volte V anima ci cade 
Inoanzi ch* Atropos mossa le dea. 
E perché tu più volentier mi rade 
Le iuvetriat* iagrime dal vûlto, 
Ssppi cbe tosto cbc V anima tradc, 



Come fec' io, il corpo buo 1' ë tolto 
I)a un rliinonio, che poscia il govern* 
Montre ctie il tempo suo tutto sia volto. 
înf. xxxiii. 121. 
' Dante admet toutefois que la destinée 
epirituellc des ombres dans le Purgatoire, et 
des êtres humains encore vivants, peut être 
modifiée par la prière intercessoire. En ren- 
dant ta volonté plus forte, et en l'unissant à 
la Bonté Infinie, au moyen de la prière, Dant« 
croit qu'on peut modifier un état qui d'après 
la loi morale doit rester intact jusqu'à c« que 
la destinée qu'il mérite soit accomplie. 



— 62 — 



que les critiques de Dante ont commentés très sévèrement, et que 
apologistes ont regrettés comme incompatibles avec le reste du poème : 
la manière brutale dont il repousse FiHppo Argenti dans l'Enfer supérieur, 
et la tromperie qu'il se permet envers Frate Alberigo dans le Cocyte. 
Dans le premier cas Dante repousse "l'esprit qui pleure," et il appelle 
Virgile pour que celui-ci approuve le désir qu'il a qu'Argent! soit " étouffé 
dans ce brouet." 

" * Tu vois bien, reprit-il, quo je suis un de ceux qui pleurent.' 
* Ah 1 m'écriai-je, esprit maudit, je te reconnais sous ton immonde 
vêtement. Eeste, reste en ces lieux avec tes pleurs et tes cuisants regrets.' 

' Maître, lui dis-je, grande serait ma joie si je pouvais le voir s'enfoncer 
dans ce cloaque avant de quitter le lac empesté '.' " 

Dans le second cas Frate Alberigo implore Dante et Virgile d'ôter de 
ses yeux le voile de glace qui s'y trouve ; mais Dante, ayant par une fausse 
promesse obtenu le nom de l'esprit emprisonné dans la glace, lui refuse 
ce service. 

"Tout à coup un des pécheurs encroûtés de glace nous cria: 'Âmes 
inhumaines I à qui est échu en partage le dernier gouffre do l'Enfer, ôtez- 
moi la dure taie qui couvre mes yeux, afin que j'épanche un peu la douleur 
qui m'oppresse, avant que mes larmes ne se gèlent de nouveau au passage.' 
Je lui répondis : ' Dis-moi d'abord qui tu es, et si je no te soulage, selon 
ton désir, je veux être englouti dans ces étangs glacés/ 

' Maintenant, je compte sur ta main secourable ; remplis ta promesse 
et ouvre-moi les yeux.' 

11 dit, et je ne cédai point à sa prière ; félonie fut courtoisie en cette 
occasion ^" 



Rispose : Vedi che son un clie piango. 
£d io a lui : Con piangerc c coq lutto, 
Spirito maledetto, ti rimani : 
Cb' io ti couosco, ancor sia lordo tutto. 

Ed io : Maestro, molto sarei va^ço 
Di Tederlo attuffare in questa broda, 
Prima che aoi uscissimo del lago. 

Ed egli a me : Avanti che la proda 
Tî &i lasci veder, tu sarai sazio -, 
Di tal disio converrà che tu goda. 

In/, viii. 86, 62. 



Ed un dci tristi délia fredda crosta 
Grid6 a noi : anime crudeli 
Tanto, che data v' è f ultima posta, 

Levatemi dal viso i duri yeli, 

Si cil' io sfogbi it dolor che il cor m' im- 
prégna, 
Un poco pria cbe il pianto si raggeli. 

Perch' io a lui : Se ruoi cb' io ti sovvegna, 
Dimmi chi sei, e s' io non ti disbrigo, 
AI fondo délia ghiaccia ir mi convegna. 

Ma distendi oramaî in qua la niano, 

Aprimi gli occhi : ed io non gliele apersi, 
E cortcsia fu, In lui esser villano. 

In/, xxxiii. 109, U8. 



— 63 — 

Les passages cités ci-dessus semblent justifier l'accusation qu'on porte 
contre le poète de s'être vengé de ses ennemis avec une cruauté odieuse, 
révoltante. Cette accusation a été exprimée avec une ardeur moins con- 
vainquante que convaincue par J. A. Symonds {Introduction io the Divina 

^Commedia, pp. 148-152). 

" Mais si on considère les passages par rapport avec le plan des cercles 
de l'Enfer, on verra que si Dante traite Filippo Argenti avec mépris c'est 
dans cette partie du Styx où habitent sans doute les esprits arrogants : 
Filippo Argenti est peut-être lui-même le type de ce péché-là. Dans le 
Cocyte Dante est parmi les traîtres. Il est même clair que dans chaque 
cas le poète est sous l'influence du milieu, et que la forme dans laquelle 
il exprime sa haine contre le crime dépend do l'entourage du pécheur 
et en est le résultat naturel'. On peut même fortifier cet argument en 

Bbo souvenant du fait que l'entourage physique de l'Enfer a une influence 
sur Dante aussi bien que l'entourage moral Ainsi prenons un exemple 
tiré du Cocjrte. Dante, qui a trahi Frate Alberigo, éprouve lui-même 

H le saisissement du froid glacial. 

" "En ce moment, quoique la peau de mon visage, endurcie comme un 
calus par le froid, fût insensible aux impressions extérieures, je crus sentir 
un peu de vent \" 

Et un peu plus loin U se décrit comme " faible et gelé." 

■ "Je demeurais sans voix et transi de peur. Ce que je devins en ce 

moment, ne me le demande pas, lecteur, car je renonce à le peindre ; 

tout ce que j'en dirais serait trop faible. 
B Je ne mourus point ; je ne restai point vivant. Figure-toi maintenant, 

et vois par la force de ton imagination, ce que je devins étant ainsi privé 

de vie et de mort^," 

^^ Il y a plusieurs autres exemples de la même valeur. Dante conjure 
Francesca au nom de l'Amour de s'approcher de lui * ; il oppose au mépris 



' Il faut toujours se rappeler le fait que 
Dante se trouve en face des types plutôt que 
des personnages. Ou ne peut guère le con- 
ridérer alors comme cruel ou perfide. 
• Ed avregna che, si corne d' un callo. 
Per la freddura cîoscun sentimeuto 
Cessato ayesse del mio viso atallo, 
Già mi parea sentire alquanto vento. 

Inf. zuiii. 100. 




Com' io divenni allor gelato e fioco, 

Nol dimandar, Lettor, ch' io uon Io scrivo, 
Perù ch' ogni parlar sarebbe poco. 

Io non morii, e non rimasi vivo : 

Pensa oramai per te, a' liai fior d' inge^no, 
Quai io diveDuI, d' uno o d' altro privo. 
Inf. xxxiv, 22. 

• Inf. V. 77. 



— 64 — 

de Farinatii un mépris semblable ' ; il n'y a que les forces spirituelles 
qui puissent contraindre les anges rebelles * ; le suicidé souffre de la 
mutilation par les mains de Dante ^ Dante et Virgile dupent les Male> 
branche. 

'* Je me dis : Ces démons voient qu'on s'est joué d'eux, et cette scène, 
dont ils souffrent à cause de nous, ne leur a valu que honte et dommage *." 

Dans la descente de l'Enfer inférieur un trait précis et pittoresque 
s'ajoute au tableau lorsque Dante délie la corde (emblème de la vie juste) 
qui le ceignait, et l'emploie comme signal pour appeler Geryon à la rive: — 

" J'étais ceint d'une corde avec laquelle je faillis une fois prendre la 
panthère à la peau tachetée. Mon guide m'ayant commandé de délier 
cette corde, j'obéis et la lui présentai roulée en un paquet. À peine 
l'eut-il reçue qu'il fit un demi-tour à droite et que, tenant un bout de la 
corde, il jeta le paquet dans le gouffre à quelque distance du bord *." 

Dans la troisième cavité de Malebolge c'est une idée semblable qu'il 
exprime avec force détails, pour encourager le lecteur à chercher dans 
l'action la signification symbolique : — 

'* Lecteur, si Dieu te fait la grâce de te rendre cette lecture profitable, 
juge toi-même si je pus voir d'œil sec notre figure, cette image du Créateur 
si contrefaite en ces damnés, que les larmes tombant de leurs yeux sillon- 
naient leur dos et tout le revers de leur corps. 

Appuyé sm- un bloc do rocher je pleurais si abondamment que mon 
guide me dit; * Vas-tu aussi faire le sot comme les autres? Ici vit la 
piété quand le cœur est moi-t à toute pitié. Qu'y a-tril de plus coupable 
que la compassion de l'homme opposée à la justice divine"?" 



' In/. X. 51. ' In/, ix. 79. 

• In/ xiii. 83. 

Questi per noi 

Sono Bcherniti, e con danno e con befTa 
Sï fatta, cb' assai credo che lor not. 

In/. xx.iii. 18. 

lo aveva una corda intorno cinta, 
E con essa pensai atcuna volta 
Prender la lonza alla pelle dipinta. 

Poacla clie V ebbi tutta da me sciolta, 
Si corne il Duca m' avea comandato, 
Porsila a lui aggroppata e ravvolta. 

Ond' ei ei volse invêr lo destro lato, 
Ed alquanto di luogi dalla sponda 
La gittft giuso in quel!' alto burrato. 

In/ xvi. 106. 



Se Dio ti lasci, L«ttor, prender frutto 
Di tua lezione, or pensa per te stesso, 
Com' io potea tener lo viso asciutto, 

Quando la noatra imagine da presso 
Vidi si torta, che il pianto degli occhi 
Le natiche bagnava per lo feaso. 

Certo i' piangea, poggiato ad un de' rocchi 
Del duro scoglio, si clie ta mia scorta 
Mi disse : Ancor sei tu degli altri scioccbi ? 

Qui vive la pietâ quando è ben morta. 
Chi è più acellerato cbe colui 
Che al giudizio divin passion cooaporta ? 

In/ XX. 19. 



— 65 — 

Il est vrai que Virgile réprimande Dante pour avoir pleuré parmi les 
devins, mais les mots qu'il emploie, "Ici vit la piété quand le cœur est 
mort î\ tout« pitié," seraient tout aussi bien un reproche à la faiblesse qui 
laisserait le champ libre à la tentation d'un tel péché dans la vie d'ici-bas. 

Quand il a quitté l'Enfer pour le Purgatoire, l'atmosphère do l'endroit 
influence lo poète. Il se repent de ses péchés parmi les pécheurs pénitents. 
Sa contrition se manifeste d'abord dans les préparatii^ de l'ascension 
(l'ablution du visage, le roseau, emblème de ITiumilité ' dont il se ceint 
à la place de la corde perdue) et aussi dans la perte graduelle des sept 
" P's " inscrits sur lo front de Dante par l'ange gardien de la porte. 

"Je suivis sans résistance mon guide, qui me fit monter les trois 
degrés ; et, par son conseil, impatient d'obtenir du gardien céleste un 
accès libre, je me jetai dévotement à ses pieds sacrés, et j'implorai de sa 
bonté qu'il daignât m'ouvrir la porte commise à sa garde. J'avais com- 
mencé par nïe frapper trois fois la poitrine. L'ange, avec la pointe 
de son glaive, traça sept fois sur mon front la lettre F, et il me dit : 
' Quand tu seras entré, fais en sorte de laver ces taches "/ " 

On remarque aussi que Dante éprouve dans le Purgatoire le besoin 
de s'accoutumer à l'état physique aussi bien que mental des esprits. 
D'abord c'est un effort pénible d'essayer l'ascension de la montagne. 

*' Vaincu par la fatigue, je m'écriai : ' Ô mon doux protecteur î Je ne 
puis plus vous suivre. Tournez les yeux et voyez mon épuisement : il faut 
que je reste ici tout seul, si vous ne m'attendez V " 

Puis il s'approche, non sans effroi, de l'entrée du Pui^toire ; — 

"Comme on voit un homme passer du doute à une situation d'esprit 
plus tranquille — ce qui causait sa peur est ce qui le nissure, après que la 
vérité lui est découverte — tel fut 1© changement qui se fit en mot Mon 



• Purg. i. 94. 

* Mi trasse il Duca inio, dicendo: Cbiedi 
Uiuilemente che il serrame scioglia. 

Divoto mi gittai a' santi piedi : 

Misericordia cbiesi, e cbe m' aprisse: 
Ma pria ncl petto tre tîate mi diedi, 

Sette P nella fronte mi descrisse 

Col punton della spada ; e : Fa che lavi, 
Quaudo sci deatro, queste piaglie, disse. 

Purg. ix. 107. 



* lo era lasso, quando cominciai : 
dolce patire, volgiti, e rimira 
Corn' io rimango sol, se non ristai. 

figliuol. disse, insin quivi ti tira, 
Additandomi un balzo poco in sue, 
Che da quel lato il poggio tutto gira. 

Si nii spronaron le j<arole sue, 

Ch' io mi Bfor/.ai, carpando appresso lui, 
Tanto che il cinghio sotto i piè mi fiie. 

Purff. iv. 48. 



— 66 — 

guide me voyant hors d'inquiétude prit au travers du rempart, en se diri- 
geant vers la montagne, et moi, je tins derrière '." 

Une fois monté sur les terrasses, Dante se prosterne humblement 
lorsqu'il rencontre les pécheurs qui marchent, la tête baissée, se rappelant 
leur orgueil dans ce monde. 

" Comme je m'étais baissé pour mieux entendre, cheminant parmi ces 
esprits, un d'eux (un autre que celui qui me parlait) essaya de se retourner 
sous le fardeau qui gênait sa marche. 11 me vit, me reconnut, et jeta un 
long cri de surprise, pendant que, resté dans sa posture fatigante, il tenait 
les yeux fixés sur moi ^" 

" Je lui dis alors, * Voilà des vérités qui me ramènent à l'humilité chré- 
tienne. Tu rabats en moi des pensées ambitieuses. Mais qui est cet homme 
dont tu me parlais tout à l'heure ^ ? '" 

" Comme ime paire de bœufs attelés au même joug, nous marchions 
lentement, Oderisi et moi ; et je mesurais mes pas à sa pénible aUure 
lorsqu'ils furent stimulés par ces paroles de mon guide : ' Laisse-le derrière 
et avance : chacun doit s'occuper ici de pousser comme il peut sa barque, et 
de mettre au veut toutes ses voiles *.' " 

Il pleure lorsqu'il s'approche de ceux qui ont été envieux, et qu'il voit 
leurs joues couvertes de larmes amères qui tombent de leurs paupières 
percées : — 

*' Je vis ensuite .... non, je ne puis croire qu'il existe sur la terre un 
cœur assez dur pour ne pas être ému d'un tel spectacle 1 Je vis, lorsque 
nous fûmes assez pi'ès pour bien saisir leur attitude et tous leurs mouve- 
ments, je vis d'abord (et la douleur fit jaillir de mes yeux un flot de larmes) 
que ces pauvres affligés portaient d'affreux ciliées, qu'ils se soutenaient l'un 
l'autre, épaule contre épaule, et qu'ils s'appuyaient tous à la paroi du rocher, 



A giiisa d' uom che vu dubbio ai raccerta, 
£ che muti iu conforto sua |>aura, 
Poi che la verità gli è discoverta, 

Mi cambia' io: e come séDza cura 
Videmi il Duca mio, su per lo balzo 
Si mosse, ed io diretro iuver V nltura. 

Furg. ix. 64. 

Ascoltando, chinai in (pû la faccia ; 
Ed uu di (or (noa questi che parlava) 
Si torse sotto il peso che hi impaccia: 

E Tidemi e conobbemi e chiamava, 
Tenendo gli oc-chi con fatica lisi 
 me, che tutto chin con ioro andava. 

Pury. xi. 73. 



Ed io a lui : Lo tuo vér dir m' incuora 
UuuDa umiltii, e gran tumur ni' appiani : 
Ma chi è quci di cul tu parlavi ora ? 

Pur//, xi. 118. 

Di pari, corne buoi che vanno a giogo, 
M' andava io con quella anima carca, 
Fin che il sofferse il dolce pedagogo. 

Ma quando disse : Lascia lui, e varca, 
Chè qui è liuon con la vêla e co' remi, 
Quantunquepuocia.sctin.pinger suabarca; 

Dritto si, corne andar vuolsi, rifemi 
Cou la pcrsona, avvegua che i pensieri 
Mi rimanes&eru e chiuati e scemi. 

Pur//, xii, 1. 



I 



— 67 — 

semblables à ces aveugles qu'on voit, manquant de tout, mendier aux portes 
des églises '." 

"Je me trouvais entre Virgile, qui suivait le bord libre et sous le 
parapet de la terrasse, à quelques pas de l'abîme, et les ombres pénitentes, 
dont les paupières rapprochées et serrées par l'horrible suture laissaient 
échapper des pleurs qui baignaient leurs joues '." 

" Je dois aussi, répondis-je, être privé ici de l'usage de mes yeux ; mais 
cette épreuve sera courte, car ils ont rarement péché par envie. Je redoute 
bien plus les maux du balcon inférieur où se purge le péché d'orgueil, et 
cette crainte agit tellement sur moi, qu'il me semble déjà plier sous le 
faix \" 

En présence des esprits courroucés, que la fumée noire entoure, lui, de 
même que les esprits, est à peu près inconscient de ce qui est autour de lui. 

" Toutefois j étais comme un homme réveillé, qui se débat encore contre 
le sommeil, et mon guide, s'en apercevant, me dit : * Qu'as-tu donc h t'agiter 
ainsi ? et pourquoi, pendant l'espace d'une demi-lieue, as-tu marché les yeux 
troublés et les jambes si lourdes, comme si tu avais été vaincu par le vin ou 
par le sommeil * ? '" 

Dans le cercle où les Accidiosi sont punis Dante sent lui aussi la même 
langueur que les esprits. Il se sent accablé. 

*' Pleinement satisfait de la manière dont il avait résolu mes doutes, je 
restais debout plongé dans cette vague rêverie qui précède le sommeil ^." 

Parmi les avares Dante s'incline devant l'esprit du Pape Âdrian V que 
faon péché avait condamné à se traîner à terre : — 



Cbè quando fui s) pre&so di lor giuDto 
Che gli tttti loro a me venivan certi, 
Per gli occlii fui di grave dolor munto, 

Di vil cilicio mi parean coperti, 

Ë r un gofferia 1' altro coq la spalla, 
£ tutti dalta ripa eran sofferti. 

Cosi H cicchi, a cui ta roha falla, 

Stanno a' p«rdoni a chiedcr lor bisogna, 
E 1' uno il capo sopra l' altro avvalla . . . 

i'urfi. xiii. 65. 

Virgilio mi vcnia da quclla banda 
Délia cornice, onde cader si puote, 
Perche da nutla sponda b' inghirlanda: 

Dair altra part« m' eraa le dévote 
Ombre, che per 1' orribile costura 
Premevaa si, che bagaavan le gote. 

Purg. liii. 79. 



* Gli occhi, diss' io, mi fieno ancor qui tolti; 

Ma picciol tempo, chè poca è 1' offesa 
Fatta per esser con invidia volti. 
Troppa è più la paura, ond' è Bospcsa 
L' anima mia, del tormento di sotte, 
Che già lo incarco di laggiù mi pesa. 

Purg. xiii. 188. 

* Lo Duca mio, che mi potea vedere 

Far si com' uom che dal sonno si siega, 
Disse : Che hai, che non ti puoi tencre ? 
Ma sci venuto più che mezza lega 

Velando gli occhi, c oon le ganibe aTTolte 
A guisa di cui Tino o sonno piega f 

Purij. XV. 118. 

* Perch' io, che la ragîone aperta c pianu 

Sovra le mie question! avea ricolla, 
StaTa com' uom che sonnolento vana. 

Purg. xviii. 86. 



k2 




— 68 — 



" Libre d'agir comme je voulais, je m'approchai et me penchant vers 
cette ombre gisante, que ses paroles m'avaient fait d'abord remarquer entre 
les autres, je lui dis : ' Aino pénitente, dont la douleur sincère hâte l'expia- 
tion sans laquelle on ne peut retourner à Dieu I faites un peu trêve pour 
moi au soin plus grave qui voua occupe '.' " 

Pour la seconde fois Dante éprouve le désir de s'incliner devant l'ombre, 
lorsque colle-ci réprimande le poète. Dans ce dernier exemple le sym- 
bolisme est confus, parce que Dante saisit l'occasion de protester contre la 
permanence des titres et des offices terrestres. Mais le passage, tout 
comme les autres, n'est pas sans signification s3Tnbolique. 

" ' Comme nos yeux, attachés aux choses terrestres, ne s'élevèrent jamais 
plus haut, ainsi la justice divine leur dérobe ici l'aspect du CieL Et 
comme l'avarice éteignit notre amour naturel pour le bien, en nous mettant 
dans l'impossibilité d'agir, ainsi Dieu nous retient justement dans des liens 
qui nous serrent les pieds et les mains. Étendus et immobiles, nous gar- 
derons cette attitude aussi longtemps que tel sera son bon plaisir.' 

J'étais tombé à genoux, et je voulais lui répondre, mais au premier son 
de ma voix, qui lui fit deviner, à la simple ouïe, l'humble position que j'avais 
prise, il me demanda par quelle raison je m'abaissais ainsi. Je lui répondis 
que c'était par la conscience du respect dû à sa dignité. 

Il me dit alors : ' Debout, mon frère ! tu n'as point à fléchir le genou 
devant moi, nous sommes tous les serviteurs du même maître *.' " 

Dans les trois derniers cercles, Dante, tout comme les esprits, éprouve le 
besoin de se dépêcher, d'essayer de gagner le sommet de la montagne, et 
on trouve des allusions à son " pas rapide " : — 

«' Je tournai le visage et je me remis on même temps sur les traces de 
mes guides, dont les beaux entretiens m'étaient la fatigue de la marche '," 



4' 



^ Poi ch' io potei di me fare a mio senno, 
Trasaimi eopra quella créât urn. 
Le cui parole pria iiotar mi fenno, 
Diceudo : Spirto, in cui pianger matura 
Quel setiza il quale a Dio tornar non 

puossi, 
Sosta un poco per me tua maggior cura. 

Puri). xix. 88. 
* SI corne 1' occhio nostro non s' aderse 
In alto, fisse aile cose terrene, 
Cosi giustizia qui a t«rra il mcrse. 
_Çom e avarizia spcnsc a ciascun benc 

onde operar perdèàt, 
ne 



Ne' piedi e nelle man legati e presi ; 
E quanto fia piac«r de! giusto Sire, 
Tanto starcmo immobili e dis^esi. 

Io m' era inginocchiato, e volea dire ; 
Ma com' io cominciai, ed ei s' accorse, 
Solo ascoltando, del mio riTerire : 

Quai c&gion, disse, in giù cosi ti torse ? 
£d io a lui : Per Tostra dignitate 
Mia coscienza dritto mi rimorse. 

Drizza le gambe, e levati su, frate, 
Rispose : non errar ; conservo sono 
Teco e con gli altri ad una potestate. 

Purg. xix. 1| 

I' ToUi il viso e il passo aon men tosto 



— 69 — 



et à son désir d'avancer : — 

" ' ô vous, qui brûlez en ce moment d'une sainte ferveur, et qui peut-être 
expiez ainsi votre indifférence pour la verta, et la rareté de vos bonnes 
œuvres, voici [chose étrange et certaine toutefois], voici un vivant qui erre 
parmi les ombres. Il aspire à monter plus haut dès que le retour du soleil 
le lui permettra. Veuillez de grâce nous dire où est le passage qui doit 
exister près d'ici.' À ces paroles de mon guide une des ombres répondit : 
' Venez, et suivez mes pas ; ils vous conduiront à l'ouverture pratiquée 
dans la montagne. Nous, par une force irrésistible, nous ne pouvons pas 
nous arrêter. Puisse notre châtiment, s'il nous rend incivil, nous servir au 
moins d'excuse '.' " 

On l'excuse lorsqu'une fois une troupe d'esprits le devance, car par respect 
il leur aura permis de le dépasser. 

" ô toi, qui plutôt sans doute par respect que pour t'êtro laissé devancer 
marches en arrière des doux autres, au nom de ces feux et de l'ardente soif 
qu'ils me causent, réponds-moi . . . . * " 

Dans le Paradis, Dante, tout comme les esprits des Saints, semble se 
surpasser lui-même. Par exemple, il lui est possible de donner une expli- 
cation des vertus théologiques — la Foi, l'Espérance, et la Charité : saint 
Pierre lui-même loue sa réponse sur la Foi : — 

" Comme on voit un maître écouter son serviteur qui lui apporte une 
bonne nouvelle, et Tembrasser en le remerciant, après qu'il a achevé son 
récit, ainsi le prince des apôtres m'entoura trois fois de sa lumière, dès que 
j'eus fini de parler. D chantait et me bénissait, en décrivant ce triple 
cercle, tant il était satisfait de l'examen qu'il m'avait fait subir 3," 

Saint Jacques lui pose des questions sur l'Espérance, et Dante comme 
" expert " satisfait son examinateur. 

** Comme l'écolier, que son maître interroge sur ce qu'il sait, répond vite 



' gente, in cui ferTore acuto adesso 
Ricompie forse uegligenza e indugio, 
Da voi per t«pidezza in ben far messo, 

Queati che -vive (e certo io non vi bugio) 
Vuole andar su, purchè il sol ne riluca ; 
Perô ne dite ond' è presso il pertugio. 

Parole furon questc del mio Duca ; 
Ed un di quegli spirti disse ; Vieni 
Diretr' a noi, e troverai la buca. 

Noi siam di voglia a muoverci si pieni, 
Che ristar non potem ; pero perdona, 
Se villania nostra giustizia tieni. 

Purg. xviii. 106. 



• tu che vai, non per esser più tardo, 
Ma forse reverente, agli altri dopo, 
lîispondi a me che in sete ed in fuoco ardo. 
Pur<f. xxvi. 16. 
' Corne il signor ch' ascolta quel che place, 
Da iodi abbraccia il servo, gratulando 
Per la novella, toato cb' e' si tace ; 
Cosi, benedicendomi cantando, 

Tre volte cinse me, si com' io tacqui, 
L' apoatolica lume, al cui comando 
Io avea dette ; si nel dir gli piacqui. 

Par. xxiv. 148. 



et volontiers pour faire preuve de son savoir, ainsi me hâtni-je de dire: 
' L'Espérance est une attente certaine de la gloire future, un don de la grâce, 
précédé par nos mérites '.'" 

Dante adresse la parole à saint Jean sur la Charité. Il lui explique 
comme quoi la charité est à la fois l'amour du Créateur et de la création, 
des esprits individuels, et des esprits unis dans la société chrétienna ^ 

*' Reprenant donc la parole, je dis : ' Tout ce qui peut agir sur le cœur 
et le porter à Dieu a servi d'aiguillon à ma charité. Mon existence et celle 
du monde, la passion de Jésus-Christ — mort pour m'enfanter à la vie — 
l'espérance qui anime tout chrétien fidèle, se sont joints à la notion du 
Souverain Bien, acquise comme je viens de le dire, pour me tirer de la mer 
orageuse du faux amour, pour me jeter dans les eaux vives de la charité. 
Quant aux Élus, qui sont comme les fleurs dont s emaille le jardin céleste, 
je les ombrasse aussi de mon amour. Je les aime en raison de la part qu'ils 
ont au Souverain Bien -/ " 

'"■ 1 

On ne peut découvrir le s)Tnbolisme sous-entendu de la Divine Comédie 
sans faire une comparaison exacte entre les trois parties du poème, sans 
suivre les grandes lignes de la pensée do l'auteur, ni faire remarquer les 
ressemblances et les différences essentielles entre ïltifertw, le rurgatorio, i 
Faradiso. 

Considérons d'abord l'entourage matériel des esprits. Des gémisse- 
ments, des cris d'agonie et de désespoir accompagnent l'entrée dans les 
différents cercles de l'Enfer. Ils chantent des Psaumes en gravissant les 
terrasses du Purgatoire. Dante lui-même nous fait remarquer cette ^'fffl^ 
ronce entre les deux royaumes : — V 

•* Ah ! quelle différence entre ces abords et les bouches de l'Enfer I 
On s'avance ici au milieu des chants, et là-bas à travers des lamentations 
furieuses ^." 



I 



Conie (liâcente cli' a dottor seconda, 

Pronto e libente, în quel ch' egli è esperto, 
Perché la sua bontà si disasconda : 

Speme, difls' io, è uno attcnder certo 
Délia gloria futura, il quai produce 
Grazia divina e précédente merto. 

Par. XXV, 64. 

Fera ricomlnclai : Tutti quel morsi, 
Che possoo far lo cuor Tolger a Dio, 
Alla mia caritate son concorsi ; 

Cbè r essere del mondo, e I' esscr mio, 
La morte ch' ei sostenne perch' io viva, 
E quel che spcra ogni fedel, com' io, 



Con la predetta cososcenza riva, 

Tratto m' banno del mar dtH' amor tort 
E del diritto m' han pnsto alla riva. 

Le fronde, onde s' iiifronda tutto 1' orto 
Dell' Ortolano eterno, ani' io cotanto, 
Quanto da lui a lor di bcne è porto. 

Par. xxvi. 65? 

Ahî ! quanto son diverse quelle foci 
Dalle infernali ; che quivi per canti 
S' entra, c laggiù pcr lamcuti feroci. 
Pur g, xii 11 



n — 

Dans le Paradis, quoiqu'on entende une " douce symphonie " sans 
paroles chaque fois qu'on monte d'un cercle à un autre, jusqu'au Ciel de 
Saturne, la musique fait place à un silence encore plus divin. Cela nous 
rappelle le '* silence dans le ciel " de l'Apocalypse. 

" À l'instant je m'écriai, ' Ô toi qui caches sous une auréole brillante 
ton âme à jamais bienheureuse, si ce n'est pour moi, qui t'interroge sans 
titre ni droit à une réponse, au moins en considération de celle qui m'a 
donné congé de parler, dis-moi pourquoi tu t'es ainsi rapprochée et d'où 
vient que l'harmonie des Cieux, que les pieux cantiques des Élus, ne 
résonnent pas ici comme dans les autres sphères qui sont moins élevées.* 

' Ton ouïe est comme ta vue,' me répondit-il, * de nature informe et mor- 
telle. Où manque le sourire de Béatrix les chants doivent aussi manquer'.'" 

L'esprit en Enfer est condamné à rester dans le cercle que Mines lui 
a indiqué : — 

"Là s'offre à nous d'abord Minos, sous une forme horrible et gron- 
dante. 11 interroge les âmes à leur entrée, les juge, et annonce par un 
signal étrange le lieu qui leur est destiné ; c'est-à-dire que, quand l'âme 
d'un méchant comparaît devant lui, ce Démon inquisiteur, voyant quelle 
région d'Enfer est son lot, rephe sa longue queue autour de ses Bancs 
autant de fois qu'il veut faire descendre de degrés à cette âme envoyée 
par lui dans le noir abîme. Toujours passe devant lui une foule d'ombres, 
qui viennent l'une après l'autre subir leur jugement. On les voit avouer 
leurs fautes, ouïr leur sentence, et s'enfoncer dans le gouffre -." 

"... aussitôt que ïûrae furieuse a quitté le corps dont elle s'est elle- 
même séparée violemment, précipitée par Minos dans la septième cavité de 
l'Enfer, elle tombe dans cette forêt, non dans une place assignée d'avance, 
mais où le hasard l'a lancée-''." 



' Ed ÎQ incominciai : La mia mercede 
Non mi fa dfgno délia tua risposta, 
Ma per colei clie il cbieder mi concède, 

Vita beata, cho ti stai nascosta 

Deutro alla tua [utîzia, fammi Dota 
La cagiou clie si presso mi t' accosta; 

E di' perché si tace in questa ruota 
La dolce sinfonia di Paradiso 
Cbe giù per l' altre suona sï devota. 

Tn liai 1' udir moital, si come il viso, 
Riâpose a me ; onde qui non si canta 
Per quel che Béatrice non ha riso. 

Par. xii. 52. 

Stavvi Minos orrlbilmente e ringlna : 
Esamica le cojpe nell' cntrata, 
Giudica e manda, secondo che avvinghia. 



Dico, che quando 1' anima mal nata 

Li vit'H diuanzi, tutta si confessa ; 

E quel conoscitor délie pcccata 
Vede quai loco d* inferno è da essa : 

Cignesi colla coda tante volte 

Quantunqiie gradi vuol che giù aia messa. 
Sempre dinanzi a lui ne stanno moite : 

Vanno a ricenda ciasciina al giudizio; 

Dicoao e odono, e poi son giù volte. 

Jnf. V. 4. 
Quando si parte 1' anima féroce 

Dal corpo ond' ella stessa s' è disvelta, 

Minos la manda alla settima foce. 
Cade in la selva, e non Vé parte scelta; 

Ma là dove fortuna la balestra . . . 

In/, xiii. 94. 



72 

" ' Lève, lève la tête et considère ce guerrier. La terre s'ouvrit pour 
l'engloutir, aux yeux des Thcbains qui lui criaient avec dérision : *' Quelle 
chute, Amphiarous? Pourquoi quitter aussi le combat?" Mais ce mal- 
heureux ne cessa de s'enfoncer, qu'il ne fût parvenu jusqu'à Minos, devant 
qui tous les pécheurs s'arrêtent '.' " 

" Il me transporta devant Minos, qui replia huit fois sa queue autour 
de ses reins, et dit en se mordant de rage : ' Qu'il aille briller avec les 
artisans de fraude ^ ! '" 

*^ C'est ce qui m'a fait plonger dans la plus basse des dix fosses de Maie- 
bolge, par Minos, juge infaillible =*." 

" Nous n'avons pas enfreint les décrets éternels, puisque c'est un vivant 
que j'accompagne, sans avoir été moi-même condamné par Minos*." 

Un surcroît de souffrance est la punition de l'esprit s'il essaye d'échap- 
per en aucune façon à l'horreur de son état. C'est la lâcheté qui a créé 
l'Enfer pour l'homme, puisque ceux qui s'y trouvent ont choisi le péché 
plutôt que la douleur, la perte de ce qu'ib aiment, la mort. Et la lâcheté 
rend l'Enfer plus terrible encore pour les esprits qui y sont renfermés. 
Ainsi les centaures lancent des flèches aux misérables qui essayent 
d'échapper de la rivière bouillante de sang. Ainsi Bnmetto Latini 
qui peut quitter son groupe pour causer avec Dante ne peut s'arrêter, 
de crainte do perdre même le j^rivilège de s'éventer lorsque les flammes le 
brûlent. 

" * Ô mon fils, reprit-il, ne trouve pas mauvais que Brunotto Latini 
rétrograde im peu pour te suivre, et quitte quelque» instimts son rang 
panni les ombres.' ' C'est moi, lui dis-je, qui vous en prie autant qu'il est 
en moi ; et si vous voulez que je m'asseoie avec vous, je le ferai pourvu que 
mon guide y consente.' 

' Mon fils, ce troupeau d'âmes est condamné à marcher toujours. Qu'un 
de nous s'arrête un seul instant, il faudra qu'il gise dans les sables pendant 
cent ans, sans pouvoir écarter ces flammes. Va donc, et poursuis ta route ; 



Drizza la testa, drizza, e Tedi a cui 
b' aperse itjfli ucclii de' Tebîin la turra, 
PercLê gridaviin tutti : Dove rui, 

Anfiarao ? perché lasci la guerra ? 
E non rt'stù di ruinarc a valte 
Fiiio a Minos, che ciascheduao afferra. 

/fl/. XX. 81. 

A Minos mi porto ; e quegli attorse 
Otto Tolte la coda ai dosso diiro, 
E, poi chê per grau rttl»bia la si morse, 



Disse : Questi è de' rei del fuoco furo. 

Jnf. xxvii. 124. 
Ma Dell' iiltima bolgia délie diece 

Me per V alcbimia che nel mondo usai 
Duuuû Miitos, a cui fallar nou lece. 

Jnf. ixix. 118. 
Non son gli editti etcrni pcr nci guasti; 
Chè questi -vive, e Minos me non legs . . . 

Pur(j. i. 76. 



— 73 — 

je te suivrai de près, et j'irai ensuite reprendre parmi mes compagnons 
ieternel concert de gémissements et de pleurs '." 

Les esprits dans les Limbes — Virgile lui-même en est l'exemple le 
plus frappant — font exception à cette règle. 

" * Arrive-t-il jamais, lui demandai-je, aux habitants du premier cercle, 
dont toute la peine est la privation de l'espérance, do descendre aussi bas 
dans ces profondes cavernes?' 

'Cela est rare, me répondit-il, on ne fait guère parmi nous le voyage 

que j'ai entrepris pour toi -.' " 

Dans le Purgatoire il est surtout nécessaire que les esprits éprouvent 
le désir, et qu'ils aient aussi le pouvoir, de monter de terrasse en terrasse. 
Leur désir est d'abord faible ; par exemple, Belacqua dans l'Anté-Purga- 
toire n'a pas la vive ardeur des esprits qui ont déjà passé par plusieurs 
degrés de purification. 

" ' Belacqua, lui dis-je, puisque je te trouve ici, je ne suis plus en peine 
de ton sort; mais pourquoi rester ainsi assis et immobile? Est-ce que tu 
attends une escorte ? ou bien as-tu repris ici tes allures habituelles ? ' 

'Frère,' me répondit^il, 'que me servirait-il de monter plus haut? 
L'ange qui garde la porte des lieux où s'expient les fautes humaines ne 
m'y laisserait pas entrer. Il faut que je reste dehors jusqu'à ce que le cours 
des astres ait ramené pour moi autant d'années qu'en a compté ma vie 
mortelle. Jusque-là, pour avoir attendu à la mort à ressentir les salutaires 
atteintes du repentir, je no puis être admis, à moins que la prière no 
vienne à mon aide, une prière élancée d'un cœur droit et jouissant de la 
grâce divine. Toute autre serait sans valeur, n'étant pas agréée du ciel \' " 



' E quegli ; figliuol niio, non ti dispiaccio, 
Se Brunetto Latiui un poco toco 
Ritoma indietro, e lascia aiidar la traccia. 

lo dissi lui r Quanto posso ven preco : 
E se voleté che con voi m' asscggia, 
Farol, se piace a costui, chc vo seco. 

figliuol, disse, quni dl fjuesta greggia 
S' arresta punto, giace poi cent' anui 
Senza arrostarsi quacdo il fuoco il feggia. 

Per5 va oitrc ; io ti verrô ai pauni, 
E poi rigiuguerô la niia masnada, 
Che va piangeudo i suoi ctemi il anui. 

7n/. XV. 81. 

In questo fondo délia trista conca 
Discende mai alcua d«l primo grado, 
Che sol per pcna ha la speranza cionca? 

Questa question fcc' io ; e quei : Di rado 



Incontra, mi rispose, cbe di nui 
Faccia il caminino ak-un pcr quale iovado. 

Iv/. ix. 16. 
Poi cominciai : Belacqua, a me non duoio 

Di ta oniai ; ma dimmi, perche assiso 
Quiritta sui? attendi tu iscorta, 
pur Io mo<Io usato t' liai ripriso? 

Ed ci; Fratc, 1' andare in su cbe porta? 
Chè non mi lascertbbe ire a' martiri 
L' angel di Uio che siede in su la porta. 

Prima convien chc tanto il ciel m' aggiri 
Di fuor da essa, quauto fcce in vita, 
Perch' io inilugiai ai fin li buon sospiri ; 

Se orazione in prima non m' aita, 

Che Burga su di cor chu in grazia viva : 
L' altra che val, cbe in ciel non c udita? 

Purff. iv. 128. 



— 74 — 

À mesure que l'esprit avance, le désir devient plus fort. Ainsi 
Virgile l'explique à Dante dans l'Anté-Puigatoire : — 

"*Au moins, repartit Virgile, a-t-il cette propriété que, si toujours 
le premier accès est rude, plus on monte, moins son âpreté se fait sentir \' " 

'^ . . nous ne sommes pas ici confinés dans de certaines limites; il 
m'est permis de gravir la montagne et d'en faire le tour *." 

Dans le Paradis Dante nous dit en termes précis que toutes les sphères 
ont un rapport semblable avec Dieu. 

" Sache qu'à l'exception de Marie, tous les bienheureux ont leur place 
dans le même ciel, qui n'est pas autre pour les Séraphins, même les plus 
proches de Dieu, ni pour Moïse, ni pour Samuel, ni pour Jean-Baptiste 
ou Jean l'Ëvangéliste, que pour les âmes des Élus, qui viennent de 
t'apparaître. La durée de leur être est la même pour tous. Tous em- 
bellissent l'Empyrée, le plus élevé des cieux, où leurs délices ne diffèrent 
qu'en ce qu'ils ressentent plus ou moins le soufSe du divin amour *." 

" ' . . . sa volonté est la paix de nos âmes, vaste océan où se verse inces- 
samment ce qu'elle crée, ou ce qu'elle fait par les mains de la nature.' 

Éclairé par ce discours, je connus bien alors que le Paradis est partout, 
dans les diverses régions du ciel, quoique le souverain Bien ne se prodigue 
pas à tous les Élus avec la même largesse *." 

Nous savons qu'il est permis aux esprits de se transporter d'une sphère 
à ime autre; les trois deux supérieurs sont des endroits où les esprits 
humains, les anges et les saints se rassemblent. 

Une autre différence entre les royaumes est celle de l'idée du temps. 
Dans l'Enfer les esprits ne voient jamais ce qui se passe au moment 
même. Le temps présent, pour ainsi dire, n'existe pas pour eux. Ils ont 
une vague idée du futur. 

* Ed egli a me : Questa montagna è taie, Ma tutti fanno bello il primo giro, 

Cbe sempre al cominciar di sotto è grave, E differentemente ban dolce vita, 

E quanto uom più va su, a men fa maie. Per sentir più e men 1' eterno spiro. 

Purg. ÎT. 88. Qui si mostraron, non perché sortita 

* Rispose : Luogo certo non c' è posto : Sia questa spera lor ; ma per far segno 

Licito m' è andar suso ed intomo : Délia celestial ch' ha men saiita. 

Per quanto ir posso, a guida mi t' accosto. Par. iv. 28. 

Purg. vii. 40. * In la sua voluntate è nostra pace ; 

' De' Serafin colui cbe più s' india, Ella è quel mare al quai tutto si muove 

Moisè, Samuello, e quel GioTanni, Ciè ch' ella créa e cbe natura face. 

Quai prender vuogli, io dico, non Maria, Chiaro mi fu allor com' ogni dove 

Non banno in altro cielo i loro scanni, In cielo è Paradiso, e si la grazia 

Cbe quegli spirti cbe mo t' appariro, Del Sommo Ben d' un modo non vi piove. 

Ne hanno ail' esser lor più o meno anni Par. iii. 86. 



— 76 — 



Marco Lombardo sait que trois hommes "chez lesquels les tèiiips 
anciens font des reproches aux temps modernes " de la Lombardie ont le 
vif désir de goûter la vie étemelle. 

" n y reste pourtant trois vieillards, miroirs des vertus antiques, et dont 
la vie est la censure de l'âge présent. Puisse Dieu recevoir bientôt dans 
un monde meilleur (qui tarde à leur impatience) Currado da Palazzo, et le 
bon Gérard, et Guido da Castello que les Français appellent le candide 
Lombard \" 

L'Abbé de Saint-2^ne à Vérone prévoit la mort d'Alberto délia Scala. 

"Tel qui penche vers la tombe pleurera bientôt l'autorité qu'il s'est 
arrogée sur ce monastère, en j installant, au lieu du vrai pasteur, son fils, 
un bâtard, contrefait de corps et encore plus d'esprit V 

Adrian V reconnaît que sa bonne nièce Alagia est la seule personne 
dont les prières puissent lui faire du bien. 

" J'ai sur la terre une nièce, nommée Alagia, douée d'un bon naturel, si 
les exemples de ma race ne la gâtent point. Elle en est le seul reste au 
monde des vivants '." 

Forese se rend compte que les larmes et les prières de Nella ont aidé 
au progrès de son mari dans' le Purgatoire. 

" ' Si j'ai été appelé, répondit l'ombre, à boire ici le calice d'expiation et 
à jouir si tôt de sa douce amertume, c'est à ma NeUa, c'est au torrent de 
pleurs qu'elle a versés que je le dois *.' " 

n sait aussi que Piccarda est dans le Paradis : — 

"Ma sœur, aussi belle que bonne (je ne saurais dire ce qu'elle fut le 
plus), a reçu déjà la couronne des saintes *." 

^ Ben Y* en tre vecchi ancora, in cui rampogna * Nepoie ho io di là ch' ha nome 'Alagia, 



L' antica età la nuova, e par lor tardo 
Che Dio a miglior vita li ripogna ; 

Currado da Palazzo, e il buon Gherardo, 
£ Guido da Castel, che me' si noma 
Francescamente il semplice Lombardo. 

Purg. xvi. 121. 

E taie ha già l' un piè dentro la fossa, 
Che tosto piangerà quel monistero, 
E tristo fia d' avervi avuto possa ; 

Perché suo figlio, mal del corpo intero, 
E dclla mente peggio, e che mal nacque, 
Ha posto in luogo di suo pastor vero. 

Purg. xviii. 121. 



Buona da se, pur che la nostra casa 
Non faccia lei per esemplo malvagia : 
E questa sola m' è di là rimasa. 

Purg. xix. 142. 
Ond' egli a me : Si tosto m' ha condotto 
A ber lo dolce assenzio de' martiri 
La Nella mia col suo pianger dirotto. 

Purg. xxiii. 86. 
La mia sorella, che tra bella e buona, 
Non so quai fosse più, trionfa lieta 
Nell' alto Olimpo già di sua corona. 

Purg. xxiv. 13. 



77 — 

tandis quo la manière dont les esprits apprécient le temps montre qu'ils 
le considèrent comme un don divin. 

*' Je te laisse ; le temps est trop cher dans ce lieu d'éprouvés, pour que 
j'en perde, en mesurant mon pas sur le tien '." 

Virgile aussi dit que " le temps est cher à qui sait en profiter *." 
Dans le Paradis le passé a entièrement disparu. Dante au sommet du 
Purgatoire a bu les eaux du Léthé qui ont effacé le souvenir de ses péchés, 
et les eaux d'Eunoë, qui ont affermi la mémoii-e des belles actions qu'il 
a faites. 

"Elle m'avait traîné dans le fleuve où j'étais plongé jusqu'aux épaules, 
et elle me tirait après elle, glissant légèrement sur l'eau, comme la navette 
sur le métier du tissei-aud ^." 

"... je sortis de l'onde, régénéré, pur, semblable à la jeune plante qui 
vient de se couvrir do feuilles nouvelles, et disposé à monter aux étoiles *." 

Dans le Paradis il est permis au poète de voir le symbole du temps, 
l'arbre dont les racines se trouvent dans l'éternité. 

" C'est donc à lui, comme tu peux à présent le concevoir, quo remonte 
la grande cliaine du temps, du temps qui est comme un arbre ayant ses 
racines dans le neuvième ciel, et ses branches dans les sphères inférieures*." 

La manière dont le poète passe d'un cercle à un autre a quelque 
rapport avec cette conception du temps. La descente dans l'Enfer est 
accompagnée par une porte totale de connaissance — le temps présent, 
conxmo nous l'avons déjà constaté, n'existant pas dans ce royaume. Avant 
d'entrer dans les Limbes Dante tombe, pria d'un lourd sommeil 

"... Je tombai par terre comme un homme pris de sommeil "." 



' Tu ti rimam ornai, cJiè il tempo è caro 
In questo regno si, ch' io perdo troppo 
Venendo teco si a paro a paro. 

Purg. xiiv. 91. 
Chè il perder tempo a chi più sa piû apiace. 

Purij. iii. 78. 
Tratto m' avea nei âume infino a gola, 
E, tirandosi me dietro, aen giva 
Sovr' 6880 1' acqua liere corne apola. 

Purg. xxxi. 94. 
Io ritornai dalla santisaim* omla 
Rifatto si, come pian te novelle 
Rinnoveltatc dl novella fronda. 



Puro e disposto a Balire aile stello. 

Pnrg, xxxiii. 142. 
Non è suo moto per altro distinto; 
Ma gli altri aon misurati da questo, 
Si come dicci da mezzo e d:i quinto. 
E come il temim tenga in cotai testo 
Le sue radici, e negli altri te fronde. 
Ornai a te puot' essor manifeato. 

Par. xxvii. 115. 
E caddi, come 1' uom cui sonno piglia. 

/«/ ui. 136. 



— 78 — 

Danto s'évanouit au moment de passer du second cercle au troisième. 

" . . . . je me sentis défaillir, comme si la vie se retirait de moi ; et je 
tombai comme tombe un homme frappé de mort '." 

Il est saisi de crainte à la descente vers la cité de Dis ; assailli par une 
mauvaise odeur avant l'entrée des cercles où se trouvent les violents, par 
une terreur extrême à la descente dans Malebolge ^, par la peur de la mort 
avant l'entrée des cercles où se trouvent les perfides. 

" Jamais je ne vis la mort aussi près de moi, et la seule peur m'aurait 
tué, si mes yeux no s'étaient portés sur les cordes qui garrottaient le 
monstre *." 

Dans le Purgatoire les grandes transitions ont lieu pendant les rêves de 
Danto. Ces rêves sont prophétiques, et ainsi la connaissance du présent et 
du futur y est sous-entendue *. Le rêve que fait Dante sur l'aigle suggère 
l'idéal de la vie contemplative^; celui sur la sirène nous montre les 
obstacles qui s'opposent à la vie active*; le troisième sur Kachel et Léa 
contient les emblèmes réunis de la vie active et de la vie contemplative. 
Dante est réveillé immédiatement après par la lumière du jour et on lui dit 
qu'il a gagné l'empire complet sur lui-même, Virgile le confie à Béatrice ''. 

Dans le Paradis Danto passe de sphère en sphère avec une conscience 
si vive et si éveillée du temps présent que son esprit ne se reporte jamais 
au passé. Son essor est vif comme l'éclair. Les yeux de Béatrice et son 
sourire l'attirent ; comme saint Paul, il ne sait pas s'il est " dans le corps ou 
au dehors du corps." 

**Tu n'est plus sur la terre comme tu le crois. La foudre est moins 
prompte à fuir Je heu où elle se forme que tu ne l'as été à t'élever 
jusqu'ici '." 

n monte comme une flèche vers le ciel de Mercure. 



' Mentre cbe 1* udo spirto questo disse, 
L' altro piangeva si, che tli pietade 
lû venoi meno si com* io murisae; 
E caddi, corne corpa morto cade. 

In/. V. 139. 
» In/, ivii. 

* Allor temett* io pîù ctie mai la morte, 
E non v' era mestier più che lu dott», 
S' io non aves^i viste le riturtc. 

In/, xxxi. 109. 



• Voir Butler, Appendice A, Purgatorio. 
' Purg. ix. 

• Purg. xix. 

^ Purg. xxvil. 

• Tu non se' in terra, si corne tu credi ; 

Ma folgore, fuggendo il proprio sito, 
Non corse, corne tu ch' ad esso riedi. 

Par. i. 91. 



— 79 — 

" Aussi rapide qu'une flèche qui touche le but avant que l'arc ait cessé de 
^vibrer, nous fûmes lancés dans la seconde sphère \" 

L'ascension de la sphère de Vénus s'accomplit inconsciemment : cepen- 

-dant Dante sent que la beauté de Béatrice est devenue plus gracieuse encore. 

" Je me trouvais dans cette planète, sans avoir senti que je m'y élevais. 
Je ne pus en douter quand je vis ma sainte compagne transfigurée encore 
et embellie '^." 

En quittant l'ombre que la terre jette sur les sphères, et en montant 
dans le ciel du soleil, Dante élève l'esprit du lecteur en lui faisant embrasser 
l'histoire de la Création. En même temps le soleil se lève soudain sans que 
Dante s'y soit attendu. 

"Comment y étais-je monté? (car je m'y trouvais alors); je m'étais 
élevé dans cet astre sans m'en apercevoir, comme on est frappé d'une 
pensée soudaine sans l'avoir sentie venir ^." 

Mars brille d'une chaleur rose à la venue de Béatrice. De cette façon 
Dante s'aperçoit de sa transition dans ce ciel supérieur. 

*'En effet j'avais été transporté dans une région plus haute. Je m'en 
aperçus au sourire enflammé de l'astre, qui me parut plus rouge que ne sont 
ordinairement les planètes *." 

Jupiter, astre palpitant de lumière blanche, le reçoit en l'enveloppant. 

"Comme on voit une jeune fille, après un mouvement de honte qui 
avait coloré ses joues, revenir par un prompt passage à la blancheur 
naturelle de son teint, il s'était fait en Béatrix un changement aussi rapide, 
causé par la blancheur argentée de la sixième planète qui nous avait reçus 
dans son sein "." 

Le beau sourire de Béatrice cesse à l'entrée de la sphère de Saturne. 



' E si comc saetta, che nel segno 

Percuote pria che sia la corda quêta, 
Cosi corremmo nel secondo regno. 

Par. V. 91. 
* lo non m' accorsi del salLre in ella ; 
Ma d' easerv' entro mi fece aasai fcdc 
La Donna nua, ch* io vidi far più beila. 

Par. TuL 13. 
' £!d io era con lui ; ma del salira 

Non m' accors' io, se non com' nom s' 

accorge, 
Ânzi il primo pensier, del suo yenire. 

Par. X. 84. 



Ben m' accors' io ch' i' era più levato, 
Per r offocato riso délia Stella, 
Che mi parea più roggio cho 1' usato. 

Par. liv. 86. 

E quale è il trasmutare in picciol varco 
Di tempo in bionca donna, quaudo il Tolto 
Suo si discarchi di vergogna U carco : 

Tal fu negli oc^'hi miel, quando fui volto, 
Per lo candor délia temprata Stella 
Sesta, che dentro a se m' avea ricolto. 

Par. xTiii. 64. 



" Béatrix ne souriait plus. ' Mon sourire, me dit-elle, t'embraserait, 
comme Semelé le fut jadis, et te réduirait eu cendres. Ma beauté, comme tu 
l'as vu, s "épanouit et brille davantage, à mesure que je m'élève sur les degrés 
des célestes parois, et si elle ne se voilait à tes regards, sa splendeur devien- 
drait si vive que ta frêle maeliine se briserait à son aspect comme le rameau 
frappé par la foudre. Nous avons été ravis à la septième sphère, où le froid 
Saturne, déjà sous la poitrine du Lion, lui emprunte et transmet à la terre 
ses ardeurs. Que ta pensée rapide suive ici le mouvement de tes yeux pour 
y lire, comme dans un miroir, le tableau qui viendra s'y peindre '.' " 

Béatrice fait un signe pour que Dante la suive dans le ciel des Étoiles fixes. 

" Ma douce maîtresse, d'un signe, me poussa derrière elle. Sa vertu 
puissante vainquit ma pesanteur naturelle, et je volai comme si j'avais eu 
des ailes. Jamais homme, abandonné sur la terre à ses seules forces, n'a 
pris pour monter un pareil élan ^." 

Son regard le fait monter jusqu'au Primum Mobile. 

" Son regard eut la vertu de m'arracher à la constellation des fils de 
Léda, et je fus emporté jusqu'à la neuvième sphère, la plus rapide de 

toutes . . . . * " 

Dante ne sait même pas comment il arrive à l'Empyrée : la lumière 
éclatante de cette sphère l'a rendu aveugle. 

'* De même qu'au rayonnement d'une clarté soudaine l'organe visuel se 
trouve atteint et tellement affaibli que les objets extérieurs restent sans 
action sur lui, ainsi me vis-je tout à coup environné de lumière : une vive 
splendeur frappa mes yeux et les couvrit comme d'un voile, qui ne me 
laissait plus rien apercevoir, mais j'ouïs la voix do Béatiix *." 



^ E quella non ridea ; ma, S' io ridesai. 
Mi coininciù, tu ti faresti quaJe 
Fu Scmclè, quando di cener fessi ; 

Chè la bellezza mia, che per le scale 
Dell' eterno palazzo più s' accende, 
Com' hai vediito. quanto più si sale, 

Se non si tempérasse, tanto splende, 

Che il tuo mortal podere, al suo fuljjjore, 
Sarebbe fronda che tiiono scoscende. 

Noi seni levati al settimo splendore, 
Oie sotto il petto dcl Leone ardente 
Ragpia mo misto giù del suo Talore. 

Ficca dirietro agli occhi tuoi la mente 
E fa di quelli spwcbi alla figura, 
Che in queeto specdiio ti sarà parrente. 

Par. xxi. 4. 




La dolce Donna dietro a 1 or mi pinse 
Cna un sol cenno su per quella scala, 
Si sua virtù la mia natura vinse; 

Ne mai quaggiù, dove si monta e cala 
Naturalmente, fu si ratto moto, 
Ch' agguagliar si potessc alla mia aia. 

Par. xxii. 100. 

E la \irtû, che lo sguardo m' induise, 
Del bel nido di I^eda mi divelse, 
E ncl ciel vcioctssimo m' impulse. 

Par. xxvii. 97. 

Come eubito lampo che discetti 
Glî spiriti visivi, si che priva 
Dell' atto I' occhio di più forti obbietti; 

Cosi mi circonfulse luce TÎva, 
£ lasciommi fasciato di tal veto 
Del suo fulgor, che nulla m' appariva. 

Par. XXX. 46. 



81 



P 

* 
k 



Dans la description de l'état mental et spirituel des ombres on trouve 
un emploi du sjTiabolisme même plus frappant que dans le cas précédent. 
Dans l'Enfer la souffrance s'accroît sous l'influence du remords : l'impéni- 
tence des pécheurs est elle-même un tourment de plus. Écoutez l'explica- 
tion de Virgile à Capanée : — 

I " ô Capanée î c'est dans la persistance de ton orgueil que consiste ton 
plus rude châtiment. La rage qui te possède pouvait seule, mieux que tout 
autre supplice, te créer des tortures égales à ton impiété \" 

. Dans le Purçatoirc les aiguillons du remords cèdent à la pénitence. 
' Manfred sourit en faisant remarquer ses blessures, et en se souvenant do 
la manière dont il est mort. 

" Comme je lui avouai que je n'avais de lui aucun souvenir : ' Vois, me 
dit-il, vois ici la trace du coup qui m'a percé la poitrine.* Il sourit en me 
montrant sa blessure, et continua ainsi : ' Je suis Manfred, petit- fils de 
rimiK'ratrice Constance \' " 

" ô vous qui êtes les élus de Dieu, et dont les tourments sont double- 
ment allégés par la justice et par l'espérance, indiquez-nous les moyens de 
monter plus haut -K" 

Dans le Paradis, puisque la mémoire du péché a été enlevée par les eaux 
du Léthô, il no reste que l'enthousiasme, l'émotion spirituelle de l'âme 
purifiée, et cet enthousiasme, cette émotion, fait croître la vei+u directement 
opposée au péché que l'esprit avait autrefois commis. Ainsi Cunizza brillo 
dans le ciel de Vénus par la lumière de son amour, qui l'a fait pécher dans 
la vie terrestre. 

'^ Cunissa était mon nom. Si je brille dans cette planète de Vénus, c'est 
que j'ai vécu sur la terre, soumise à son influence *." 

I Là aussi se trouve Eoab. 

*' Apprends qu'ici réside sereine et paisible la courtisane Raab, Raab 



Capaneo, in ci6 che non s' ammorza 
La tua aupcrbia, soi tu più punito : 
Nnllo martirio, fuor che la tua rabbia, 
Sarebbe al tuo furor dulor compito. 

In/, xiv. 68. 
Quando mi fui umilmente disdetto 

D' aTcrlo visto mai, ei disse : Or vedi : 
E mustromioi una piaga a sommo il petto. 



Poi àiaae sorridendo : I' son ManA^i, 
Nipote dl Costanza Imperatlricc . . . 

Purg. iiL 109- 
eletti di Dio, gli cuî soffriri 

E giustizia e speranza f»n roeu duri, 
Drizzate noi verso gli alti saliri. 

Purg. xix. 76. 
Cunizza fui chiamata, e qui rcfulgo, 
Perché mi vinse il lume d' esta stella. 

Par. ix. 82. 



— 82 — 

à qui le plus haut rang a été assigné dans l'ordre des Élus du troisième 
ciel >." 

Encore une comparaison. Dans l'Enfer les ennemis s'acharnent l'un 
contre l'autre avec plus de violence encore que sur la terre. Par exemple, 
dans l'Enfer des suicides Jacomo di Sant' Andréa attaque le buisson où est 
enfermé l'esprit de l'inconnu qui "se faisait un gibet de sa propre maison." 

"'Jacques de Saint- André, disait-il, à quoi t'a-t-il servi de te faire un 
rempart de moi ? En quoi suis-je coupable de ta vie désordonnée " ? "* 

Dans la seconde division (Antenora) du cercle des traîtres, Ugolino, que 
sa trop grande confiance dans son cousin l'Archevêque Ruggieri avait perdu 
dans cette vie, montre dans l'Enfer la haine qu'il n'avait pas eu l'occasion 
d'exprimer sur la terre. 

"Nous avions quitté ce misérable, lorsque nous vîmes deux damnés 
enfoncés dans la glace et dans le même trou, de manière que la tête de l'un 
servait de chapeau à l'autre. Comme un homme aflamé fait brèche au 
pain qu'il entame, ainsi celui qui était au-dessus avait les dents attachées sur 
l'autre à l'endroit où le cervelet se joint à la nuque - . . * O toi, lui dis-je, 
qui signales ainsi ta haine bestiale envers cet homme que tu dévores, dis 
m'en la cause . . .» '" 

Dans le Purgatoire ceux qui ont été ennemis sur la terre se soutiennent 
les uns les autres : cela arrive particulièrement dans le cercle des envieux, 
de sorte qu'ici le symboHsme rempht deux buts à la fois. 

"... je vis d'abord (et la douleur fit jaillir de mes yeux un flot de 
larmes) que ces pauvres affligés portaient d'affreux ciUees, qu'ils se soute- 
naient l'un l'autre, épaule contre épaule, et qu'ils s'appuyaient tous à la 
paroi du rocher . . .* " 



' Or suppî che là dentro si tranquilla 
Raab, ed a nostr* ordiac cuDgiunta 
Di lei uel aomiuo grado si sigilla. 

Par, ix. 116. 

* Jacomo, dicea, da Sant' Andréa, 

Che t* è giovato di me fare scfaermo ? 
Che colpa bi> io délia tua vita rea ? 

In/, xiii. 133. 

• Noi eravam partiti già da ello, 

Ch' io vidi due gliiacciati in una buca 
SI, che l' un capo ail' altro era cappcllo : 



£ corne il pan per famé si manduca, 
Cosi il sovnin H denti ail' altro pose 
Là 've il cervel s' aggiunge colla nuca. 

tu che mostri per &\ bestial segno 
Odio sovra colui che tu ti mangi, 
Bimmi il perche, diss' io . . . 

In/, xixii. 124, 133. 
Di vil cilicio mi pareao coperti, 

E r uj) Bofferia 1' altro con la spalla, 
£ tutti dalla ripa eran safferti. 

Purg. xiii. 58- 



— 83 — 



h 



En même temps nous constatons que partout les esprits se montrent 
capables de travailler ensemble, qu'ils cherchent à se comprendre, et qu'ils 
éprouvent uno sympathie réciproque, inconnue à l'Enfer. Ainsi quand 
l'esprit de Stace éprouve un grand désir de monter dans un cercle supérieur, 
toute la montagne tremble de joie. 

" J'ai été moi-même soumis plus de cinq cents ans à ces douloureuses 
épreuves, et ce n'est que toute à l'heure que j'ai senti en moi une volonté 
libre, avec l'impatience d'une nouvelle pairie. De là les commotions qu'a 
ressenties la montagne ; de là l'empressement des âmes pénitentes à faire 
monter leura louanges jusqu'au trône de Dieu, afin de mériter d'y monter 
"bientôt elles-mêmes K" 



». 



Dans le Paradis chacun profite de l'avantage universel, Virgile dans 
e Purgatoire l'explique ainsi à Dante : 

*' Mais, s'ils aspiraient aux régions supérieures, ils ne seraient pas tor- 
turés par ce désir d'enlever à autrui ce qu'ils regardent comme une partie 
de leur bien, car, au séjour de la béatitude, le bien suprême échoit à chacun 
avec d'autant plus do largesse qu'il appartient à tous d'une manière plus 
intime. La charité n'en est que plus ardente '." 

On peut se rappeler, à ce sujet, le cri des esprits dans le ciel de Vénus : 
ï " En voici un qui augmentera pour nous l'amour \" 

Chaque royaume semble aussi avoir sa cime, sa formule de ce qu'on 
peut y atteindre de meilleur. Dans l'Enfer il y a les Limbes, où les philo- 
eophes et les poètes sont encore éclairés par la lumière de l'intelligence. 

. . nous n'étions pas encore loin du bord supérieur de la vallée, 
jue je vis un foyer dont la lumière éclatait dans les ténèbres *." 

Là, si l'espérance et la joie soient absentes, la peur et la souffrance le 
^80Qt aussL 



I' £d io cfae son gîaciuto a questa doglia 
Cinquecento anni e piùj pur mo sentii 
Libéra volontà di miglior soglia. 

Perù sentisti il trcmoto, e li pii 
Spiriti per lo n)ont« rcnder Iode 
A quel Sigaor, che tosto su gl' invii. 
Purg. xzi. 

Ma »e V amor délia spera suprcma 
Torceue io 8uso il desiderio Toatro, 
Non vi sarebbe al petto quella tema; 



67. 



Chè per quanto si dice più W Dostro, 
Tanto possiede più di ben ciascuno, 
E più di caritate arde in quel chiostro. 

Purg. X?. 52. 
Si \id' io ben più di mille spleudori 
Trarsi ver noi, ed in ciascun »' udla: 
Ecco cfai crescerà li nostri amori. 

Par. y. 103- 
Non era lunga ancor la nostra via 

Di qua dal sommo, quand' io vidi un fuoco, 
Ch' emiEperio di ténèbre vincia. 

In/ iv. 67. 



m2 



— 84 — 

" L'air ne résonnait que du bruit des soupirs poussés par une foule con- 
sidérable d'hommes, de femmes et d'enfants qui s'affligeaient sans éprouver 
de souffrances ^" 

" Faute de la vraie foi nous avons, sans autre méfait, été privés de la 
béatitude; mais toute notre peine est d'entretenir un désir sans espé- 
rance *." 

Là aussi l'état qui se rapproche le plus de l'idéal est celui de l'accepta- 
tion de l'inévitable. La nature humaine sans l'influence du christianisme — 
le monde avant la venue de Jésus-Christ (et il faut reconnaître que l'Enfer 
représente ces idées) — ne peut rien produire de plus noble que les système 
philosophiques dont les auteurs se trouvent dans les Limbes. 

Dans le Purgatoire il y a deux parties de la montagne que Dante distingue 
de cette même manière : la vallée des Eois et des Princes ', et le Paradis 
terrestre au sommet *, emblèmes, l'un du gouvernement de l'homme, l'autre 
du gouvernement de l'Église. Du côté séculaire et ecclésiastique l'idéal du 
Pui^atoire est celui d'une règle mihtante ; les qualités d'autorité et d'obéis- 
sance s'y trouvent partout ; l'état d'âme des gouverneurs et des gouvernés 
est toujours le désir de faire le bien. 

Dans le Paradis les trois cieux supérieurs contiennent les esprits des 
hommes, des anges, des saints. Ainsi ceux-ci nous représentent les parties 
constituantes de l'Église Triomphante dans son rapport avec Dieu. La paix, 
le repos de l'âme, distinguent la vie de l'Église dans le Paradis : la société 
des élus élève au plus haut degré le désir naturel de l'homme de vivre en 
communauté avec d'autres. 

" Dans ce royaume, asile du repos et de la joie, étaient rassemblés maints 
personnages de l'ancienne Loi et de la nouvelle. Tous avaient les yeux et 
les cœurs dirigés vers le même but ô lumière, qui jaillis une et triple 
à la fois d'un foyer unique ! Étoile scintillante, qui réjouis les saints, fais 
luire un de tes rayons sur notre monde plein d'orages *." 

" Comme on voit, dans la joie qui préside à une ronde, les éclats de voix 

' Quivi, secondo che per ascoltare, ■ Purg. vi. 

Non avea pianto, ma' che di sospiri, * Purg. xxviii. 

Che l' aura eterna facevan tremare : * Questo sicuro e gaudioso regno, 

Cib avrenia di duol seoza martiri . . . Fréquente in gente antica ed in novella, 

In/, iv. 25. Viso ed amore avea tutto ad un segno. 

* Per tai difetti, e non per altro rio, trina luce, che in unica Stella 

Semo perduti, e sol di tanto ofitesi, Scintillando a lor vista si gli appaga, 

Che senza speme vivemo in disio. Guarda quaggiuso alla nostra procella. 

In/, iv, 40. Par. xxxi. 26. 



— 85 — 



©t les gestes animés dos danseurs, poussés et tirés en même temps, redoubler 
avec le plaisir, tels, à ces paroles de Béatrix, épris d'une joie nouvelle et 
empressés do lui plaire, les saints qui l'entouraient s'agitèrent davantage 
dans leur double cercle avec des accents plus mélodieux '." 

L'activité de l'âme dans la prière est un nouvel exemple de cette idée, 

et sépare pour nous plus clairement encore les divisions des royaumes. 

Dans l'Enfer supérieur Franccsca nous dit que si elle le pouvait elle prierait 

Dieu. 

"... si nous étions dans les bonnes grâces du roi de l'univers, noua 
invoquerions sa merci pour toi, qui as pris en pitié notre sort misérable ^." 

Au-dessous de la cité de Dis, le désir même se tait ; les esprits qui osent 
parler poussent des cris do blasphème. 

" En achevant ces mots, le voleur leva ses mains au ciel, avec un geste 
insultant : ' Seigneur Dieu, s'écria-t'il, prends-les, je te fais la figue l" 

" Virgile s'arrêta, et moi, mo tournant vers l'ombre qui blasphémait 
encore . . . * " 

Dans l'Anté-Purgatoire Dante nous dit avec intention que les esprits 
prient pour que les autres leur viennent en aide. 

" Délivré enfin de cette nuée d'ombres, qui m'adjuraient de faire prier 
pour elles afin d'avancer le jour où elles seraient purifiées aux yeux de 
l'Étemel, je dis à Virgile . . . ' ' 

Dans 1© Purgatoire les esprits invoquent les prières de Dante :■ — 

" Oh 1 dit-elle, qu'ai-je entendu ? un tel miracle atteste combien Dieu 
vous aime. Veuille? donc m'accorder quelquefois le secoura de vos 
prières . 



« > 



' Corne (la più letizia pinti e tratti 
Alla fiata quci clie vanao a ruota, 
Levan la voce, e rallegrano gli atti ; 
Cosi air orazion pronta e devota 
lA saoti cercbi niDstrar uuova giaia 
Nel torneare e nella mira nota. 

Par. xiv. 19. 
' Se foBSG amicA fl ro dell' univcrso, 

Noi pregheremmo Lut per la tua pace, 
Poich' bai pietà del nostro mal pervcrso. 

Jnj. V. 91. 
• Al fine délie sue parole il ladro 

I^ mani altb coq amb«duo le fiche, 
Gridaudo : Togli, Dio, chè a te le squadro. 

In/. XXV. 1. 



* IjO Duca 8t«tte ; ed io dlssi a colui 

Che bestemmiava duramente ancora . . . 
In/. xxxiL 85. 

* Come libcro fui da lutte quante 

Queir ombre che pregar pur cb' altri 

preglii, 
S) che s' avacci il lor divenir santé, 
Io comioclai . . . Pufg- ▼!. 25. 

* questa è ad udir si cosa nuova, 

Uispose.chc gran segno « cbe Dio t'omi ; 
Perô col prcgo tuo talor mi giova. 

Punj, xiii. 145. 



— 86 



Et aussi celles des saints : — 

" Quand nous fûmes un peu plus près, je les entendis s'écrier : * Sainte 
Marie, priez pour nous.' Elles invoquèrent aussi l'Archange Michel, l'apôtre 
saint Pierre et tous les saints '." 

Ils prient pour eux-mêmes et pour les autres : — 

" C'est ainsi que priaient pour elles et pour nous ces ombres ployant 
sous des fardeaux semblables à ceux qu'on croit quelquefois porter en rêve. 
Chaînées inégalement, elles se traînaient avec peine autour de la première 
terrasse, et se pui:geaient ainsi des fumées de l'orgueil ^" 

Dans le Paradis la prière ne semble pas être un incident usuel dans la 
vie des saints. Généralement l'idée de la prière est contenue dans celle de 
l'accord de la volonté avec la volonté de Dieu, Dans l'état de paix auquel 
les saints sont arrivés, la louange et les actions de grâce sont l'expression 
naturelle de l'activité de l'âme. Mais on voit bien qu'ils font des prières 
intercessoires lorsque Dante appelle les esprits afin qu'ils prient pour tous 
les égarés. 

•*ô Élus! phalange céleste que je contemple, priez pour tous ceux qui 
sont égarés sur la terre à la suite du mauvais pasteur V 



III. 



Nous avons déjà constaté qu'il faut considérer l'ensemble de l'allégorie 
du poème et ne pas généraliser sur une seule partie de la Divine Comédie. 
Si par exemple nous désirons examiner les rapports des trois royaumes du 
monde invisible avec les trois Personnes de la Sainte Trinité, nous trou- 
verons qu'à l'idée principale des trois états de l'âme, l'Enfer, le Pui^atoire, 
le Paradis, est jointe l'influence mystique de la Sainte Trinité. L'Enfer, le 
Pui'gatoiro, le Paradis — voilà, en somme, la vie de l'homme. Le Pouvoir, la 
Sagesse, l'Amour, qui régnent dans les trois royaumes — voilà, selon 
l'esprit de l'homme, la Justice Divine, 



I 



' E poi che fummo un poco più avanti, 
Udi' gridar ; Maria, ora per uoi, 
Gridar: Michèle, e Pietro, e tutti i Santi. 
Purg. xiii. 49. 
* Cosî a se e noi Luona ramogna 

Quell' ombre i>r«n*Jo, audavan Botto il 

pondo, 
Simile a quel clic talvolta si sogua, 



Dîsparmente angoBciate tutte a tondo, 
K lasse su per la prima comice, 
Purgando la caligine del mondo. 

Furg. xl. 25. 
milizia del ciel, eu' io contemplo. 
Adora per color che sono in terra 
Tutti sviati dietro al malo es«mplo. 
Par. xviii. 



Comment donc Dante a-t-il conçu l'idée de Dieu telle qu'il noua la pré- 
Bcnte ? L'étude du symbolisme nous révèle un fait trèa important : la 
présidence dos trois Personnes do la Sainte Trinité sur les royaumes de 
l'Enfer, du Purgatoire, du Paradis. 

Selon Dante ces trois royaumes symbolisent la vie intérieure, la vie 
spirituelle de l'homme. Chaque Personne de la Sainte Trinité possède une 
sphère propre : ainsi Dieu le Père, conçu comme Pouvoir, règne dans 
l'Enfer ; Dieu le Fils, conçu comme Sagesse, règne dans le Purgatoire ; 
Dieu le Saint-Esprit, conçu comme Amour, règne dans le Paradis. Les 
trois royaumes forment ensemble un tout organique : les Trois Personnes 
qui y président sont réunies dans la Divinité qui est une, entière, indi- 
visible. 

Sur le grand portail de l'Enfer Dante nous déclare que le Pouvoir, la 
Sagesse, l'Amour se sont réunis pour créer les trois royaumes '. 

•* Dieu me fit dans sa justice, par un acte de la souveraine puissance, de 
la suprême sagesse, et du premier amour ^," 

Quelle est la signification exacte de co mot Giustizia ? Il faut remonter 
aux études de Dante sur Aiistote. Le lecteur doit se rappeler l'attitude de 
Dante en philosopliie. Chez lui la raison n'est pas opposée à la foi : les 
dogmes de l'Église chrétienne ne contredisent pas les maximes de la philo- 
sophie grecque. Ainsi son idée do Dieu réunit ce que l'Église apprend 
quant au mystère de la Sainte Trinité à ce que la pensée des Grecs avait 
acquis par sa recherche dans l'Infini. Dante a appris d'Aristote à distin- 
guer les côtés relatifs et absolus de la vertu parfaite. Il considère Dieu, du 
côté absolu, comme la Sainteté parfaite : du côté relatif, comme la Justice 
parfaite. Selon lui il nous est impossible d'avoir l'idée de cette justice par- 
faite ou Divine ' excepté dans ses manifestations comme Pouvoir, Sagesse, 



' Il ne faut pas oublier que les sept pre- 
miers chants de VInfemo furent écrits (selon 
Boccace) cinq ou six ans avant les chants qui 
les suivent. Ces premiers chunts contiennent 
des traces nombreuses de l'inthieoce des épo- 
pées classiques. Ainsi il se peut que le grand 
portail de l'Enfer ait été, dans la première 
idée de Dante, plutôt la porto de la vie in- 
TÏtible que la porte de l'Enfer seul. De là 



l'allusion au pouvoir créateur de la Sainte 
Trinité. 

* Giustixia moese 'I mio alto Fattore .- 
Fecemi la divina Potestate, 
La somma Sapienza e il primo Amore. 

/«/. lii. 4. 
' Dante donne cette nouvelle 8igDiâcatio& 
à \a justice universelle d'Aristote. 



et Amour: or ce sont justement là les attributs des trois Personnes de la 
Sainte Trinité. Cette croyance de Dante a une influence directe sur l'idée 
générale de la Divine Comédie. 

Ce n'est que très rarement, et seulement dans le Paradiso, qu'il parle de 
Dieu dans le sens absolu. 

"... c'est ici que les créatures supérieures reconnaissent la trace ou 
vive empreinte de la Bonté Eternelle ^" 

" La Bouté Suprême, qui chasse loin d'elle toute envie, brûle sans cesse 
au dedans, et fait jaillir, comme des étincelles, les admirables beautés qui 
sont dans le sein de Dieu »." 

"... la Bonté Divine, qui couvre la nature de ses ailes fécondes, se 
plut à ouvrir les voies dont elle dispose à votre réhabilitation •■." 

"Absorbé dans la contemplation de son Verbe, Dieu manifeste sa Bonté 
ineffable . . .♦ " 

Plus souvent Dante décrit Dieu au point do vue de l'homme. La justice 
Divine règne sur les trois royaumes, l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis, 
tandis que chaque Personne de la Sainte Trinité a une influence spéciale sur 
chacun do ces royaumes. Aux esprits dans l'Enfer Dieu se révèle Pouvoir ; 
à ceux du Purgatoire, Sagesse ; à ceux du Paradis, Amour. Il y a, 
cependant, dans le poème, plusieurs indications d'une vision de Dieu de 
plus en plus étendue une fois que l'esprit a quitté l'Enfer. Vers la fin du 
pèlerinage, Dieu se révèle entièrement à riionime. 

Cotte conception du rôle de la Divinité ne ressort pas seulement du 
plan général du poème, mats elle s'appuie aussi sur d'autres preuves : par 
exemple l'emploi du nom de Dieu dans la Divine Comédie^ quoiqu'on ne 
puisse réellement se prononcer sur l'intention contenue dans chaque mot. 

Peut-être Dante a-t-il considéré chaque cas? peut-être a-t-il seulement 
été servi par son instinct de poète ? En tout cas il ne manque pas d'idées 
suivies ni d'épithètes propres au sujet. 

Dans l'Enfer les esprits des pécheurs n'osent pas employer le nom de 



' Qui Tcggion 1' alte créature I' orma 
i)AV cterno Valorf, il quale é fine 
Al quai k fatta la toccata norma. 

Par. i. 106. 
* La Divina Bontà, che da se sperne 
Ognï livore, ardendo in se sfavilla 
Si, che diitpiega le bcllezze cterne. 

Par. vii. 64. 



* La Divina Bontà, che il mondo imprenta, 

Di procéder per tutte le sue vie 
A rilevarvi suso fu contenta . . . 

Par. vii. 109.J 

* Guardantlo nel 8uo Figlio con l' amore, 

Che r uno e I' altro eternalmente spira,] 
Lo primo ed ineffabile Valore . . , 

Par. X. 



K 



I 



Dieu. Vanni Fucci, le seul qui prononce le mot, l'emploie en blasphémant 
e Pouvoir de Dieu '. En général, ils ne mentionnent Dieu qu'à laide 
d'une périphrase : cela a lieu non-seulement dans les scènes où les esprits 
parlent, mais aussi dans celles où Dante ou Viigile parle en leur pré- 
sence. Amsi Dante conjure Paolo et Francesca de venir lui parler : — 

" Ames désolées, leur criiii-je, accordez-nous, si Peraonne ne s'y oppose, 
quelques moments d'attention -." 

Ulysse décrit le tourbillon qui saisit son bateau et le fit disparaître : — 

Assailli pour la quatrième fois, le vaisseau dressa en l'air sa poupe, et 
la proue plongea si avant dans le gouffre, que nous fûmes submergés par 
l'effet d'une Volonté supérieure ^." 

Virgile devant les démons qui lui refusent obstinément l'entrée dans la 
cité de Dis parle de Dieu comme " Un Tel." 

"... ne crains rien ; nul ne peut nous refuser le passage que nous 
accorde un Tel *." 

De même, pour indiquer l'entrée du Christ dans l'Enfer il dit, " Il est 
venu." 

" " Mais, peu de temps après, au moment où (si mon calcul est juste) 
l'empire des morts allait voir paraître le conquérant glorieux, à qui le 
premier cercle rendrait sa riche proie, une telle commotion se fit 
sentir . . . * " 

1^ De même Béatrice, qui représente l'Amour divin dans l'allégorie du 
■^ poème, n'est pas appelée par son nom en présence des esprits. Virgile, 
lorsqu'il est avec Dante dans le cercle des violents, dit en parlant d'elle : — 

"Telle Sainte do là-haut a interrompu son cantique pour venir le placer 
sous ma garde . . .* " 



I 



/«/. XXV. 8. 

anime afifannate, 

Venite a noi pailar, s' Altri liol iiiega. 

Jn/. V. 80. 
Tre volte il fe' girar con tuttc V aciiue, 
Alla quartii Ifivar la pofipa in suso, 
E la piora ire in giù,coiti' Altiui j»iacque, 
Infiii chu il mar fu sovra noi ricUiuBO. 

In/, xxvi. 139. 




. . . Non tomcr, chè il nostro passe 
Non ci puô torre alcun : da Tal n' è <iato. 

Jn/. viii. 104. 
Ma ccrto poco pria, se ben discorno, 
Che Tenisse Colui, chc la gran preda 
Levô a Dite del cercLio superno . . . 

Jn/. xii. 37. 
Tal si parti dal cantarc alléluia, 

Che mi commise quest' uiicio nuoTo . . . 

lu/, xil. 8& 



J 



— 90 — 

Cependant, quand ils ne sont plus en présence des ombres, Dante et 
Virgile emploient constamment le nom de Dieu. De pliw, ils se dis- 
tinguent des esprits pécheurs parmi lesquels ils passent, grâce à leur 
perception des rapports de lliomme avec Dieu. Ainsi il leur est pennis 
do parler de la Justice Divine '. Cette phrase — Justice Divine — admet 
presque toujours non-seulement le Pouvoir, mais aussi la Sagesse et 
l'Amour de Dieu. Ainsi Dante fait appel à la justice de Dieu. 

•' Ah, se peutril que la justice divine anifisse là tant do châtiments et 
de tortures de formes diverses et nouvelles ! se peut-il que nos crimes 
deviennent à ce point nos bourreaux '•^ ! " 

Plus loin il parle de " l'infaillible justice. 

" J'eus alors une vue plus distincte du lieu où sont écroués les faassaires 
par l'infîaiUible justice à qui Dieu a commis sa vengeance '^' 

Mais quand ils parlent aux esprits et aux fonctionnaires de l'Enfer, 
Dante, Virgile et le seul ange qui fasse son apparition sur la scène obscure, 
pensent h. Dieu, non plus comme Sagesse et Amour, mais comme à un 
Pouvoir* terrible dans les mouvements de sa volonté irrésistible. 

" Pourquoi regimber contre la volonté suprême, que rien no saurait 
distraire do ses fins, et qui, déjà plusieuj's tbls, a rendu vos peines plus 
cuisantes * ? " 

dit l'ange qui va ouvrir la porte de la cité de Dis. 

Aussi Virgile, épouvanté à l'idée que Minos veut le faire reculer, 
dit:— 



' Une seule foU dans l'EuXèr, un fonction- 
naire peu important, le Centaure Nessus, 
emploie le nom de Dieu dans la plirose " in 
grembo a Dio," et le considère comme " La 
Divina Giustizia." Son devoir est de châtier 
les violents rebelles dans le cercle, et il est 
possible que Dante .1 voulu lui octroyer un 
privilège que les péclieurs ne possédaient pas. 
Voir Inf. xii. 119. 
' Ahi giustizia di Dio, tante chi stipa 

Nuove travaglie e penc, quante io viddiî 
£ perché nostra coîpa si ne scipa ? 

Inf. vii. 19. 



' Giù ver lo fondo, dovo la ntinistra 
Dell' alto Sire, infallibil giustizia, 
Punisce i falsator che qui registra. 

Inf. xxix. 55. 
* Les trois mots que nous traduisons par 
Pouvoir sont pottnzia, virtu (dans cette simple 
acceptation plutôt qu'au sens moral), et poi- 
aanza. Dante emploie le dernier mot quand il 
parle du Christ comme ayant l'attribut du , 
Pouvoir. Voir Par. xxiii. 87 et xxvii. 38. 
' Perché ricalcitrate a quella voglia, 

A cui non puote il tin mai esser mozzo, 
E cbe piû Tolte v' ha cresciuta doglia ? 

Inf. \x. 94. 



— 91 — 

"Celui qui peut tout ce qu'il veut le veut ainsi; n'en demandez pas 
davantage ^" 

Il dit à Pluton :— 

" Ce voyage aux sombres bords n'est pas une entreprise sans motif. Il 
a été arrêté dans les conseils du Très-Haut, où l'archange Michel venge la 
Mfgesté divine violée par l'esprit superbe *." 

Les esprits eux-mêmes reconnaissent Dieu comme Pouvoir. Dans 
le tourbillon infernal les pécheurs sensuels blasphèment le "Pouvoir 
Divin":— 

"... là d'affireux blasphèmes sont proféra contre la puissance divine '." 

Francesca da Eimini admet avec doulem* que ses prières ne peuvent 
fléchir ce Pouvoir — ce " Roi de l'Univers." 

"... si nous étions dans les bonnes grâces du roi de l'univers, nous 
invoquerions sa merci pour toi, qui as pris en pitié notre sort misérable *." 

Pour le goiumand. Dieu est la Puissance vengeresse. 

" Ils ne se réveilleront plus qu'au son de la trompette embouchée par 
les anges, le jour où apparaîtra la puissance vengeresse '." 

Pour le guerrier Farinata, au milieu des tombeaux ardents des héré- 
siarques, Dieu est encore une Puissance, " le général suprême." 

"Nous ressemblons, dit-il, aux hommes qui ont la vue mauvaise, le 
suprême général nous accorde encore cette faveur "." 

Dante remarque que les démons (qui ont poursuivi Dante' et Virgile 
jusqu'à la sixième fosse de Malebolge) sont forcés par " la Volonté de la 
Providence " de rester à la place qui lem* est réservée. 

' Vuolsi cosi cola, (love si puote * Se fosse amico il Re dell' universo, 

Ci6 che si yuole, e più non dimandaie. Noi pregheremmo Lui per la tua pace, 

/n/. Y. 28. Poichè bai pietà del nostro mal perverse. 

* Non è sen^a cagion 1' andare al cupo : Inf. t. 91. 

Vuolsi nell' alto là doTe Michèle * Più non si desta 

Fe' la vendetta del superbo strupo. Di qua dal suon dell' angelica tromba ; 

Inf. vii. 10. Quando verra la nimica podesta . . . 

* Bestemmian quivi la virtù divina. Inf. vi. 94. 

Inf. T. 86. * Noi veggiam, corne quel ch' ha mala luce, 
Le cose, disse, che ne son lontano ; 
Cotante ancor ne splende il sommo Duce . . . 

Inf. X, 100. 

n2 



— 92 — 



"... mais alors mon guide n'avait plus de crainte, car la haute Provi- 
dence, qui les a commis à la cinquième fosse, leur ôte le pouvoir d'en 
sortir '." 

L'alchimiste Grifolino raconte comme quoi il a été condamné au cercle 

par Minos : — 

" C'est elle [c.-à.-d. l'alchimie] qui m'a fait plonger dans la plus bs 
des dix fosses de Malobolgo, par Minos, juge infaillible*." 

reconnaissant par là Dieu comme Pouvoû- supérieur à Minos. 

Et Bertrand do Bom, qui fut pom* le jeune roi un "soutien per- 
nicieux'," se représente Dieu comme le gouverneur suprême. 

** . . . étrange mode d'existence que pourrait seul expliquer Celui qui 
punit ainsi*." 

Pendant tout le voyage à travers l'Enfer aucun des esprits ne] 
mentionne la deuxième et la troisième Personne do la Sainte Trinité, 
ni les qualités divines de la Sagesse et de l'Amoun Virgile même ne 
parle du Christ que deux fois, mais sans le nommer. Cela a Heu lorsque 
les deux poètes passent par le cercle où se trouvent les esprits do ceux 
qui vivaient avant la naissance du Kédempteur. 

"0 mon Seigneur et Maître! Est-il vrai que jamais homme ne sortit 
do CCS limbes par sou mérite ou par celui d'autrui, pour monter au céleste 
séjour? Virgile, [lénétrant le but de ma question, répondit: 'J'étais ici 
depuis i>eu de temps, loreque nous vîmes arriver une Puissance dans toute 
la gloire do son triomphe *." 

Et dans un autre passage il fait allusion à la descente du Christ dans 
l'Enfer. 



4 



' Cbè I' alta Provvidenza, che !or voile 
Porre ministri della fossa qiiinta, 
Pt>der di partira' indi a tutti toile. 

In/, xxiii. 65. 
* Ma neir ultima bolgia délie diece 

Aie pcr 1' alchimia chu nel monde usai 
Danno Mines, a cui fallar non lecc. 

In/, xxix. 118. 
' Le "jeune roi " fut Henri, fila de Henri II, 
duc d'Aquitaine et rei d'Angleterre : il fut 
nommé le "jeune roi" à cause de la coutume 
anglaise de faire couronner l'héritier à la trône 
pendant ta vie de sou père. 



Com' esser pub, Que! sa che si govema. 

/»/. xxviii. 126J 
Dimmi, Maestro mio, dimmi, Signore, 

Comincia' io, per voler esser certo 

Di quella fede che vince ogni errore: 
Uacinne mai alcuno, o per suo merto, 

pcr altrui, che poi fosse beato ? 

Ë quel, che Intese il mio parlar cove 
Rispose : lo era nuevo in questo stato, 

Quando oi vidi venire un Possente 

Cou segno di vittoria incoronato. 

In/, ivj 



empire 



morts 



Dans les deux cas il s'appuie sur l'idée du pouvoir. Dante, voyageant 
dans la seconde fosse, celle où sont enfermés les Simoniaques, invoque 
la Sagesse do Dieu, mais même ici il y ajoute l'idée du Pouvoir. 

" ô sagesse du fobricateur souverain, qui a mis partout, en la terre 
et dans les gouffres de l'Enfer, les marques d'un art merveilleux 1 quelle 
justice Ton Pouvoir répand - ! " 

I Dans le deuxième royaume — celui du Purgatoire — il n'est pas défendu 
aux esprits d'employer le nom de Dieu. Non-seulement Dante, ses guides 
Virgile et Béatrice,, Caton le gardien du Purgatoire, mais encore les ombres 
qui se purifient, parlent de Dieu en employant son nom. Même Belacqua, 
dans l'An té-Purgatoire, esprit encore trop paresseux pour frapper à la porto 
et se décider à se purifier, esprit dont les mouvements nonchalants et les 
phrases langoureuses provoquent le sourire de Dante, même Belacqua parle 
d'un des anges gardiens comme de *' l'Oiseau de Dieu." 

L "Frère, me répondit-il, que me servirait-il do monter plus haut? L'ange 
P'oiseau do Dieu] qui garde la porto des lieux où s'expient les fautes 
humaines ne m'y laisserait pas entrer'." 

' Les esprits dont les corps ont subi une mort violente, et qui îi la 
dernière heure se sont repentis de leurs péchés, peuvent nous dire qu'ils 
sont sortis de leur vie terrestre "réconciliés avec Dieu." 

"Dieu s'est laissé fléchir, et nous a remplis de l'inmiense désir de le 
posséder *." 

Comme la montagne du Purgatoire est tout particulièrement la sphère 
de Dieu le Fils, le Rédempteur, son nom y est fréquemment employé. Les 
esprits courroucés implorent le "doux agneau de Dieu" pour qu'O leur 
accorde la paix et la miséricorde. 



* Ma certo poco pria, se ben discerno, 

Che venisae Colui, chc la grau preda 
LeT& s Dite ilel cerchio auperno . . . 

In/, xii. 37. 

* somma Sapienza, quanta è V arte 
Cbe mostri in cielo, in terra e nel mal 

mondo, 
Ë quanto giusto tua virtù comparte ! 

/«/, xlx. 10. 




* Ey ei : Frate, F andare in su che porta ? 

Chè non mi lasœrebbe ire a' martiri 
L' uccel di Dio che siede in su la porta. 

Pur;/, iv. 127. 

* Di vita nscimmo a Dio pacïficati, 
Che del disio di se veder n' accuora. 

Purff. V. 66. 



" Elles invoquaient la divine miséricorde en adorant l'Agneau di 
Dieu qui efface les péchés du monde '." 

Dans d'autres occasions non-seulement Béatrice * et Dante '^ mais encore 
les esprits pénitents * parlent du Christ. Ces mots " La puissance divine " 
qui paraissent si souvent dans YInferno ne sont jamais employés par im 
habitant du Purgatoire. On les y trouve \ mais employés par Virgile, qui, 
lui, a passé par l'Enfer. C'est encore Virgile qui donne l'idée du Pouvoir 
de Dieu dans l'expression "Le roi éternel." Dans le Purgatorio ces mots 
sont remplacés par une nouvelle série de phrases montrant que l'idée d'im 
Dieu, Sagesse suprême, est présente à TinteUigence des esprits. Ainsi on 
rencontre souvent **la volonté juste," "les conseils du Ciel," et autres 
expressions semblables. 

"... il est le ministre de la justice divine *," 

dit le musicien CaseUa de l'ange qui reçoit les âmes dans sa nacelle. 
" Lève-toi, Conrad, et viens voir ce quo Dieu dans sa grâce a voulu ^/ 

dit Nino, Stace parle du "conseil béni" et de la "juste cour" du Ciel, 

et Forese des " conseils éternels." 

"Puisses-tu jouir do cette paix, au sein de la vérité même, admis 
dans la cour sainte, dont je suis exclu pour toujours *." 

" Forese me satisfit en ces termes : ' Leternelle Providence [les conseils 
éternels] a mis dans cet arbre que tu viens de voir une vertu débilitante qi 
m'exténue ainsi »/' 






Une fois seulement dans le Purgatorio Dante parle do l'amour Divin — , 
mais comme relégué au Paradis. ^H 

" Mais dites-moi (et puisse être bientôt accompli votre vœu lo plus 
cher ! puissiez-vous être admis au foyer même de l'amour divin, dans la 



' lo sentia Toci, e ciascuna ])areva 

Pregar, per pace e pcr misericordia, 
L' Agnel di Dîo, cbe le peccata leva. 

Purg. xvi. 16. 

» Purg. xxxii, 102. 

» Purg. xxi. 8. 

* Purg. xxii. 78 (Cristiano); xxvi. 129. 

* Purg. iii. 32; vi. 37. 

* Qiè di giusto voler lo suo si face. 

Purg. ii 97. 



^ Su, Currado, 

Vieni a veder che Dio per grazia volse. 

Purg. viii. 

• Poi cominciù : Nel beato concilio 

Ti ponga in pace la verace Corte, 
CLie nie rilega nell' cterno esilio. 

Purg xxi, U 

• Eil cgli a me: Dell' eterno Consiglio 

Cade virtù dcU' acqua, e nclla planta 
Rimasa addietro, ond' io hî mi sottiglio. 
Purg. xxiii. 61. 



— 95 — 

sphère la plus vaste des cieux !), apprenez-moi qui vous êtes, et quelle 
est cette foule qui vous suit . . J " 

C'est aussi dans le Furgatorio qu'on remarque pour la première fois une 
expression frappante : Dieu y est surnommé " Le bien au plus haut 
degré*." Mais jamais un esprit du Purgatoire n'emploie cette épitliète. 
Mathildo, qui est descendue du ciel, parle du Païadis terrestre : — 

"Le 'Bien suprême,' qui se complaît en lui seul, fît riionimo bon et 
capable de bien, et il le plaça dans ce lieu de délices, gage d'une paix 
<jui doit durer toujours^." 

Béatrice emploie à peu près la même expression. En la voyant Dante 
«st convaincu de son péché, il reconnaît qu'il s'est laissé entraîner bien 
loin de son idéal. Béatrice lui rappelle que jadis son amour pour elle 
le poussait à aimer '*le Bien au delà duquel il n'existe rien pour nos 
aspirations " : — 

•' Comment," continua Béatrix, " alors que tes désirs élancés vers moi 
"te portaient à aimer le vrai Bien où toute créature aspire, comment ce 
noble élan s'est-il refroidi ? Quelles barrières as-tU rencontrées sur ta route 
qui aient pu t'ôter l'espoir de passer au delà * ? " 

Le terme qui contient l'idée complète de Dieu au point de vue de 
l'homme, "La Justice Divine," n'est employé dans le Purgatoire que par 
Stace ' et Béatrice ". Dante distingue aussi Stace, quoique généralement 
celui-ci soit du second rang, parce qu'il le considère comme chrétien et par 
conséquent supérieur à Virgile. Dans le Purgatoire Stace remplit les 
fonctions de guide, et explique à Virgile et à Dante les lois qui régissent 
l'avancement des esprits pénitents d'une terrasse à l'autre de la montagne '. 

En examinant la méthode que Dante emploie pour parler de Dieu 



Ma se la vostra maggior voglia sazia 
Tosto divegna, si che il ciel v' aiberghi, 
Cil' è pien d' amore e più ampio si spazia, 

Ditemi, acciocchè ancor carte ne verghi, 
Chi siete voi, e cbi è quoUa turba 
Che se ne va diretro a' vostri terghi ? 

Purg. XX vi. 61. 

Il sommo Bene. 

Lo sommo Ben, che solo a Se place, 

Fece l' uom buono c a bene, e questo loco 
Diede per arra a lui d' eterna pace. 

Pum. xxviii. 91. 



Ond' eli' a me : Per entre i miel disiri, 
Che ti menavanû ad ainar lo beue 
Di \h. dal quai non è a che s' aspiri. 

Quai fossi attraversati, o quai catene 
Trovasti, per che del passare innanzi 
Bovesaiti cosi spogliar la spene ? 

Purg. xxxi. 22. 

Purg. xxi. 65. 

Purg. xxxiii. 71. 

Voir rédition Butler du Furgatorio. 



dans le Paradiso, il faut se rappeler que le Purgatoire est le portail du 
Paradis, et que par conséquent tous les esprits qui se purifient sont 
destinés à atteindre à la perfection'. Ainsi nous ne devons pas nous 
étonner de trouver dans le Purgatorw une langue qui convienne surtout au 
Paradis ; dans la dernière partie de la Divine Comédie nous trouvons de 
nouveaux termes qui expriment plus clairement le rapprochement entre 
l'esprit humain et son Créateur. La différence est, à vrai dire, plutôt 
dans la force que dans la nature même des mots. Cependant l'idée 
générale du Paradiso est que l'Amour est le fondement des rapports de 
Dieu avec l'homme. En effet les mots exprimant le Pouvoir disparaissent 
presque entièrement des pages du Paradiso. Dante seul les y emploie, 
Dante qui a passé par l'Enfer pour arriver au Purgatoire, puis au Paradis : 
ou bien encore Béatrice, pour expliquer que le Christ qui a subi la 
mort par amour de l'humanité est vraiment le Dieu puissant qui règne 
sur la terre. Lorsque la vision du Christ entouré de ses saints projette 
sa lumière sur les yeux de Dante, Béatrice dit: — 

'* Là réside la Sagesse unie h la Puissance, la voie longtemps désirée, qui 
a nus la terre en communication avec le Ciel ^." 

Cette épithète '* la Possanza," appliquée au Christ, est encore employée 
plus loin, et d'une manière qui rappelle le passage déjii cité. Loreque 
Béatrice entend l'une des grandes invectives contre la Papauté, ses traits 
s'altèrent. Dante nous dit : — 

"Béatrix aussi change de visage, comme on vit s'altérer la face des 
cieux, î"» ce moment suprême oii le Maître de l'univers [le Pouvoir suprême] 
expira sur la croix '." 

Il n'y a que dans le Paradiso qu'on trouve une invocation complète à la 
Sainte Trinité*. Partout dans cette partie du poème Dante, Béatrice et 
les esprits saints nomment par leur nom les Trois Personnes, Le nom du 
Christ s'y trouve plusieurs fois répété, mais moins fréquemment que celui 



' Purg. iii. 73. 

* Quivi è la Sapicnza e la Possanza 

Ch' apri le stradc tra il cielo e la terra, 
Onde fu già si lunga disianza. 

Par. xxiii. 87. 

* Cofli Béatrice trasmut^ sembianza; 

E tal eclÎBsi credo che in ciel fue. 



Quando pati la Buprema Possanza. 

Par. xxyli. 84. j 
Dans Vln/tmo il n'est fait aucune allusionj 
aux soufïraaces du Cliriât. 

' Par. xiv et xxvii, quoique Hugues Cape^ 
ait cité le Christ et le Saint-Esprit. 




— 97 



du Saint-Esprii L'expressîoû " Giustizia Divina," contenant toute l'idée des 
rapports entre Dieu et l'homme, n'apparaît qu'une fois — lorsque Dante 
fait appel à l'aigle et le prie de résoudre ses doutes, car, dit-il : — 

"Vous le pouvez: car si les Élus de sphères inférieures contemplent 
au ciel, comme dans un miroir, la souveraine Justice, vous la voyez ici 
plus transparente et sans voile'." 

Dans le Paradm Dieu est désigné sous les noms d' " Amour," de " Bien 
universel" et d'une foule d'autres expressions synonymes. Les mots 
"Sa volonté" expriment la même idée que "notre paix*." 

Dans la bouche de Béatrice, Dieu est " le Bien Suprême '," " la Bonté 
Divine *" " le feu d'Amour»." 

Pour Dante il est aussi " le Bien Suprême <"," " l'Amour dans lequel le 
Ciel repose ''." À la fin de la vision Dante exprime sa perception complète 
de Dieu comme : — 



"... le divin amour, qui meut le soleil et tous les astres 



8" 



' Ben 80 io che, se in Cielo altro Reame 
La Divina Giustizia fa suo specchio, 
D Tostro non 1' apprende con velame. 

Par. xix. 28. 
* In la sua volontade è nostra pace. 

Par. iii. 85. 

n est à remarquer qu'on emploie la phrase 

"la volonté de Dieu" dans les trois parties 

du poème, mais que les esprits l'acceptent 

dans l'In/emo comme exprimant le Pouvoir, 



dans le Purgatorio la Sagesse, dans le Para- 
diso l'Amour de Dieu. 
» Par. vii. 80. 

* Par. vii. 109. 

" Par. xxviii. 45. 

• Il Sommo Bene. Par. xxvi. 184. 

' . . . r Âmor che quêta questo cielo . . . 

Par. XXX. 52. 
' L' Amor che muove il sole e 1' altre stelle. 

Par. xxxiii. 145. 



CHAPITRE IV 



Le symbolisme exprimé, ou sous-entendu, n'explique pas tout. J\ reste impuissant dans 
certains cas ; — 

I. Quand il y a lutte entre la -vie et les lois de la nature. 
II. Quand il y a lutte entre la pensée et les moyens de l'exprimer. 
111. Quand il y a lutte entre le bien commun et le bien de l'individu. 
De ces trois luttes résultent, dans l'œuvre de Dante, roriginatité, la beauté, l'éleTation des 
idées. 

Dans toute œuvre créatrice le poète essaye de pénétrer le mystère de la 
vie de l'ânie. Il cherche à comprendre la vie humaine dans ses rapports 
avec les forces spirituelles qui nous entourent. Ces forces ont une histoire 
plus vaste que celle du monde que nous connaissons. Qui, par exemple, 
pouirait nier que la lutte entre la pensée et rexprcssion^ entre la vie et la 
destinée, entre le bien do l'individu et le bien commun, n'existe en dehors 
de nous, n'ait des origines impénétrables, indépendantes de l'évolution de 
notre monde humain ? Ces luttes démontrent (tout comme la lutte entre 
le bien et le mal) que nous faisons partie d'un grand tout que nous ne 
pouvons ni mesurer ni comprendre. Il y a dans l'histoire, telle que nous 
la connaissons, des preuves d'une influence inexplicable, non encore ap- 
profondie par l'intelligence humaine, et qui nous vient de cette "grande 
mer de l'existence ' " dont parle Dante. 

Ainsi, dans les trois cas cités, lorsqu'il y a lutte, archétypique, fonda- 
mentale, aiguë, entre la vie et les lois du destin, entre la pensée et 
l'expression, entre le bien de rindi\'idu et le bien commun, le poète se 
laisse pénétrer par ces forces qu'il ne peut jamais vraiment comprendre. 
Il réussit " tout en ayant l'apparence de ne pas réussir '\" parce qu'il nous 
fait voir que le symbolisme du poème doit céder sous le poids de ces forces 
qui sont au delà de l'intelUgence humaine. 



. . gr&n mar dell' essere . . . Par. i. 118. 
. . . quel marc al quai tutto si muove. 

l'ar. iii. 86. 



* "... sLall life succeed in that it seems 1o 
fail."— R. Browning, Rabbi //en Ezra, 



I 

I 



I 



Du plîui général du poèmo nous pouvons déduire les idées de Dante sur 
le gouvernement divin du monde : ses déviations à ce plan nous indiquent 
B^ idées sur trois grands sujets, qui sont en réalité la foi-me de la protesta- 
tion de l'esprit vivant contre les "choses mortes*," et qui, comme noua 
l'avons montré, tendent à la solution du paradoxe de la vie. 

La lutte de la Vie contre les lois du changement, de la rétribution, ou 
de la mort, nous aide à prendre conscience de l'Amour, c'est-à-dire, du lien 
entre les natures changeantes, de la défense contre la vengeance, de la 
force qui survit à la mort. Ainsi dans les passages qui nous donnent 
l'expression la plus haute de l'amour, et qui le décrivent par les images 
les plus poétiques, Dante montre qu'il est capable de voii* les vérités 
éternelles. 

Les phrases les plus magnifiques sont aussi les plus simples. On les 
rencontre partout où il y a un tiraillement entre l'intérêt dramatique et le 
caractère s3niibolique du poème, où le conflit entre la vie et les lois do la 
nature devient aigu. Alors Dante surmonte les difficultés par une perception 
si lai'ge et si sublime que dans la Divine Comédie les idées qui semblaient 
autrefois contradictoires se trouvent en harmonie. Comment admettre le 
caractère permanent do l'amour et de la rétribution ? 

" Ah ! me répondit-elle, rion n'est plus poignant que le souvenir dos 
temps heureux, au sein de l'infortune ; qui le sait mieux que ton guide •' ? " 

Comment exprimer co que l'esprit hérésiarque éprouve dans l'enfer 
dont il a nié Foxistence même ? Farmata 

"... dressait avec fierté sa tête et sa poitrine, comme indigné d'habiter 
le séjour ténébreux '\" 



1 



~ dard, avant que la tache du premier homme ait été effacée de leur front \" 



Il n'y a nulle part de sentiments plus poignants que ceux qu'éveille la 
souffrance des innocents dans un monde coupable. 



' Voir l'Épitre aux Hébreux, cli. vi, v. 1 ; * Ed ej »' ergea col petto e colla frontc, 

ch. il, V. 14. Corne aresse lo infenio in gran dispifto. 

' Ed ellu a me : NessuD maggior dolore, In/, x. 86. 

Clie ricordarsi del tempo felice * Quivi sto io co' parvoli innocanti, 

N«lla miseria; e ci6 sa il tuo dottore. Dai dcnti morsi délia morte, avante 

In/. T. 121. Che fosser dall' umana colpa esenti. 

Purj. vii. 31. 

o2 






— 100 — 

Prenons un autre exemple : cette fois, c'est le contraste entre la vie 
spirituelle et la vie matérielle. Pour décrire le royaume du Purgatoire, 
Dante emploie (comme on l'a souvent remarqué) les images et les figures 
par lesquelles on représente habituellement notre monde visible. Ce n'est 
que par exception, — et pour nous suggérer la beauté spirituelle de ce 
monde visible, — qu'il nous montre la série d'anges, depuis le premier, 
qui s'avance sur les eaux du seul mouvement de ses ailes : — 

*'Vois comme, dédaignant l'art vulgaire dos humains, il vole à tire 
d'aile sur ces mers lointaines, sans avoir besoin do rames ni de voiles '." 

jusqu'au dernier, qui chante au milieu du feu purificateur :— 

" ' Heureux ceux qui ont le cœur pur 1 ' Sa voix était vive et pénétrante, 
plus qu'aucune voix humaine -." 

Tout cela exprime d'une manière absolument claire que ce que la chair, 
qui est faible, no peut accomplir seule, elle le peut avec l'aide de l'esprit. 
Mais lorsqu'il veut nous fmre sentir toute l'intensité de la lutte entre le 
péché et la purification — lutte qui lui est révélée dans ses moments 
d'inspiration — il dorme plus de réalité à son récit, plus de force au con- 
traste des deux mondes en incorporant des rêves dans le poème. Ces rêves 
mystérieux sont aussi des rêves prophétiques, qui annoncent le progrès 
continuel de Tesprit humain d'une terrasse à une autre de la montagne '. 

Dans le Paradiso^ lorsque Dante cherche à mettre son affection pour la 
Béatrice do sa vision en rapport avec son adoration pour son caractère 
symbolique d'Amour Di\ân, les phrases qu'il emploie vibrent d'une ardeur 
plus grande. 

" Béatrlx regardait en haut, et mes yeux ne la quittaient pas \" 

" EUe me gratifia d'un de ces sourires qui rendraient un homme heiireux 

au milieu des flammes •'." 

" Mon âme s'élança vers Lui avec une ardeur qui me fit oublier Béatrix. 

Mais loin d'être mécontente, elle sourit, et de ses yeux pétillants d'allégresse 



' Vedi elle sdegna gli argomenti umani, 
Si che remo non vuol, ne altro vclo 
Cbe r ali sue, tra liti si lontani. 

Purg. ii. 81. 

' Beati mundo corde, 

In Toce assai più che la oostra viva. 

Purij. xxvii. 8. 



Purg. ix, xix, xxvii. 

Béatrice in suso, ed io in lei guardava. 

Par. U. 22. 
E cominciô, raggiandonii d' un riso 
Tal, che nel fuoco faria 1' uooi felice. ' 

J'ar. vii. 17. 



I 



jaillit une vive splendeur qui tira mon âme de son extase, en divisant son 
attention sur plusieui-s objets '." 

"Elle me dit avec un sourire charmant: 'Tourne-toi vers lui et prête 
encore l'oreille. Le pai-adia n'est pas dans mes yeux ^.' " 

Quand la pensée cherche les moyens de s'exprimer, quand elle lutte 
contre les difficultés matérielles, elle donne naissance à la beauté. Le 
fleuve de l'imagination remplit le lit qu'on lui a creusé, mais la vie, la 
beauté de la rivière, consistent en son pouvoir de dépasser les limites. 
Cherchant à donner une voix à ce qui est inexprimable, le poète, ''qui 
cherche toujours ce qu'il ne peut jamais saisir *," nous fait tressaillir d'une 
joie esthétique et intime. La main ferme de l'artiste devient faible *, et 
cette faiblesse même noua apprend la beauté de l'étoile qu'il aurait tant 
désiré nous peindre. 

Ainsi la beauté du symbole est supérieure à celle de la description. 
Il suggère des états d'esprit que l'art orcUnaire est impuissant à exprimer. 
Les phrases où la pensée de Dante nous est suggérée sans être directement 
exprimée nous offrent les preuves les plus convaincantes de l'originalité 
du poète. 

Il faut se rappeler le contraste qui existe entre la grandeur du sujet et 
les limites intellectuelles de Fauteur et du lecteur. Le poète désire nous 
peindre ce Paradis, plein do beauté, do lumière et de nuisique, mais 
construit Siuis aucune matière terrestre. De là ces expressions pleines do 
beauté et d'originalité qui décrivent le mouvement et le changement de ce 
royaume. 

" Ayant dit ces mots, elle se mit à entonner YAve Maria. Elle s'éloignait 
en chantant, et finit par disparaître conune un objet qui tombe et va sans 
être vu au fond de l'eau*." 

"Comment y étais-je monté? [car je m'y trouvais alors]; je m'étais 
élevé dans cet astre, sans m'en apercevoir, comme on est frappé d'une 



4 



E si tutto il mio amorc in Lui si nÛBe, 

Che Béatrice ecliasô nell' obblio. 
Non le (lispiacque ; ma si so ne rise, 

Cbc lo splendor degli occhi suoi riilentî 

Mia meute uiiita in più cose divise. 

Par. X. 59. 
Vinccudo me col lume d' un sorriso, 

Ella mi disse : Volgiti ed ascolta, 



Chè non pur nei miei occhi è Paradiso. 

Par. xviii, 19. 
■ "... a man's rcacli sliould excceil liis 
grnsp, . . ." — R. Browning, Andréa del Sarto. 
• Par. xiii. 76. 

' Cosi parlomiiii, e poi comioci6; Av« 
Maria, cantandu ; c cantando vanio 
Corne per acqua cupa cosa grave. 

Par. iii. 121. 



102 — 

pensée soudaine, sans l'avoir sentie venir. Et Béatrix, la sainte femme, qui 
g'embellit par des transfigurations si rapides qu'on ne peut saisir l'instant où 
elles s'accomplissent, déjà brillante par elle-même, quelle devait être sa 
splendeur ' 1 " 

*^ Comme on voit, sur un ordre donné par Junon à sa prompte messagère, 
se dessiner dans la nue deux arcs parallèles, aux mêmes couleurs . . . , ainsi 
tournaient comme deux guirlandes de roses, ainsi se répandaient dans 
leurs cercles concentriques, les âmes immortelles des Élus qui nous en- 
touraient K" 

Dante décrit le manque de couleur du Paradis d'une manière tout aussi 
remarquable. 

" Il me semblait que nous étions couverts d'un nuage transparent et 
poU, quoique épais et solide, pareil à un diamant frappé des feux du 
soleil \" 

"Gomme, en nous mirant dans un miroir poli et transparent, ou dans 
des eaux claires et tranqiulles, dont le lit est pou profond, nous voyons nos 
images affail>lios qui se distinguent aussi peu que la perle au front mat et 
blanc d'une jeune fille *, . . " 

" Leur visage était tout de flammes et leurs ailes d'or ; quant au reste 
ils surpassaient en blancheur l'éclat éblouissant de la neige '." 

Les idées théologiques de Dante no sont pus très facilement contenues 
dans sa cosmogonie céleste. Son intention de réunir la conception des 
sphères concentriques à l'idée de leur union étroite avec Dieu l'a porté à 
résoudre toutes les contradictions au moyen de la paix absolue dont jouis* 



* Ed to era con lui ; ma del salire 

Non m' accors' io, se non coiu' uom s* 

accorge, 
Anzi il primo pensier, del 8UO venire: 
E Iteatrice quella che si scorge 
Di bene in meglio si subitamente 
Qie I' atto suo per tempo non si sporge. 
Quant' esser convenia da se lurente . . . 

Par. X. 84. 
' Corne si Tolgon per tenera nube 
Due arcbi paralleli e concoluri, 

Cosi di ijuellp serapiterne rose 

Volgëansi circa noi ]<:; duc ghirlande, 
£ si r estrema ail' ultinia rispose. 

l'ar. xii. 10, 19. 
" Pareva a me che nuLe. ne toprisse 
Lucida, spessa, solida e pullta, 



Quasi adamante che lo aol ferissc. 

Par. il. 81. 

* Quali per vetri trasparenti e tersî, 
ver per acque niti<le e tranijuille, 
Non si profonde che i fondi sien peisi, 
Tornan de' uostri visi le postille 
])ebili si, che perla in bianca front* 
Nou vieB nieu tosto aile uostre pupille . . . 

Par. iii. 10. 
" Le facce tutte avean di fiamma viva, 
E r ali d' oro, e 1' altro tanto bianco, 
Che nuUa ueve a quel termine arriva . . . 
Par. xxxi. 13. 
L'art italien contemporain aroc notre auteur 
nous présente des anges revêtus des mêmes cou- 
leurs que celle que Dante emploie. 




— ]03 ^ 



n 



sent les esprits célestes. La foi dans la justice de Dieu a pour résultat la 
sérénité la plus complète de l'esprit. 

"... sa volonté est la paix de nos âmes '." 

" Au-dessous do l'Empyrée, le plus reculé des cieux, séjour immobile 
de la béatitude et de la paix éternelle "." 

"Et pourtant, ici le repentir est inconnu. On n'éprouve que do la 
joie. On se réjouit, non de la faute dont le souvenir est effacé, mais do 
la force divine -K" 

"Toile, après avoir salué le jour do ses chants joyeux, l'alouette se tait 
au haut des airs, satisfaite et comme enivrée de leur douceur . . .* " 

"No sais-tu pa.s, me dit-elle, que tu es dans le Ciel? Ne sais-tu pas 
qu'au royaiuno du Ciel tout est pur et inspiré par le zèle de la piété ^ ? " 

Quand la lutte entre le bien de l'individu ot le bien commun s'aigrit 
à im tel point qu'elle détruit le symbolisme du poème, Dante nous entraîne 
doucement, presque inconsciemment, à contempler le type suprême de cette 
lutte : le Christ se sacrifiant jusqu'à donner sa vie pour l'homme. Comme 
nous l'avons déjà constaté, c'est par le sacrifice volontaire d'un innocent que 
le monde peut être sauvé. Dtms le drame grec le destin s'accomplit quand 
celui qui est innocent se donne la mort sans se venger sur ceux qui Tcn- 
tom*eut. À ses souffrances sur la croix nous recomiaissons dans l'Homme- 
Diou le dernier héros de la série tragique humaine. " Celui-là seul qui 
s'est chargé de sa croix et a suivi le Christ" peut comprendre l'éclat 
extraordinaire de la vision qui ôte à Dante le pouvoir do s'exprimer: 

" Ici ma mémoire est plus forte que mon génie descriptif. Sur cette 
croix resplendissait le Christ. Je ne saurais trouver un objet do compa- 
raison pour lo décrire; mais quiconque prend la croix et suit le Clu-ist, 
impatient de combattre pour la Foi, verra un jour flamboyer dans ce 
mémo lieu le Clirist Rédempteur. Alors il m'excusera d'avoir faiUi à 
ma peinture "." 

Dell' ultima dolcezza che la sazia, . . . 

Par. XX. 73. 

' Non sai tu clie tu sei in Cielo, 

E non sai tu cbe il Cielo è tutto santo, 
E ciô che ci si fa, vien da buon zeio ? 

Par. xxii. 7. 
' Qui vince la memoria mia lo ingegno ; 

Cbè ia quell a croce lampeggiara Ceibto, 
Si ch' io non so trovare esempio degno. 
Ma chi preude sua croce o scgue Gristo, 
Ancor mi scuserà di quel ch' io lasRO, 
Vedendo in quell' albor balenar Cbisto. 

Par. xiv. 108. 



' In la sua volontade c nostra pace ; . . . 

Par. iii. 
* Dentro dal ciel délia divin a pace 



85, 



Si gira un corpo, nella cui virtute 
L' esser di tutto suo contento giace. 

Par. ii. 112. 
Non perô qui si pente, ma si ride, 

Non délia colpa cb' a mente non toma, 
Ma del valore cb' ordinb e provvlde. 

Par. ix. 103. 
Quai altodetta cbe In aère si spazia 
Prima cantando, e poi t.ice contenta 



— 104 — 

Ainsi l'ait de Dante atteint à sa plus grande hauteur quand des éléments 
contradictoires il fait sortir l'harmonie, et le poème sacré 

"... dont le ciel et la terre m'ont fourni la matière . . .' " 

est plus grand, plus vrai, quand lecteurs et auteur se trouvent en com- 
munion pour contempler le résultat de ce grand conflit entre le bien et 
le mal, conflit, pour ainsi dire, terminé pour la race hiunaine, puisque 
l'issue en était désormais certaine, quand l'Incarnation du Christ assurait 
la victoire du bien. 

Eésumons. La vérité, l'originalité, l'abnégation : voilà les grandes idées 
que l'imagination du poète fait ressortir quand elle s'élève au-dessus de 
l'art. La vérité, provenant du raisonnement — l'originalité, résultat du désir 
de s'exprimer — le sacrifice, fruit de l'amour. Chacun des éléments de la 
personnalité humaine a contribué à ce résultat. 

Il nous reste à examiner cette question : l'imperfection du symbolisme 
a-t-elle été sans effet sur la forme du poème ? 

La forme de la Divine Comédie, ses divisions et l'arrangement général 
du poème, ont été inspirés à Dante par certains nombres, dont l'école de 
Pythagore a déterminé la signification, et qui représentent certaines idées 
fondamentales dans l'Apocalypse de saint Jean. Par ses études théolo- 
giques, aussi bien que philosophiques, Dante se sent justifié à faire usage 
de ces nombres dans la construction de son poème. 

Les exemples de cette symétrie sont bien connus. ' Cependant il est 
bon de se rendre compte que dans son effort pour combiner quelques 
nombres avec d'autres '^ Dante a quelquefois cédé à la tentation d'élai^ 
son sujet pour lui faire remplir le cadre donné, ou de le raccourcir pour 
garder les limites que lui-même s'était imposées. Que cela n'arrive que 
rarement, et qu'il n'y ait jamais de faute grave dans l'œuvre de Dante, 
c'est ce qui prouve combien l'art du poète est vigoureux. Seulement 
dans les cas déjà cités, lorsque sa propre méthode lutte contre les 
limites qu'il s'est posées, nous voyons le génie de Dante se subordonner 
aux ingénieuses combinaisons de son esprit, et s'efforcer de grouper 

» il poema sacro, * On peut se rappeler les nombres 3, 4, 7, 

Al quale ha posto mano e cielo e terra, ... et autres qui en dirent par des procédés 

Par. xxT. I. mathématiques. 




mécaniquement des idées qui naturellement s© présentent dans un ordro 
tout différent. 

Prenons un exemple dans Vltjferno : Dante a embrouillé le plan de 
l'Enfer supérieur en essayant do limiter les sept types de péchés mortels 
aux quatre cercles. Afin de comprendre le plan il nous faut examiner 
soigneusement les rapports de l'Enfer avec le Purgatoire, Le royaume 
du Purgatoire dans la Divine Comédie, bien que placé entre l'Enfer et le 
Paradis, est par son caractère général allié au Paradis plutôt qu'à l'Enfer. 
Il est, pounait-on dire, le portail du Paradis. Il n'y a pas de " grand 
abime " entre le Paradis et le Purgatoire comme il semble en exister entre 
le Purgatoire et l'Enfer. Il était impossible pour Dante de concevoir un état 
moyen entre la béatitude et le désespoir, entre l'obscurité de l'Enfer et la 
lumière du Paradis. Mais puisqu'on ne peut trouver aucune analogie entre 
le plan et les châtiments des deux royaumes, si on les considère en entier, 
le contraste entre l'Enfer et le Purgatoire a été en quelque sorte exagéré. 
Il faut se rappeler — le symboUsme a toujours son importance — que dans 
l'Enfer l'obscurité ne règne pas partout d'mie manière uniforme. Le cercle 
Supérieur est une terre de crépuscule ; les habitants n'y ont point de 
souffrance, leur seule punition est *' la perte de l'espoir." 

" Pour mieux les voir, nous allâmes nous placer dans un lieu élevé et 
découvert, à l'un des angles du carré lumineux où nous étions entrés '." 

" Il y avait peu de temps que mon âme était hors de sa prison charnelle, 
quand eUe m'obligea de franchir cette enceinte, pour tirer une ombre de 
la Giudecca. C'est de toutes les régions de l'Enfer la plus profonde, la 
plus ténébreuse, la plus éloignée des cieux qui enviroiment votre globe '^ . . ." 

dit Virgile, parlant du cercle de Judas. 

"Arrive-t-il jamais, lui demandai-je, aux habitants du premier cercle, 
dont toute la peine est la privation de l'espérance, de descendre aussi bas 
dans ces profondes cavernes ^ ? " 

demande Dante. 



' Traemmoci cosï dall' un de* canti 
In luogo aperto, lumxno&o ed alto. 
Si che Teder si poteau tutti quauti. 

/«/ iv. 115. 

' Di poco era di me la carne untja, 

Ch' ella mi fece entrar dentro a quel muro, 
Per trame un spirto del ccrchio di Giuda. 



Qiiell' è il più basso loco e il più oscuro 
£ il più tontao dal ciel cbe tutto gira. 

In/, ix. 25. 
In questo fondo délia trista conca 
Disfende mai akiin del primo grade 
Che sol per pena ha la eperanzu cionca ? 

/«/. ix. 16. 



lOS — 



Au<lessous du premier cercle l'obBcurité devient plus profonde : à 
l'obscui'ité s'ajoute une densité, aer (jrasso ', aer ncro ^, aer niaUgno ', aer 
}}erso *, aer tenehroso *, et plus tard, au-dessous du quatrième cercle, une 
odeur infecte, puzzo"^, qui indique aux voyageurs qu'ils ont atteint les 
profondeurs de l'Enfer t. Les punitions varient aussi suivant les cercles 
de l'Enfer. Elles deviennent plus cruelles à mesure que les voyageurs 
descendent dans l'abîme et que l'obscurité devient plus épaisse. 

" Qui se ressemble s'y assemble. Ce dernier gîte réunit les esprits de 
même aorte. Il y a dans les feux qui dévorent ces monuments plusieurs 
degrés d'ardeur \ . ." 

dit Virgile parlant des hérésiarques. 

"Ils sont, me répondit Ciacco, parmi les âmes les plus souillées. 
Divers crimes les ont fait plonger au fond do l'abîme "." 

Ainsi s'exprime Ciacco sur le compte de certains de ses concitoyens 
florentins. 

Non-seulement les degrés des châtiments sont marqués, mais encore 
le poète les claasifie par grandes divisions correspondant aux différents 
types de péché. En dehors de l'Achéron se trouvent les ombres de ceux 
qui par faiblesse furent incapables de faire soit le bien, soit le mal ; entre 
l'Achéron et la cité de Dis se trouvent les esprits de ceux qui ont vivement 
désiré les jouissances matérielles et le bonheur terrestre; au delà do Dis sont 
ceux qui ont nui à Dieu, à leur prochain, ou à eux-mêmes, par la violence ou 
par la fraude. Vii'gile explique à Dante le plan des oerclea situés au-dessous 
des six premiers '". Mais il faut remarquer que dans l'Enfer inférieur, 
dont le plan est si clair, si défini, les péchés punis ne correspondent pas 
aux sept péchés mortels du Purgatoire : tandis qu'au-dessus du septième 
cercle, c'est-à-dire entre la rivière de l'Achéron et la cité de Dis, les 
péchés correspondent à ceux qui se purifient sur la montagne du Pur- 
gatoire. À vrai dire, la correspondance entre l'Enfer supérieur et le 



' h/, ix. 82. 

• In/. V. 51. 
» In/. V. 86. 

• /«/. V. 89. 
» In/ vi. 11. 

• In/ xi. 6. 

^ Voir Butler, In/emo, p. 122. 



* Simile qui coo simile è sepolto, 

E i monuineuti son più e men caUil. 

In/ ix. I3( 

• Ei son tra le anime piû nere : 

Diversa colpa giù gli aggrava al foudo. 

In/. vL 81 
'» In/ xi. 16. 



— lor 



Purgatoire n'est ni complète ni exacte, mais on reconnaît que les péchés 
sont énmnérés on sens contraire '. Dans l'Enfer le péché le plus sévère- 
ment puni vient en dernier, dans lo Purgatoire en premier. 

Mais Dante était obligé, par les règles qu'il s'était lui-même imposées 
(comme noua l'avons vu plus haut), de renfermer les sept types de péchés 
mortels dans quatre cercles seulement de l'Enfer. De là Imconséquenco 
qui nous frappe maintenant, et qui est d'autant plus grave qu'elle se 
rapporte à la classification générale des péchés dans l'Enfer et dans le 
Purgatoire, et aussi à la correspondance entre les deux royaumes''. Les 
péchés punis dans l'Enfer supérieur peuvent-ils s'identifier avec ceux du 
Purgatoire ? 

Dans le cinquième chant de Vlnfeitiû nous voyons les pécheurs sensuels 
hvrés aux violences de la tempête et les gourmands grelotter sous la pluie 
étemelle, piova eterna. Les avares et les prodigues, punis en.seml)Io, 
viennent ensuito. Dans le marais du Styx sont plongés ceux qui ont 
péché par dépit ou par colère, comme FUippo Argenti, l'esprit arrogant. 
L'^^Tnindta" le péché qui, selon l'ordre traditionnel, devait se trouver 
entre la colère et l'orgueil, n'a pas de représentant, mais il n'est pas 
impossible que Filippo Argenti, citoyen de Florence du temps de Ciacco, 
qui a décrit la cité conmie 

"... travaillée de jalousies intestines, qui ont comblé la mesure . . ,'," 

ne soit aussi le type de ce péché. Ou bien Phlegyas, le gardien du cercle, 
serait-il seul à représenter les envieux ? Car Phlegyas, type de ceux qui 
ont péché contre la giustizia et sont par conséquent coupables d'invUiia et 
de cupidizia, rencontre Dante à mi-chemin entre Filippo Argenti et ceux 
qui ont péché par colère. À l'exception donc de l'envie et de l'orgueil, il y 
a complète analogie entre l'Enfer supérieur et la montagne du Purgatoire *. 
Une telle analogie dans la classification n'est point accidentelle. Lo 
manque de suite que nous avons constaté peut s'expliquer conune étant 



* Voir Lamennais, Fnlrndue.tion à la Divine 
Comédie^ p. 90, et Dr. Moore, Studies in Dante, 
Second Séries, pp. 152-208. 

* Voir les études complètes qtie Dr. Moore a 
ta.ites sur ce sujet. 
' piena 

D* invidia si, che già trabocca il sacco. 

Jn/. vi. 49. 

r2 



* Butler, suivant la théorie de Witte, soutient 
que l'orgueil et renvie. pécLés de pensée plu- 
tôt que d'action, ne doivent pas se trouver 
dans l'Enfer. Mais il recounaît que la colère, 
également péché de la pensée, y est punie. 




— 108 — 

le résultat du désir du poèto de renfermer les sept classes do pécheurs dans 
les quatre cercles, La question devient d'une import^inco générale quand 
il s'agit de discuter les châtiments infligés aux pécheurs dans ces différents 
cercles. 

Les pécheurs de l'Enfer supérieur sont-ils livrés à la punition étemelle 
qui, selon les théories de Dante dans la Divine Comédie, est inévitable pour 
ceux qui sont précipités dans les profondeurs de l'Enfer? Nous verrons 
d'abord qu'une hgne do démarcation très précise sépare ces deux parties 
de l'Enfer '. 

Les pécheurs de l'Enfer supérieur, c'est-à-dire ceux qui n'ont pas 
commis les crimes de violence ou de fraude, se soumettent à leur penitema. 
Ce mot est très rarement employé par Dante dans VInfertto, mais fréquem- 
ment dans le Purgaiorio. 

" Pénètre-toi bien de cette sentence et rappelle h ta mémoire quels sont 
ceux dont la peine s'accompht dans les cercles supérieurs et hors de la ville 
maudite V 

Ils sont séparés des autres "misérables" : — 

"Alors tu comprendras pourquoi ils ont été séparés de ces grands 
coupables . . / " 

Leur punition est moins dure, et le caractère en est différent. 

" . . . et pourquoi la justice divine moins courroucée a pour eux des 
coups moins rudes *." 

D'autre part ils sont dépourvus de l'espoir du plus petit soulagement 
à leur peine : — 

"... ces âmes corrompues subissent l'impulsion du vent qui les chaase 
devant lui, les disperse, les élève ou les abaisse, et leur ôte non-seulement 
tout espoir de repos, mais jusqu'au moindre soulagement '." 

À la fin du sixième chant de Vlnfemo, dans un passage remarquable 
qu'on supposait autrefois avoir rapport à tous les esprits de l'Enfer, mais 



' Cf. batio In/emo, In/, xii. 85, 
' . . . su di fuor sostengon penitenza. 

7n/. xi. 87. 
* Tu vedrai ben perche da questi felli 
Sien dipartiti . . . 

In/, xi. 88. 



e perché men crucciata 

La divina Giustizia gli inartelli. 

Tn/. xi. 89. 
Nulla speranza gli conforta mai, 
Non cbe di posa, ma di min or pena. 

In/. V. 44. 



— 109 — 

qui probablement ne vise que ceux de TEnfer supérieur, Dante demande 
à Virgile s'il n'y aura jamais aucun soulagement à leur peine ; et si, après 
le jugement dernier, le tourment augmentera, diminuera, ou restera ce 
qu'il est '. Virgile répond par des phrases sur lesquelles certains critiques 
ont basé cette théorie, à savoir que l'auteur do la Divine Comédie aurait 
prêché le dogme de l'Espoir imiversel. Mais on ne les trouve que dans 
l'Enfer supérieur, et il est certain que Dante ne les aurait pas appliquées 
aux violents ni aux traîtres. 

" Consulte la science. Elle te dira que plus un être est parfait, plus 
il est sensible au plaisir et à la douleur. Quoique cette engeance maudite 
ne puisse jamais atteindre à la perfection, elle doit s'attendre qu'elle en 
sera plus près après la sentence finale qu'auparavant*." 

On trouve encore dans le Furgatorio un exemple de cette symétrie 
factice, un peu forcée. Toutes soi^tes de choses rappellent aux pèlerins 
qui se purifient les plus beaux exemples de la vertu qu'ils n'ont pas 
exercée dans leur vie terrestre. Ils entendent des voix, ils ont des visions, 
ils voient des sculptures en pierre : tout enfin leur parle de cette vertu. 
Le premier exemple dans chaque cercle est tiré de la vie de la sainte 
Vierge. Son nom est si rarement employé dans l'Évangile qu'il a fallu 
l'ingénuité de Dante pour trouver dans les mots cités les sept exemples 
désirés '." 

Sm- la pierre de la première terrasse (celle des orgueilleux) on voit 
sculptées Marie et l'ange. Marie est représentée disant avec humilité 
''EcceAnciUaDei" 

" Sa contenance modeste répondait pour elle : Ecce Ancilîa Dei Domini 



' Il sera peut-être utile de faire une com- 
paraison entre cette phrase et celle du dixième 
chaot du Purgatorio, où il est expressément 
dit que dans le Purgatoire ie tourment ne 
s'accroîtra pas "après le jour suprême." 
Non attender la forma del martire : 

Pensa la succession ; pensa cbe, a peggio, 
Oltre la gran sentenzia non pu6 ire. 

Purg. I. 109. 

' Ritoma a tua scienza, 

Che Tuol, quanto la cosa è ptù perfetta, 
IMù senta il bene, e cosi la doglienza, 



Tuttochè questa gente malcdetta ' 
In vera pcrfczion giammai non vada, 
Di là, più che di qua, essere aspetta. 

In/. Ti. 106. 
* Dr. Toynbee dans le Dante Dictionary 
a âernièrcmcDt démontré que Dant« suivait 
probablement la tradition du mojeu âge 
lorsqu'il considérait la sainte Vierge comme 
t]rpe des sept vertus opposées aux sept péchés 
mortels. 



L 



— 110 

en paroles aussi distinctes, aussi bien gravées, que lobjet dont la cire 
la fidèle empreinte '." 

Dans le deuxième cercle, où l'envie est punie, on entend des 
invisibles qui par leurs clameurs rappellent la vertu contraire à leur cri" 
ime vive sympatliie pour les joies et les douleurs d'autrui. Les pren 
cris qu'on entend répètent les propres paroles de Marie aux noces do C 

" La première voix qui se fit entendre nous laissa en passant ces 
d'une sollicitude bienveillante : * Ils n'ont pas de vin.' Elle les r» 
derrière nous plusieurs fois %" 

Dans le troisième cercle, où les ombres se purifient de leur c 
Dante s'exprime ainsi : — 

" Tout à coup, comme si une vision s'était offerte à mon âme rav 
extase, je crus voir plusieurs personnages dans un temple, et une fc 
debout sur le seuil, qui disait d'une voix douce et avec la tendresse d une 
mère : ' Mon fils, pourquoi en avez-vous ainsi usé avec nous ? Nous vous 
cherchions, votre père et moi, et nous étions en peine de vous ^.' " 

Dans le quatrième cercle, où sont les esprits de ceux qui ont cédé 
à Vaccidia — une paresse pleine de désespoir et do dépit, — une foule agitée 
se presse, et lun des esprits s'écrie : — 

" Marie, fuyant Hérode, se hâta de franchir les monts *." 

Dans le cinquième cercle, celui des avares, Dante entend un esprit qui 
s'écrie, la voix pleine de lai'nies : — 

"... ces mots ' Douce Marie ' furent suivis de ces autres : * Vous avez 
été pauvre, comme l'a fait voir le Uou où vous avez déposé le fruit béni do 
vos entrailles '.' " 



' £d avea ia atto imprcfisa esta favella, 
Ecce Ancilla iJei, si propriamente, 
Corne figura in cera si suggella. 

Purg. X. 43. 

* La prima voce che passô volando, 

Vinum non Iiahent, altameiitc disse, 
E dietro a noi V ando reiterando. 

Purg. xiii. 28. 

* Itî mi parre in una visione 

Estatica di subito esser tratto, 
E vedere in un tempio piû persone : 
Ed una donna in su 1' cntrar, con atto 



Dolce di madré, dicer: Figliuol mio. 
Perche liai tu cosi verso noi fatto ? 

Ecco, dolent! lo tuo padre ed io 

Ti ccrcaTamo . . . Pf^^g- xv. 86. 

Maria corse con fretta alla montagna. 

Purg. xviii. 100. 

E p«r Ventura udi' r Dolce Maria : 

Dioanzi a noi chiamar cos) nel pianto, 
Corne fa donna clie in partorir sia; 

E seguitar : Povera fosti tanto, 

Quanto veder si puf» per (luell' ospizio, 
Ove sponeeti il tuo portato santo. 

Purg. XX. 19. 



I 



— ni — 

Dans le sixième corelo, où la gourmandise est pimio, Dante entend ces 
lots, qui semblent venir des feuilles d'un pommier : — 

" ' Ces beaux fruits ne sont pas pour vous ! ' et elle continua en ces 
les : ' Aux noces de Caiia, Marie songeait plus à ce qu'il ne manqudt rien 
festin, pour qu'il fit honneur à Tépoux, qu'à se satisfaire elle-même '.' " 

Et dans le dernier cercle l'innocence de la sainte Vierge fait contraste 
péchés de la chair : — 

" Après avoir achevé l'hymne, chacun s écriait à l'exemple de la Vierge, 
[Je n'ai point connu d'homme ! ' Et puis, toutes recommençaient l'hymne 
voix basse -." 

On peut aussi tirer un exemple du Paradiso. Dante suit la tradition 
ivei-selle lorsqu'il dit que les "neuf ordi-es des anges" régnent sur les 
neuf cieux." 

ridée des " neuf ordres " basée sur un malentendu occasionné par la 
fousse interprétation de certains passages des épîtres aux Eomains •', aux 
Èphésiens *, aux Colossieus *, aux Tliessaloniens *, n'a pas de fondement 
réel dans l'Écriture sainte. Car les Séraphins et les Chérubins dans les 
visions des prophètes ont leurs propres sphères d'activité spirituelle ; les 
anges et les archanges forment un groupe distinct ; mais on ne parle jamais 
des " vertus," et les passages tirés des Épîtres citées, pris ensemble, se prê- 
tent à la théorie suivante. Les " principautés " et les " seigneuries ^ " no 
sont pas de nouveaux ordres d'anges, mais elles nous montrent qu'il y a sur 
la ten-e quelque chose qui correspond aux " trônes," aux '* dominations," 
aux " puissances * " célestes. Nulle part il n'est dit que les énergies célestes 
puissent se diviser en neuf ordres, exerçant leur influence dans différentes 
sphères '. Dante critique saint Grégoire parce que celui-ci a changé l'ordre 
attribué à Denys l'Ai'éopage. 

" Après lui, saint Grégoire a mis dans leur classement quelque diffé- 

, . . Di questo cibo avrete caro. * Rom. Tiii. 88. 

Poi disse: Più pensava Maria, onde * Eph. i. 21; iii. 10. 

Foâser le nozze orrevoli ed intere, • Col. i. 6; ii. 16. 

Ch' alla 8uabocca,ch' or per voi risponde. * 1 Thess. iv. 16; 2 Thess. i. 7. 

l'unj. xx'n. 141. '' Ces mota sont probablement de la même 

Appresso il fine ch' a quell* inno fassi, Taleur. 

Gridavano alto: Virum non cognotco; * On peut probablement emploj'er les trow 

Indi ricominciavan 1' inno bassi. mots dans un même sens. 

Purg. xxy. 127. ' Voir l'Appendice E. 




112 



rence : mais il a ri de son erreur, quand, élevé au séjour des Élus, ses yeux 
se sont ouverts au milieu des chœurs angéliques \" 

Mais Dante lui-même a eu autrefois une opinion différente de celle qu'il 
a exposée dans le Paradiso '\ et quand il revient à sa première idée — plus 
conforme à la tradition — il semble avoir essayé, puis abandonné, divers 
moyens de grouper les ordres d'anges suivant leurs qualités, ou suivant les 
vertus triomphantes dont ils sont le type. Par exemple, il a probablement 
voulu les distinguer selon la Personne de la Sainte Trinité qu'ils tenaient 
surtout à contempler ; les Séraphins contemplaient Dieu le Père, les Chéru- 
bins Dieu le Fils ; dans le second rang les Puissances contemplaient Dieu 
le Saint-Esprit ^ ; mais une ingénuité qui a trouvé des rapports entre l'influ- 
ence des planètes sur toutes espèces de connaissances humaines et divines 
n'a pas réussi à déterminer les privilèges des ordres angéliques dans leur 
contemplation de chaque Personne de la Sainte Trinité. 

Encore un exemple. La division des neuf cieux en trois groupes, chacun 
divisé en trois parties, que Dante imagina*, et qui du reste était d'accord 
avec la tradition, était opposée à l'idée de l'auteur sur les Séraphins et les 
Chéioibius, auxquels il attribuait un caractère spécial. Cette opinion est 
fondée sur l'autorité des Saintes Écritures, Dante considérait les Trônes, 
les Dominations, les Vertus, les Puissances, comme formant un seul groupe ; 
ces anges présidaient, selon lui, dans les cieux où se trouvaient les esprits 
des saints, fameiix par leurs vertus les plus éclatantes. Les Principautés, les 
Archanges, les Anges, présidaient dans les cieux où se trouvaient les esprits 
de ceux qui dans la vie terrestre n'avaient pu atteindre à la sainteté à 
cause de leur faiblesse, leur imiquo faute. 

Encore un exemple : il n'est guère douteux que Dante n'ait eu l'inten- 
tion de faire allusion dans chaque cercle du Faradiso à la sainte Vierge, 
comme il l'avait déjà fait dans le Furgatorîo. On peut le deviner quand on 
voit que des exemples tirés de sa vie sont introduits, évidemment avec inten- 



Ma Gregorio da lui poi si divise ; 
Onde, si tosto corne gii occbi aperse 
In questo ciel, di se medesmo rise. 

Par. xxvui. 133. 

' Voir pour l'examen détaillé des faits la 

note du Dr. Butler sur Par. xxviii. et les 

articles dans le Danle Dictionary du Dr. 

Toynbee. 



' Ceci est probablement un reste de l'idée 
première de Dante (voir le Convito, iî. 6) dans 
laquelle des Puissances occupaient le troifliéme 
rang dans l'biérarcbte angélique. Dans le 
Paradiso Dante leur rend leur place tradition- 
nelle deux degrés plus bas. 

* Par. xxviL lOC. 



— 113 — 

tion, dans plusieurs des sphères célestes : ezception faite des deux de Jupiter 
et de Saturne K 

Quelquefois, comme dans le premier cercle, le souvenir de la sainte 
Vierge est évoqué par le chant d'un Ave. 

" Ayant dit ces mots, elle se mit à entonner VAve Maria *." 
Mais dans le cinquième cercle YAve est la salutation historique de l'ange 
(Gabriel. 

" Depuis le grand jour de l'Incarnation Divine [depuis le jour où VAve 
fut dit] . . . »." 

Dans le deuxième cercle Dante s'appuie deux fois sur les circonstances 
de l'Incarnation de Notre-Seigneur. 

"... jusqu'à ce qu'il plût à Dieu d'envoyer au monde son Verbe, et le 
Verbe unit alors à sa divine personne, par un pur acte de son étemelle 
volonté, cette nature humaine qui s'était éloignée de son Créateur *." 

"Et pour que notre expiation fût acceptable, il fallait que le Fils de 
Dieu s'humiliât dans l'Incarnation \" 

Dans le troisième cercle Dante — d'ime manière assez brusque — fait 
allusion à Nazareth : — 

" Leurs pensées sont bien loin de Nazareth, et de l'humble retraite où 
descendit l'ange Gabriel •." 

Dans le quatrième cercle, s'informant de l'état du corps glorifié de 
l'homme, il entend une voix:^ — 

" Une voix se fit entendre aussi modeste que celle de l'ange qui apparut 
à Marie, et j'ouïs cette réponse . . . ''." 

Le ciel des Étoiles fixes montre à Dante la vision du Christ glorifié, 
et la vision continuant, il voit la sainte Vierge. 

' L'archange Gabriel est toujours associé ' E tutti gli altri modi erano scarsi 
avec la sainte Vierge, soit dans la pensée, soit Alla giustizia, se il Figliuol di Dio 

dans la présence actuelle. Non fosse xuniliato ad incamarsi. 

• Cosi parlonuni, e poi cominciô: Ave Par. vii. 118. 

Maria, cantando . . . Par. iii. 121. * Non vanno i lor pensieri a Nazzarette, 

' . . . Da quel dl, che fu detto Aee ... Là do-ve Gabbriello aperse 1' ali. 

Par. xTi. 84. Par. ix. 187. 

* Fin ch' al Verbo di Dio di scender piacque, ^ £d io udi' nella luce più dia 

U' la natura, cbe dal suc Fattore Del minor cercbio una Yoce modesta, 

S'era alluugata, uniô a se in persona Forse quai fu delT Angelo a Maria, 

Con l'atto sol del suo etemo amore. Risponder . . . Par. xiv. 84. 

Par. vii. 80. 



— 114 — 



" Là est la rose mystique, au sein de laquelle le Verbe s'est fait cliaîr 
. . je contemplaia cette étoile vivante, où triomphe là-haut la bienheureuse 
Marie comme elle a triomphé sur la terre . . . ' Je suis Gabriel, disait-il. 
Je suis l'archange qui enveloppe et caresse de son souffle la Vierge bien- 
heureuse dont les entrailles ont porté le Sauveur \' " 

Lange Gabriel, " l'amour angélique," accompagne toujours la " reine du 
ciel," tandis qu' " au sein des autres feux retentissait le nom de Marie." 
La dernière allusion à la sainte Vierge se trouve dans l'Empyrée. L'ange 
Gabriel, qui se présente, les ailes déployées, devant la Vierge, descend en 
chantant Ave Maria^ gratta phna. Saint Bernard dit à Dante : — • 

" C'est lui qui, le jour où le fils de Dieu voulut se charger des misères de 
rhumanité, vint saluer la Vierge et lui offrir une branche do lys *." 

Quelle est donc la vraie harmonie de l'art de Dante? Il nous faut 
étudier le symbolisme ; c'est par lui que nous arriverons à découvrir l'har- 
monie du poème. C'est le symbolisme qui éclaire les difficultés, qui fond 
ensemble les diÛerents éléments du poème ; éléments tirés do si loin, appaiie- 
nant à un si vaste champ de littérature. C'est encore le symbohsmo qui 
exphquo le mélange de tant d'idées — non soumises aux unités de Tempa,^ 
do Lieu, et d'Action — qui font du poème une magnifique mosaïque, simple 
comme dessin, compliquée comme détail. C'est le symbolisme qui nous 
explique les actions et les pensées de Dante lui-même, et qui résume, dans 
l'union de la philosophie grecque et du dogme chrétien, sa conception de la 
personnalité de Dieu. Le désaccord apparent entre les parties du poème, 
les contradictions superficielles, sont des exemples qui nous démontrent 
cotte grande vérité — à savoir : que le poème est lui-même le symbole de ce 
qui est trop grand et trop mystérieux pour qu'on puisse l'exprimer par des 
paroles. La contradiction réelle apparaît quand le symbolisme cède sous le 
poids de la forme artificielle à laquelle Dante a assujetti son poème. 



* QuÎTi ê la rosa în che il Verbo Divino 

Carne si fece . . . 
E com' arabo le luci vaï dipinse 

Il quale e il quaato délia vira Stella, 

Che lasaù Tince,come quaggiù vinse, . . 
lo sono amore angelico, che giro 

L' alta letizta che »pira del ventre 



Che fu albergo del nostro disiro . . . 

Par. xxiii. 78, 91, 108. 
Perch' egli è quegli clie porto la palma 
Giuso a Maria, quando il FigiiuoI di Dio 
Carcar si volie délia nostra salma. 

Par. xxxii. 112. 




La Divine Comédie nous eDseigne oomment Dieu se manifeste à nous en Pouvoir, Sagesse, 
et Amour, et aussi comment l'esprit de l'homme se développe par la perception graduelle do 
la Divinité. 

L'œuvre de Dante est d'un intérêt universel. Elle ne s'adresse pas 
seulement aux spécialistes, qui lotudient surtout pour ses rapports avec 
quelque branche de la pliilosopliie ou do la science, mais à tous ceux qui 
pensent, à tous les esprits que le problème moral préoccupe, et auxquels le 
poète florentin peut servir de guide spirituel. 

Tel est en effet le rôle qu'il s'est lui-même fixé. Aucun honmie do son 
temps n'a possédé au môme degré, non-seulement les facultés par lesquelles 
on acquiert la connaissance, -mais aussi le don de communiquer aux autres 
hommes le résultat de ses recherches. On a dit que la poursuite de la 
connaissance — de la gnose — était son but, et il s'y consacra tout entier ; 
il en parle comme de la perfection définitive à laquelle l'esprit do l'homme 
puisse atteindre * ; c'est " le pain des anges," cette nourriture divine, dont 
l'homme n'est jamais rassasié *. 

Mais toute la sagesse et toute la souplesse d'esprit qu'O a acquises par le 
traviiil ont été mises au service de l'humanité ; Dante les a employées pour 
enseigner la foi, l'espérance, la charité. Yoilà pourquoi son jugement sur 
la valeur relative de la connaissance est toujours clair, et pourquoi il no lui 
assigne pas une place au-<le8sus de la foi, do l'espérance et de la charité ; 
son enseignement moral tire de sa sagesse la précision do l'expression, et 
de son expérience générale la manière do produire une impression sur les 



' . . . Onile, iicciocchè la scicnza è Tultima 
perfezjone délia nostra anima, ncUa quate sta 
la nostra uttima félicita, tutti naturalmrnte al 
suo dcsiderio siamo soggetti. Conv. i. 1. 

_• Voi altri pocbi, che drizzaste il collo 

I Q 2 




Per tempo al pan degti augeli, del quale 
Vivesî qui, ma non scn vien aatollo, 
Mettpr potete ben per l'alto sale 
Vostro navigio, servando mio solco 
Dinanzi ail' acqua che ritorna eguale. 

Par. ii. 10. 



— 116 — 



hommes. Sa voix pénètre jusqu'au fond do la nature spirituello de 
l'homme — alors que d'autres, animés seulement do la soif du savoir, ou 
possédant une moins vaste expérience de la %io, no sauraient y parvenir. 

Dans sa conception, on no trouve aucun doute sur la réalité et sur 
la force croiasanto des connaissances humaines. Pour lui, comme pour 
les scolastiques, la foi et la raison étaient intimement unies. Personne n'en 
avait encore relevé le désaccord, quoique leur union fût plutôt apparente 
que réelle. 

Il a donc pu éviter les tiraillements entre des forces opposées, et voir 
que la raison et la foi religieuse concouraient également au développement 
do la nature humaine. Certes il n'avait jamais aperçu, entre la raison et 
la foi, les contradictions qui nous frappent aujourd'hui. Cela ressort, d'une 
façon évidente, de certains passages du poème '. 

Il n'y avait rien dans ce que Dante voyait autour de lui qui pût 
détruire les fondements de sa foi. Toute la science que le monde pouvait 
amasser aidait à la foi ; la lumière du raisonnement ne pouvait obscurcir 
pour l'homme la gloire divine ; le bonheiu* (résultat de la sagesse) ne 
pouvait provenir que de Dieu. La Sagesse et l'Amour divin, selon Dante, 
entraient en contact avec le savoir et rexpérienco de la vie humaiDCf et 
ainsi l'abîme entre le terrestre et céleste était comblé. Car, pour employer 
rallégorie do Dante, Virgile et Béatrice, symboles du savoii' humain et de 
l'amour divin, accompagnent le jxjèto italien dans son pèlerinage : Vii^e 
le conduit vers Béatrice et le lui confie. La sagesse humaine a appris 
à Dante à avoir do l'empire sur lui-même, il est roi et prêtre de sa propre 
âme, de son propre esprit ; c'est seulement par la recherche de la sagesse, 
de l'expérionce, qu'il a pu se pénétrer des leçons plus profondes de la foi, 
de l'espérance et de la charité. Cependant Virgile reste silencieux auprès 
de Dante dès que Béatrice a fait son apparition. Puis il disparait. 

" N'attends pas que je t'instruise davantjige du geste et de la voix. Te 
voilà libre, et en possession d'une volonté que la raison éclaire. Il y aurait 
faute à ne pas t'en servir. Je te remets en mains le sceptre et la couronne ; 
sois désormais ton seigneur et ton maître '. " 



' Par. X. 
Purg. xxviii. 
Pur<j. XXX. 



' Non aspettar mio dir più, né mio cenno. 
Libero, dritto, sano è tiio arbitrio, 
K fallo fora non fare a suo scdoo ; 
Perch' io te sopra t« corono e mitrio. 

Pur<j. xxvii. 1S9. 



I 



"Mais Virgile n'était plus avec nous. Ce père si tendre, à qui lu 
Sainte m'avait donné pour me sauver au bord do l'abîme, Virgile nous 
avait quittés. 

J'en ressentis une telle douleur que l'Éden lui-même, et tant de biens 
que la faute d'Eve, notre mère commune, lui fit perdre, ne purent empêcher 
que mes larmes, à peine essuyées sur mes joues, ne coulassent encore ^" 

Comme Dante l'avait dit à une autre occasion, lorsque Virgile expliquait 
la nature de l'amour ; — 

" Sage docteur, dis-je alors à mon guide, je vous ai suivi attentivement ; 
mais vos paroles, en m'apprenant ce que c'est que l'amour, ont engendré 
dans mon esprit de nouveaux doutes . . . ^." 

A la fin Dante doit s'adresser à Béatrice pour qu'elle puisse rendre 
vive et complète sa perception de la nature de l'amour. 

'* Virgile reprit en ces termes: 'Je puis t'éclairer sur ce point autant 
qu'il est donné à la raison d'y pénétrer : au delà l'œuvre de la Foi ^.' " 

Si on se rappelle la croyance que Dante exprime dans cette allégorie, 
on n'est pas étonné de voir que dans ce pèlerinage d'une âme l'union do 
l'amoui" divin et du savoir humain soit effectuée, que les questions de Dante 
soient toutes résolues et que les réponses aux difficultés qu'il éprouve 
satisfassent toujours son esprit. Il est vrai que Dante se rappelle que les 
connaissances humaines sont limitées. 

" Résignez-vous, mortels, à rester dans l'ignorance. Si l'esprit humain 
avait pu concevoir toutes les vérités, il n'était pas besoin que le Verbe 
s'incarnât dans le sein de Marie ...*." 

Mais ce n'est pas à sa grande soif de savoir que s'adresse le reproche de 
Vii^gile, c'est à son manque de foi. " Pourquoi es-tu toujours défiant ? * " 
Tels sont les mots par lesquels Virgile avait commencé son discours. 



Ma Virgîlio n'avea lasciati Bcemi 
Di se, Virgilio dolcjssimo padre, 
Virgjlio a cui per mia salute die' mi : 

Né quantunque penlèn l'antica madré, 
Valse aile ^uancc nette di rugiada, 
Che lagrimando non tornasscro adre. 

Purg. XXX. 49. 

Le tue parole e il mio seguace ingcgno, 
Riaposi lui, m'hanno amor discovcrto. 

F^urg. XTiii. 40. 




' Ed egli a me : Quanto ragion qui vede 
Dirti posa' io ; da indi in là t'aspetta 
Pure a Béatrice, ch'è opra di fede. 

Puri/. xviii. 46. 
* State conteati, umana geute, al quia ; 
Chè se potuto aveste veder tutto, 
Mestier noa era portorir Maria. 

Pur;/, iii. 87. 
° E il mio Couforto : Perché pur diflidi ? 

Purg. iii. 22. 



— 118 — 

Comnio on l'a déjà remarqué, ce n'est paa l'esprit investigateur qui 
réprimandé, mais bien l'esprit défiant. D y a d'autres exemples qui 
montrent comment Virgile encourage Dante. 

"... moi, dévoré do la soif d apprendre, je me taisais d'un air quij 
traliissait ma pensée secrète. Peut-être, me disais -je, une indiscrète' 
curiosité lui est-elle importune. Mais il s'aperçut du scnipule qui liait 
ma langue, et, avec la tendresse d'un père, il me parla le premier afin de 
m'euhardir à parler moi-même ^." 

Il arrive même que Virgile force Dante à lui poser des questions : — 

" Virgile, qui voyait mon extrême désir, me dit : ' Parle, décoche enfin 
le trait qui est si près de partir -,' " 

Les questions posées avec foi reçoivent leur réponse avant la fin du 
voyage ■'. La foi et la raison en biu-monie ; la sagesse conduisant à l'amour ; 
les contradictions plutôt apparentes que réelles, et les difficultés ne sui 
sant que pour être vaincues : tels sont les résultats de la philosophie do 
Dante. Il n'y est pa.s arrivé en affiiinant, comme le fit plus tard Milton, 
que l'homme est sujet à une volonté di^âne arbitraire, d'où proviennent 
lo bien et le mal, Dante croit à un mal actif ainsi qu'à un bien actif, et au 
pouvoir qu'a l'homme de discorner entre ce bien et ce mal. Il croit à une 
volonté hbre, et sur ce point ses vues devancent les idées de son siècle. D 
admet d'un côté que la volonté de l'homme est toujours libre, do l'autre, 
qu'elle est souvent enchaînée par l'habitude et par la force dos circonstancesLj 
Ces deux façons de voir sont à la fois opposées et nécessaires l'une à l'autre : 
on no peut les harmoniser qu'on admettant la force du Christianisme, qui 
accorde à l'homme le pouvoir de choisir le bien. Le germe d'une volonté 
libre, oonmiie le germe de la conscience, est un don divûi. Béatrice dit de 
la volonté libre : — 

" Dieu, en créant les hommes, ne leur a fait dans sa magnificence aucun 
don, ni plus grand, ni plus conforme à sa bonté, ni plus précieux à ses 



' Ed io, cui nuoTB sete ancor frugava, 
Di fuor taceva, e dentro dicea : Forse 
Lo troppo dimandar, ch'io fo, ii grava. 
Ma quel padre vorace, che s'accorse 
Del timido volur che non ft'apriva, 
Parlaudo, di parlare ardir mi porsc. 

Pury. xviii. 4. 



* Non lasciô, per l'andar che fosse ratto, 
Lo doice Padre raie, ma disse : Scocca 
L'arco dd dir clio inslno al ferro h&i 
tratto, ^"''.'/- ^^T- lô- 

' Voir Purtj. xviii et xxi, et plusieurs autres 
exemples. 




— 119 — 



propres yeux, que le don du libre arbitre, attribut exclusif de toutes les 
créatures intelligentes K" 

Et Virgile :— 

|p '* Libres, vous relevez d'un pouvoir plus haut ; vous appartenez à un être 
de plus excellente nature, à qui vous devez cette intelligence, mise par lui 
en dehors de Tinfluonce des Cieux. Si donc h présent le monde se four- 
voie, la cause en est on vous, habitants de ce monde ; ne le cherchez point 
ailleurs. Toi qui m'entends, observe bien ce qui arrive ^." 



I 

d 

d 
a< 

I 



La volonté libre, dit Virgile, est innée: les impulsions qu'on éprouve 
ers le savoir et l'amour sont suggérées du dehors, et sont aussi des dons 
divins. On exerce la volonté libre en se mettant en rapport avec ce qu'on 
apprend et ce qu'on ahne ^. La croyance de Dante se trouve ainsi être 
double : il croit à la hberté de la volonté et au résultat inévitable de toute 
action provenant de la volonté. 

Il considère que par l'action de la volonté, exercée après que l'homme 
eu la vision de la Punition, de la Pénitence, de la Béatitude (vision qui 
accentue sa perception du bien et du mal, et l'élargit), l'esprit humain peut 
atteindre à la perception intime des rapports de l'homme avec sou créateur. 
Car si rhomnie emploie mal cette volonté donnée par Dieu, la punition do 
son péché en est la conséquence fatale. La conception que se fait Dante 
du sens de la vie humaine est dominée par la vision d'un Dieu suprême, 
pereonnification du Bien Absolu {qui est la Sainteté parfaite) et du Bien 
Iîeïatif{qni est la justice parfaite). Dans ses rappoils avec l'homme. Dieu 
est la justice, le Bien relatif ; la Justice contenant le Pouvoir (révélé dans 
la Punition éternelle), la Sagesse (révélée dans la Punition réparatrice), et 
l'Amour (révélé quand Dieu accoixie à l'homme la vision divine, béatifique). 



Lo maggior don, chc Dio per sua larghezza 
Fesse creando, e alla sua bontate 
Più conformato, o quel ch' ei più apprezza, 

Fu délia volontà la libertate, 
Di cbe lo créature iutelligeati, 
E tutte e sole furo e son dotate. 

Par. V. 19. 

Voir aussi Purg. xi. 81. 

 maggior forza cd a miglior natura 
Liberi soggiac«te, c quella cria 
La mente in voi, chc il ciel noa ha in aua 
cura. 



Perô, se il mondo présente disvia, 
Id voi è la cagione, in voi si cheggia, 
£d io te ne sarô or vera spia. 

Purg. xri. 79. 
* Purg. xvii, xviii. Dante nous apprend 
que l'homme exerce sa volont<5 libre quand 
il choisit entre le bien et le mal; mais 
que le moment que l'homme choisit le mal il 
perd sa liberté de choix. " Il s'égare," La 
nécessité, dit Uaute, est opposée in la volout» 
libre. Voir Purg. xvi. 70 ; Par. v. 19. 



— 120 — 



Selon notre auteur c'est seulement à la suite d'efforts continuels que l'homme 
parvient à cette conception de la Sainte Trinité '. 

Relevons encore un autre trait caractéristique. Pour Dante, la vie 
n'engendre pas la tristesse qui en est inséparable si l'on ne voit dans tout 
changement, dans toute renaissance, que décadence et mort. Ses r^ards 
sont si résolument fixés sur ce qui est immortel, étemel, qu'ils ne peuvent 
être obscurcis par la tristesse de la vie terrestre. La souffrance, l'espérance, 
la paix ; le voyage à travers l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis ; les leçons du 
Pouvoir, de la Sagesse, de l'Amour, ne sont que des phases passagères de la 
vie de l'âme. On perd sans regret ce qui est humain quand on est à la 
recherche du divin : c'est avec joie, non avec tristesse, que l'on abandonne 
la dépouille mortelle dont jadis l'esprit était revêtu. 



*' Vous voyez un homme qui, revêtu encore de ses langes mortels, est en 
marche vers les Cieux *." 

C'est ainsi que Dante laisse de côté non-seulement l'antagonisme possible 
entre la foi et la raison, mais il contemple aussi, sans vouloir l'harmoniser, 
le contraste entre la matière et l'esprit. Sa perception spirituelle et l'en- 
tourage dans lequel il se trouvait l'amenaient à cette opinion. (1) Pour lui, 
les choses matérielles occupent toujours une place inférieure dans le grand 
ordre de la création : elles intéressent beaucoup moins le poète que le déve- 
loppement de l'âme humaine, Dante ne réfléchissait guère au problème de 
la création d'un monde matériel par un créateur spirituel, tant il regardait 
avec attention le développement de la vie spirituelle dans des conditions 
matérielles. Même si la forme est l'expression extérieure de l'esprit, et ai 
l'esprit ne peut se passer de la foraio, Dante considère la fonne comme 
philosophiquement " négligeable " quand elle est comparée à l'esprit : sa philo- 
sopliie chrétienne consiste entièrement dans la conception du pouvoir vivi- 
fimit de l'esprit. (2) Si l'on se lappelle la pensée du moyen âge à l'époque 
de Dante, on remarque que la phase par où elle venait de passer se prêtait 
facilement à une solution apparente des problèmes concernant l'intention 
divine dans la création. Ou voyait la beauté de la nature, mais on ne 






' Purg. iii. 



Allora inwmiDciai : Cou quella fasciii^ 
Che la morte dissolve, tneu to subo, 
£ renni qui per ia infernale ambaseia. 

Purg. xvi. 9 



letudiâit pas de prèi?, et pour s'expliquer les faits nouveaux qui troublaient 
les esprits observateurs, on se mit à la recherche d'une théorie large et 
élastique qui pût les faire comprendre, ou on inventa des phénomènes com- 
plémentaires qui devaient faire de la nature (telle qu'on l'imaginait) un tout 
harmonieux. La méthode géographique d'Hérodote n'était pas étrangère 
à l'esprit du moyen âge. Ce monde, tout vaste qu'il paraissait îiux penseurs 
de cette époque, était plutôt simple que complexe, l'horizon était si étroit-e- 
ment limité que les choses visibles et les choses invisibles ne semblaient 
séparés que par un fil. 

L'entourage du poète, aussi bien que l'intensité de sa vie spiiituclle, 
l'aidaient à éloigner de lui des désaccords qui auraient pu l'attrister profon- 
dément. Et c'est ainsi qu'il laisse sans réponse le problème de la vie 
humaine : heureusement pour les générations à venir. Mais il nous a laissé 
un exemple inestimable : sa foi vigoureuse dans ta vérité telle qu'elle lui 
était apparue sous ses divers aspects. On lui doit une attention sérieuse 
à cause de son attitude impartiale. Il a attribué plein pouvoir au raison- 
nement humain ; jamais il n a essayé d'amoindrir les dons spirituels : — 
la foi, l'espérance, et la charité. La solution du problème ne se trouve pas 
dans la raison seule ni même dans l'amour seul. Les deux se combinent ; 
l'amour accroît la sagesse, et la sagesse entraîne avec elle l'amour '. 

Dans les pages précédentes nous avons essa3'é do réunir les trois parties 
de la Didne Omivdk. et de les lire simultanément, les comparant tour à tour. 
Il no faut cependant pa.s oublier que pour amver à une véritable compré- 
hension du poème on doit aussi lire les trois parties lune après lautro. 
S'il est vrai — selon la première de ces deux méthodes — que les trois 
royaumes du monde invisible représentent l'influence personnelle des Trois 
Personnes de la Sainte Trinité, il est également vrai — suivant la seconde 
— qu'ils représentent la perception croissante do la personnalité complète de 
Dieu : que le Purgatoire comprend et domine l'idée do l'Enfer, et que le 
Paradis présuppose l'existence de l'Enfer et du Purgatoire. 



' Voir Par. v. " Knowlcdpjc and I.ove are 
tbc two suprême nui] insefiaruljle tljcmes of 
Dante 's Paraduo. Tbe Love of tln' Vita Kvnra 
and the pbilosophical devotiou of tLe Covrivio 




are liere nnited and ronderod perfect in Know- 
ledge a»<l J.ove of the .Suprême and l'ncreated 
Good." ]']dniuiidGardner, I/ante's Ten Ueacent, 
p. 6. 



R 



— 122 — 



" Vous autres vivants, vous faites remonter jusqu'aux Cieux la cause 
de tout ce qui arrive, comme si rien ne se produisait dans l'univers que 
sous l'empire d'une nécessité fatale. Mais s"il en était ainsi, vous seriez 
dépouillés du libre arbitre, et la loi qui départit la joie aux bons, les 
tortiu-es aux méchants, ne serait plus une loi de justice '." 

Ainsi d'un côté la Divine Comédie représente Dieu se manifestant à 
l'homme en trois Pei-sonnes, elle montre aussi l'homme se développant 
vers un idéal par sa perception de la Divinité. 

Cette fat^'on de considérer la Bitine Comédie nous offre un double 
intérêt. Au cours do notre travail, nous avons examiné la première méthode 
d'étudier le poème ; pour conclure il sera peut-être intéressant d'ajouter 
quelques mots sur la deuxième. 

Dante nous emmène tous avec lui dans un pèlerinage à travers le 
monde invisible. Personne n'a mieux compris comment la sympathie qu'on 
éprouve pour les souffrances d'autrui nous prépare à supporter les douleurs 
inévitables de la vie ; comment les avertissements du mal sentent à nous 
sauver, comment un bon exemple nous aide à réussir. La Divine Comédie 
se trouve être ainsi l'histoire de la vio humaine. L'homme passe en imagi- 
nation pai" une expérience profonde qui, quoique représentative, n'en est pas 
moins réelle, car son esprit panaient à une vue générale, gi'àco à toutes les 
influences qui concourent au développement do l'âme. Tout en se donnant 
entièrement à ce grand sujet, Dante a cru, jusqu'au dixième chant de 
Vlnfemo, devoir se soimiettre aux conventions littéraires. Les commenta- 
tem"s ont remarqué que l'analogie est frappante (dans le fond et dans la 
forme) entre la Divine Comédie et les épopées classiques, surtout dans les 
premiers chants de YInfemo. Au delà de la porte de l'Enfer, Dante se 
permet de devenir original au plus haut degré. La porte do l'Enfer est la 
porte de la mort* et les tentations qui accablent l'esprit humain avant la 
mort représentent les assauts terribles du monde, de la chair, et du démon, 
qui assaillirent le Christ à la fin des quarante jours passés dans le désert, et 
qui étaient le 83anbole de tout ce qu'il avait déjà souffert et de tout ce que 
l'esprit humain devait encore subir. 



I 



Voî che vivete, opjnî cagion rccate 
Pur 8UB0 al ciel cosi corne 8e tutto 
Movesse seco Ai ■necessitate. 

Se co8l fosse, in voi foni diatruUo 



Libero arbitrio, e non fora giustizîa, 
Per ben, letizia, e per maie, Jiver lutto. 

Purg. xvi. 67. 
* Voir lu DOte (1), page 87. 



— 123 — 

Qu'il nous soit permis d'^'outer que, malgré sa lutte victorieuse contre le 
péché, l'homme, tout en allant vers la perfection, est plus conscient des luttes 
et des suffirances spirituelles. Plus il atteint à la perfection chrétienne, 
plus sa vie est conforme à la vie du Christ, plus aussi le disciple s'associe 
aux souf&ances de l'âme de son maître. À tous ceux qui ont bien senti là 
force du lien intime entre la vie idéale et l'honmie en général, la Divine 
Comédie de Dante ofi&ira toujours une réconfortante nourriture spirituelle ; 
eUe leur apprendra la sympathie qui résulte de la compréhension de la 
vie, le soulagement que produit l'expression esthétique de nos sentiments, 
et le courage qu'on obtient à la vue de la force d'âme d'un autre. 



b2 



APPENDICE A 

(A rintroductioD, p. 2.) 

Il est vrai que les houimos du treizième siècle, y compris Dante, 
admiraient beaucoup Platon, et que les idées de Platon sur la poétique 
et sur la morale étaient jugées comme ayant une grande Viileur, mais les 
autoiii's du moyen Age n'ont jamais accepté les théories de Platon sur l'art 
poétique '. Car Platon était pédagogue et confondait la morale et l'art : de 
jjlus, il croyait à une aristocratie de l'art, il considérait surtout les grands 
esprits qui dans chaque siècle lui semblent être à peu près au même 
niveau. Aristote, au contraire, n'était pas du tout pédagogue. Il a pu 
séparer dans son esprit l'art poétique de la morale, II était démocrate, 
il croyait au progrès do la race humaine, et selon lui tout le savoir de 
l'hunitUiité pouvait devenir matière à la poésie. Une œuvre d'art, d'après 
Aristote, n'a pius de valeur artistique si la forme ne corresiiond pas à la 
pensée. II faut que l'auteur sache séparer ses sentiments de sa vie 
personnelle, et ainsi trouver un milieu dans lequel il puisse développer 
librement ses facultés et donner un corps à sa conception du bien et du 
beau. Celui qui éprouve les joies et les douleurs do l'existence humaine 
doit se retirer de la scène, et voir en spectateur la comédie ou la tragédie 
dont il est, pour ainsi dire, le vrai héros. Aussitôt qu'on se détache de 
sou propre malheur et de son propre bonheur pour l'exprimer sous une 
forme poétique, tm se sert d'une espèce de symbolisme : on ne peut exercer 
la fiiculté esthétique sans employer cette méthode symbolique. Chaque 
épisode qu'on décrit doit être distinct, détaché, complet, en rapport avec 
les circonstances particulières, en rapport avec la vérité générale que toute 
œuvre poétique doit exprimer. 

Platon a cherché l'idéal en dehors du réel. Il a considéré l'idéal comme 
le prototype inconnu de cette nature que l'artiste doit imiter dans son 
œuvre. Aristote, au contraire, a ti"ouvé l'idéal dans le réel. Il a donc 



' Voir Sfudiei in Dante, Séries I, pp. 156- 
16i, par le docteur Moore, f4ui montre com- 
ment le Timr'e de Platon a été traduit t?n latin 
par Chalcodius probablement à la fin du cin- 
quième siècle, plusieurs siècles avant qu'une 
traduction d'Aristote eût paru. Lo docteur 



Moore explique aussi comme quoi la connais- 
sance des œuvres de Platon du 13'è"« siècle fut 
limitée au Timr'e traduit par Cbalcedius» et 
aussi comme quoi ies allusions h Platon qu'on 
trouve dans la Divine Comédie n'ont aucun 
rapport aux idées de Platon sur l'art. 



— 125 — 



élevé le réel, puisqu'il a montré que tout allait vers la perfection de la 
beauté '. L'esprit selon son raisonnement peut voir " dans ie ciel le 
cercle parfait" dont il uo voit sur la terre que "des arcs détachés et 
incomplets ^Z' 



APPENDICE B 

(A l'Introduction, p. 4.) 

Carlt/k', Thomas [1795-1881]. Dans son livre Heroes and Ilcro-worship, 
Carlyle dit que la cioiauté du destin et l'instabilité de la vie torrestro 
poussent Dante vers la contemplation du monde invisible. Ainsi le 
poète se fait l'interprète de l'âme humaine. " Le poème est l'ilme do 
Dante, autrement dit l'esprit du siècle, incarné dans le rhythme pour tous 
les temps." Le poème est inteii.sc. Selon Carlyle, Dante a Tcsprit borné, 
l'esprit d'un sectaire. '* Il est grand comme la vie, non pas à cause do 
l'étendue, mais à cause do la profondeur de son œuvre." Le 2^ènte c^st 
magnifique conmie Mttérature. " Un mot qui frappe — puis le silence — lo 
silence semble plus éloquent que les plirases." Le poème est symbolique : 
" Les trois parties se soutiennent ; elles sont nécessaires les unes aux 
autres ... ce sont ces trois parties qui expliquent lo véritable monde 
in\'isible, tel qu'il a été compris par les chrétiens du moyen âge . . . 
L'Enfer, le Purgatoire, le Pai'adis, sont symboliques : ce sont les emblèmes 
do la foi de Dante dans l'univers ... Le poème exprime d'une manière 
universelle, et sous une forme concrète, que Dante clu'étien considère lo 
bien et le mal comme les deux pivota de la création : pivots qui diffèrent 
l'im de l'autre non-seulement à cause de la suixîriorité de l'un, mais à cause 
de leur incompatibilité ab-solue et étemelle." 

Chunh, liichard TF., Dean of St. Paul's [1815-1890], dans le volume 
Dante and other Essays montre que la Divine Comédie a une influence très 
remarquable sur l'esprit do l'homme à travers les siècles. Il pense à Dante 
homme, poète, philosophe, théologien, réunissant dans son grand livre 
l'expérience et la beauté de la vie humaine, la sagesse mystique, le dogmo 
spirituel. Le poème, essentiellement symboUque, a des épisodes réalistes, 
qui détruisent sa douceur, son égaUté ; mais la force du poème est dans 
le but que l'auteur s'est proposé. Dante, ayant un but moral, entraine 
le lecteur à le suivre à travers toutes les âpretés et les înégaMtés do son 

' Voir l'édition Butclier de la Potlique heaven a perfect round." Robert Browning, 
d'Aristote. AH Voijler, 

* "On the earth Ihe brokeu arcs; in the 



— 126 — 



style. La force du poème réside aussi dans la conception que se fait Dante 
de la nature humaine dont il parle, et qu'il considère d'une façon à la fois 
vigoureuse, calnie, et douce. 

Hunt, James H. Leigh [1784-1869], dans les Stories from the Itaîian Poets, 
considère la Divine Comédie comme étant, tour à tour, {1} im système 
thôologique, (2) un compendium du savoir humain, (3) une série d'images 
erotiques, esthétiques. Le poème, dit-il, a plutôt le caractère ardent. Leigh 
Hunt critique la géographie et l'architecture de TEnfer, ainsi que les mythes 
païens que Dante y exprime. " L'Enfer, dit-il, devient une reductio ad 
ahsurdum" Il est certain que, lisant d'une façon littérale, il devait arriver 
à cette conclusion. Il condamne les m3rt.he8 poétiques dans le traité De 
Monarchia aussi bien que ceux qu'il trouve dans la Didne Cotmdie. Il 
admet pourtant l'influence que le poème exerce sur l'âme et sur le coeur 
de l'homme. •' Quand Dante est grand il n'y a personne qui puisse le 
surpasser . . . L'invisible est perceptible au delà du visible, l'obscurité 
devient palpable, le silence même aide à décrire une personnalité, et frappe 
dans les narrations: les mots sont des éclairs . . . tout ce que noua 
trouvons do subhmo nous étonne, que nous considérions la grandeur du 
poète ou la petitesse folle de l'homme ... La louange, comme le blâme, 
qu'on fwurra lui décerner, s'attacheront toujours à son œuvre principale. 
Sa logique était saugrenue, sa politique absui*de, sa théologie rudimentaire, 
mais son imagination et sa douceur le font aimer." 

Lamartine, Alphonse de [1790-1869], dans ses Notes sur h Dante, juge du 
poèto quant au but moral de son livre, et considère qu'il a manqué ce 
but, puisque, à son avis, Dante avait essayé d'immortaliser les luttes 
des pai'tis florentiiLs et d'entraîner le monde à sympatliiser avec lui dana, 
les déceptions cruelles qu'il avait éprouvées. Cependant Lamartine croit I 
qu'il y a dans le poème quelque chose qu'on ne peut analyser : la noblesse I 
du caractère do Dante, son style élégant et littéraire. Il condamne 
le livre pour dos raisons de science et de morale, tandis qu'il admire 
l'homme. "Un gi-and homme," dit-il, "et im mauvais livre." 

Lamennais, rAhbé Ilurfues F. R. [1782-1854], dont le grand commentaire 
sur la Divine Comédie de Dante fut interrompu par la moii, nous a donné, 
môme sous cette forme fragmentaire, une critique juste, sympathique, et 
profonde. Il remarque surtout les points saillants du poème. Il s'est pré- 
paré à cette tâche par ses recherches sur les rapports entre l'Empire et 
l'Église du moyen âge, entre la foi et la philosophie de cette époque. H a 
jeté un coup d'œil sur l'église miUtante du siècle, sur les tentations qui 
l'assiégeaient et sur le danger d'un dogme trop étroit, d'un pouvoir sacerdotal 
trop étendu, d'une raison entièrement subordonnée à la foi, de la croissance 
soudaine (en dehors de l'Église) d'hérésies qui accentuent les points faibles 
de l'Église à cette éjwque. La première renaissance, le siècle de Dante, 
fut celui de la découverte des lois fixes de l'art et de la nature. On eût 
aussi découveii: les lois de la théologie s'il n'y avait pas eu d'erreur dans 



127 — 



l'iÉlglise (le l'Ouest. Puis vint la Réforme, et dès ce moment la raison et 
la tradition religieuse furent nettement séparées. Dante, seul de son 
siècle à prévoir les luttes futures, prêcha Dieu — Dieu qui est Pouvoir, 
Sagesse, Amour. Lui seul a été le poète de la vie sous tous les aspects, 
et des rapports do touto l'humanité avec la Sainte Trinité. Le cadre est 
limité, le .sujet est universel. Créateur à la fois d'un poème et d'une 
langue, Dante a un style obscur et dur: mais la méthode symbolique 
expUque le poème. L'Enfer comme il l'a compris, le Purgatoire, le 
Paradis, sont des emblèmes de la conscience univereello de la race 
himiaino. 

Macauhiy, Lord [1800-1869], dans les Essai/s, critique Dante littérateur, 
et il essaye do s'expliquer la force du poème. "Elle consiste, dit-il, dans 
la foi démesurée que le poète a en lui-môme, et dans les phrases qu'il 
emploie. Le résultat est que Dante prête aux histoires les plus étonnantes 
un air de réalité." *' Il lui fallait absolument décrire minutieusement ' tout 
ce qui est monstrueux, tout ce qui est prodigieux,' exprimer ce que les 
autres trouvaient inexprimable, présenter comme vérités ce que les fabu- 
listes n'avaient pu imaginer — il fallait donner une forme à ce que la peur 
de l'homme n'avait jamais conçu." Il considère que Dante s'est embrouillé 
en parlant des deux significations du poème. Parlant de Béatrice, Macaulay 
dit : " Dans la confusion du rêve il a perdu de vue la nature humaine 
de Béatrice, et même son existence pei-sonnelle : il la considère comme 
un attribut de Dieu." Macaulay admet l'excellence du style de Dante, 
qu'il déclare "concis, plein de force, heureux," et il reconnaît l'intérêt 
humain du poème. 

Milman, Ilcnry K, Dean of St. PauVs [1791-1868], dans son Eisîory of 
Latin Cknstianity^ Livre XIV, ch. 2, montre que Dante représente l'esprit 
et les traditions de sou siècle, Milman constate ce que le commentateur 
français Ozanam n'a constaté que plus tiird, que même lorsque Dante s'op- 
posait aux abus du système papal il gardait le respect le plus complet 
pour la suprématie spirituelle du successeur de saint Pierre. Dante était 
sincère en tout ce qu'il disait: il devait beaucoup au dogme do l'église 
du moyen âge au sujet do l'Enfer, du Purgatoire, du Paradis: du chaos 
il tii-a l'ordre, et il a légué aux générations qui le suivirent le travail qu'il 
avait fait. Il a rapproché la vie invisible de la vie visible, et l'a expli- 
quée : il l'a réalisée pour nous tout en la remplissant de personnages déjà 
connus ; et nous a fait croire plus profondément à l'existence de l'âme 
dans ce monde invisible. Au moyen âge on avait créé le Purgatoire de 
peur de condamner l'esprit humain à l'Enfer ; le résultat fut une croyance 
plus ferme à l'efficacité de la prière intercessoire : Dante s'est appuyé 
là-dessus. Il a employé les idées générales, mais en les dépassant. 

Ozafiam, Alphonse F. [1813-18Ô3], dans Dante et la philosophie catholique au 
treizième siècle, admet que Dante est en même temps imitateur et créateur ; 
il rapproche la littérature de la vie. Il est citoyen de Florence et en 



— 128 — 



même temps du monde invisible. Son poème est l'expression des siècles de 
lutte. 

Quinct, Edgar [1803-1875], fait valoir les paradoxes que tous les critiques 
trouvent dans la Divine Comédie, avant d'essayer la solution du problème. 
II reconnaît que chaque partie du poème est un microcosme du tout, et 
qu'elles ne s'expliquent pas seules. Il reconnaît aussi que Dante a su 
combiner le concret et l'abstrait dans le symbolisme du livre : que si les 
tortures de FEnfer sont physiques, les esprits ne s'y plaignent que des 
tortures spirituelles. Il admet que dans un poème sur réternité nous 
perdons de vue le sens du temps, et que Dante savait enseigner d'une 
manière très directe, même en employant la méthode scolastique d'inter- 
prétation littérale et allégorique. Le poème est selon lui un problème. 
II ne l'approuve, ni ne le condamne. Il ne peut s'expliquer la force de 
l'œuvre d'une manière scientifique, littéraire, ou morale: il ne cherche pas 
à comprendre rallégorie. 

Bivarol, Anioine, Comte de [1753-1801], critique Tœuvre de Dante selon 
le goût du dix-huitième siècle, et trouve que le poète n'a pas réussi. Mais 
il admet la grandeur du poème. Il n'y découvre pas d'harmonie et 
avance cette théorie : la grandeur du poème résulte de l'exagération des 
défauts et des beautés littéraires, et de leur rapprochement. 

Jiossefti, Dante G. [1828-1882], n'est pas critique dans le vrai sens du 
mot : quoiqu'il eût pour lui dans son interprétation de la Divine Comédie les 
avantages de la race, du langage et du génie artistique. Mais il avait 
une idée fixe dont il n'a pas su se défaùo ; il voit dans le poète un 
révolté contre la papauté, et le considère comme le Protestant de son 
époque. Dante, selon Kossetti, emploie les moyens littéraires du siècle 
pour exprimer sa désapprobation du pouvoir temporel du Pai>e. Rossetti 
ci'itique aussi Dante au point de vue moral, et le trouve incomplet. La 
guerre civile est dans la cité même. Dante est étranger, rebelle à sa cité, 
à son siècle. 

Buskin, John [1819-1900], qui no parle que rai'ement de Dante, le 
juge par rapport à l'art italien du siècle. Dans Modem Pointers, 
tome ÎU, il est d'avis que l'imagination de Milton est inférieure à celle 
de Dante : et il combat l'idée que l'art de Dante, dans son caractère 
déterminé et restreint, manque do puissance artistique. " La pensée vague 
de Milton ne provient pas de l'imagination, mais du manque d'imagination, 
si l'on peut y trouver une signification," 

SchcUing, Friedrich W. J. von [1776-1864]. Son intention, dans sa critique 
de la Divine Comédie^ est d'examiner de près une idée qui s'est présentée à 
l'esprit de tout penseur profond, mais à laquelle les critiques n'ont pas encore 
attribué une importance suffisante. Selon Schelling la Divine Comédie n'ap- 
partient à aucune forme connue de l'art ; on ne peut donc la juger selon 
les règles ordinaires. Elle est unique. La méthode que le poète emploie 
est allégorique, mais le poème n'est pas seulement une allégorie. Il est 



J 



— 129 — 

archétypique, "prophétique, et le type de tout poènio moderne." Les 
idées d'Aristote et do Platon y sont harmonisées, entremêlées : l'excellence 
individuelle de chaque partie n'y Qst constatée et reconnue qu'à cause 
des rapports avec le grand tout du poème. 

Symonds, John A. [1807-1871], Introduction ta iheStudy of Dante, considère 
le poète de la même façon que Rivarol. Des taches, des erreurs, selon 
lui, déforment le poème : la grandeur qui y existe, et qu'on ne peut nier, 
est du côté scientifique, et résidto des idées de Dante sur les lois du destin, 
La beauté littéraire du poème, selon S^Tiionds, est impaii'aite, et a toujom-s 
rapport aux sentiments de tendresse et d'amour. Enfin, la Divine Comédie 
est une manifestation de l'esprit humain ; une narration du bien et du 
mal inégale quant au côté scientifique, rapiécée du côté littéraire, peu 
satisfaisante du côté moral, mais d'une grandeur qui dépasse toute expression, 

■I Voltaire [169é-1778] attribue à Dante un goût "bizarre," mais il admet 
■qu'il y a dans le poème " des vers si heureux et si naïfs qu'ils n'ont point 
vieilli depuis quatre cents ans, et qu'ils ne vieilliront jamais." (Lettre du 
mois de mars 1761.) 



APPENDICE C 

(À l'Introduction, p. 7.) 

Dante dit qu'il est possible de considérer l'esprit sans la matière (dans 
la nature de Dieu, des anges, de l'âme humaine) et aussi Fesprit réuni à la 
matière (dans la nature de l'homme). L'esprit quand il opère .sur la matière 
possède le pouvoir de créer les marques distinctives qui sont la preuve 
de l'individualité. La matière n'est pas compréhensible à l'esprit humain 
quand on la considère sans y ajouter l'idée de la forme, mais ou peut 
constater l'existence de la forme sajis la matière. Les anges, selon Dante, 
sont des esprits dans une forme pure, c'est^àndire sans matière. Comme 
la matière n'a pas d'existence indépendante, on ne peut jamais savoir si 
elle est cori-uptible ou non. Mais puisqu'elle peut être considérée comme 
composée d'éléments, elle est sujette à la destruction comme le sont ces 
éléments. (On voit que Dante confond dans son esprit la conception 
philosophique de la matière avec la conception scientifique.) La matière, 
dit-il, est sujette aux influences célestes ; la force créatrice de Dieu parvient 
jusqu'à elle indirectement, tandis que l'esprit reçoit cette force directement 
de Dieu. Les neuf cioux du Paradis réfléchissent les trois aspects de la 
Sainte Trinitô ; la vie qu'ils transmettent à notre monde, la vie non 
spirituelle (c'est-à-dire celle des plantes et des animaux), est nécessairement 
loin de la perfection ; la vie pure et intacte ne peut nous parvenir que 
de Dieu lui-même. Cela n'est arrivé que deux fois dans l'histoire de ce 
londoi dans la première création et dans Tlncarnation de Notre-Seigneur. 

s 





— 130 — 

Dante pose encore cette question. Comment l'harmonie du corps et 

de l'esprit, détruite par la mort, se renouvellera-t-elle aprùs le dernier jour? 
La gloire des esprits saints, sera-t-olle diminuée quand ils retrouveront leurs 
corps ? Voici la réponse que Dante fait à cette question. Puisque l'Amour 
reste toujours et que la gloire de l'esprit n'est que le résultat de l'amour, 
rien ne diminuera pour lui la gloii-e du Paradis. Mais comme l'esprit de 
l'homme a été créé en même temps que sa forme, et uni à la matière, 
l'esprit sera plus parfait, par conséquent plus agréable à Dieu, quand aura 
repris son corps. Néanmoins l'esprit sera visible à travers la gloire qui 
l'entoure et qui rayonnera du corps glorieux *. 



* Ogni forma sustanzial, che setta 
E da materia, ed é con lei unita, 
Specifica virtude ha in se colletta : 
La quai senza operar non è sentita. 
Ne si dimostra ma' che per eÉfetto, 
Come per verdi fronde in planta vita, 

Purf). xviii. 49. 

Gli Angeli, frate, e il paese sincero 
Ncl quai tu eei, dir si posson creati 
Si come sonu in loro esscre intero ; 

Ma gli elementt cbe tu bai numati, 
E quelle cose, che di lor si fanno, 
Da creata virtù sodo intormati. 

Creata fu la materia ch' enU hanno ; 
Creata fu la virtù iaformaute 
In queste Et«lle, che intorno a lor vanno. 

L' anima d' ogni bruto e délie plante 
Di complession potenziata tira 
Lo raggio e il moto délie luci santc. 

Ma vostra vita senza mezzo spira 
La somma beninanza e V innamora 
Di se, 81 che poi sempre la disira. 

E quinci puoi argomentare aucora 
Vostra resurrezion, se tu ripensi 
Come r umana came fessi allora, 

Che li primi parenti intrambo fensi. 

Par. Tii. 180. 

Ci6 che non muore, e ciô che pu& morire, 
Non è se non splendor di quella idea 
Che partorisce, amando, il nostro Sire. 

Chè quella viva luce, che si mea 
Dal suc lucente, che non si disuna 
Da lui, ne dall' amor che in lor s' intrea, 

Per sua bontate il suo raggiare aduna, 
Quasi specchiato, in nove aussistenze 
Eiemalmente rimanendosi usa. 

Quindi dlscende alT ultime potcnze 
Giù d' atto in atto, tanto divenendo, 
Cbe piik non fa che bnevi contingenze: 



E queste contingenze essere intendo 
Le co8e générale, che produce 
Con semé e senza serae il ciel movendo. 

La ccra di costoro, e L-hi la duce. 

Non stà d' un modo, e perô sotto il segno 
Idéale poi piii o mcn tralnce : 

Ond' egli avvien ch' un medesimo legno 
Secondo spezie, meglio e peggio frutta; 
E voi nascete con diverso ingegno. 

Se fosse appunto la cera dedutta, 

E foaae il cielu in sua virtù suprema, 
La luce del suggcl parrebbe tutta. 

Ma la uatiira la ûk sempre scema, 
Similemente opérande ail' artista, 
Cb'ba 1' ahito dell' arte e man che tréma. 

Perô se r! caldo Amor la cbiara vîata 
Dclla prima virtù disponc e segna, 
Tutta la perfezion qulvi s' acquista. 

Cosî fu fatta già la terra degna 
Di tutta I' animal perfezione ; 
Cosi fu fatta la Vergine pregna. 

Par. xiii. 62. 

Come la carne gloriosa e santa 
Fia rivestita, la nostra persona 
Più grata fia per esser tutta quanta : 

Perché s' accresccrà ciô che ne dona 
Di gratuite lume il sommo Boue, 
Lume ch' a lui veder ne condiziona. 

Onde la vision crescer conviene, 

Crescer 1* ardor, che di quella s' accende, 
Crescer lo raggio cbe da esso viene. 

Ma si come carbon che fîamma rende, 
E per vivo candor quella soverchia, 
SI che la sua parvenza si difende ; 

Cosi questo fulgor, che già ne cercbia, 
Fia vinto in apparenza dalla came 
Che tutto di la terra ricoperchia. 

Ne potrà tanta luce affaticame, 
Chè gli organi del corpo saran forti 
A tutto ciû che potrà dilettarne. 

Por. xîr.48. 



131 — 



APPENDICE D 



(Au Chapitre II, p. 44.) 

Dans les première temps de la littérature grecque il existait une foi 
raisonnée en un autre monde, éloigné de la terre, peuplé d ombres : réflexion 
du monde terrestre. Cette croyance était le résultat de l'agrégation des 
pensées, des espoirs, des peurs naturelles à chaque époque chez l'être 
humain. Il est impossible d'ùnaginer une époque où l'homme n'ait con- 
templé avec angoisse l'existence possible d'un " au delà " mystérieux, contenu 
dans celui que nous connaissons. De telles spéculations tendaient à devenir 
tôt ou tard matière à poésie. Ainsi, aux temps primitifs de la poésie 
grecque, la terre dont parlaient les poètes était peuplée d'ombres bonnes 
ou mauvaises, ayant des traits simples et même grotesques, qui rappelaient 
leur vie dans le monde présent '. Elles poursuivaient, du moins le sup- 
posait-on, dans des circonstances différentes leurs occui>ations terrestres, 
ou plutôt une faible image de ces occupations : elles sentaient, d'une 
manière modifiée, quelque chose qui leur rappelait la joie et la souft'rance 
humaine. Ainsi dans les anciennes mythologies il n'y a jamais trace d'un 
monde souterrain paisible, calme, dont les habitants goûtient lo repos, La 
vie qu'on mène dans les plaines obscures du monde mystérieux n'a pas 
d'intérêt, sauf comme reflet de la vie qu'on menait autrefois. La tristesse 
du contraste qu'ils se figuraient exister entre leur monde et les ténèbres 
où ils vivaient après la mort frappa l'esprit grec d'une manière très 
accentuée et très pénible. La plénitude et la beauté de leur vie terrestre 
faisaient de plus on plus ressortir la duroté du sort qui les cliassait vers une 
terre "sous les ténèbres et l'ombre''," où régnait un crépuscule morne. 
Cette existence était glaciale, étant la demi-vie ; terrible, n'étant que la 
demi-mort. Ils entrevoyaient avec pour un changement qui marquait 
pour eux la fin de l'activité humaine, le commencement d'un état inconnu, 
peut-être d'une vie silencieuse et " sans forces," étrangère aux luttes passion- 
nées de notre être humain, d'une vie, à la regarder de la façon la plus 
favorable, où les besoins que le monde avait éveillés ne seraient jamais 
satisfaits. Les instincts fondamentaux des Grecs, c'est-à-dire le désir 



abbondante gr^zia, oad' iu presunsi 
Ficcar lo viso per la luce eterna 
Tantu cbe la vediita vi conâunsi ! 

Nel 8U0 profonilo vidi chc s* interna 
Legato COQ amore in un volume 
Cio clie (icr 1' univtTso si sciuaderna ; 

Sustanzia dl atckleute, e lor costume. 
Tutti coQllati iiiïsii:iiii' per tal modo, 
Che ciù cb' io dico è uu sL-uiplicc luine. 

Pur. xxxiii. 82. 



s2 



Ed io sppresso : Le profonde cosc, 
Cbe mi largiscon qui la lor parveuza, 
Agli occhi di laggiù son si nascoge, 

Che r esser loro y' è in sola credenza, 
Sovra la quai si fonda 1' alta speue, 
E perô di sustauzia prends intenza. 

E da questa credenza ci convieu*:; 
SillogiKzar, senza avère altra vista, 
E p«ro inteuza d' argomento tieoe. 

Par. xxiv. 70. 

' Odyuc'e xi. 572. » ib. xi. 57. 



— 132 



de voir leur pcrsoimalitô se reproduire dans leurs enfants, leur esprit 
national dans riiistoire, leur génie créateur dans lart, étaient les instincts 
les plus cruellement condamnés par leur raison. Les esprits qui auraient 
accompli leur voyage au "pays lointain de l'inconnu" regarderaient avec 
regret et avec envie leur existence " éclairée par le jour '," et ils trouveraient 
une consolation mélancolique en suivant de ce " pays lointain " l'histoire 
de ce monde dans son développement. Dans l'Odyssée les esprits, ayant 
bu du sang, sont capables de répondre aux questions d'Ulysse^. Tirésias 
connaît le présent et le futur, il prévoit la mort d'Ulysse et la manière dont 
elle arriverai Et cette comiaissanco a été donnée à Ulysse afin qu'il la 
puis^^e employer sagement à son retour au monde*. Dans les m^'thes 
d'Ulysse, d'Héraclès, et dans les mythes plus anciens encore (y compris 
celui du voyage d'Orphée aux Enfers pour ramener Eurydice) il y a toujours 
Pluton le roi, Pi-oserpino la reine, Cerbère le chien de garde '. 

Traçons maintenant le développement de cette idée primitive et les 
divergences qu'on note dans les œuvres cla.ssiques de date plus réconte ; 
nous verrons ainsi quel abîme il y a entre les mytlies poétiques de l'Odyssée 
et les imaginations fines et subtiles des philosophes grecs. L'horreur et 
le mystère qui entouraient les descriptions primitives du monde souterrain 
ont presque disparu ; la poésie qu'on trouve parmi les écrits philosophiques 
est celle qui tient à l'intelligence plut»'it qu'au cœur''. Il y a aussi un 
changement dîuis le point de vue d'où on regarde le monde invisible. Car, 
d'aboixl, im philosophe qui croit que la vie lui a été donnée pour apprendre 
no peut pas envisager avec une douleur complète la fin de cette vie et 
l'entrée dans une nouvelle existence, car il la regarde comme un changement 
qui, même s'il perdait beaucoup, lui donnerait, en tout cas, une expérience 
nouvelle '. De plus, l'idée de la justice exercée sur l'homme, soit par lui- 
même, soit par un Pouvoir supérieur, avait été constatée, analysée, élai"gie. 
Il était impossible aux Grecs de l'époitjuo des philosophes de penser au 
monde invisible sans y ajouter une foi dans la justice idéiUe. Si cette 
justice idéale existait, c'était dans le monde à venir que les fautes commises 
ici-bas auraient leur punition, et que le malheur et l'injustice recevraient 
une compensation entière. On reconnut alors qu'après la mort les esprits 
se soumettraient à diverses destinées : ils se sépareraient en deux groupes ; 
les bons seraient récom])ensés, les mauvais punis. Hades conduit d'une 
pai*t à l'entrée du Tai'taro, de l'autre à celle des Champs Éiysées *. 



' Odynste xi. 488. 

' ib. xi. 160. Agftinemnon demanile des 
renseignemcuts sur le sort de soa lils Oreste 
(ili. xi. 400). Achille désire avoir des uou- 
Telles de sou père Pelée {ib. xL 494). 

' ib. xi. 184. 

• ib. II. 228. 

» ih. xi. 623 (Cerbère); ib. xi. 685 (Persô- 
phone). 



• Aristote dit que l'inuttition jointe 
désir de savoir crée l'art de la poésie. 

' Aristote, Pol il iij ne, cb. iv, paragraphe l"*: 
" L"en.seigDeaicnt est la cause du plus vif 
plaisir, non-seulement pour les philosophes, 
mais au8.si pour les hommes moias instruite." 

• Cependant il y avait, même dans VOdyanèt, 
des degrés de lx)Dheur et de malheur partiii 
les ombres. Achille marche d'uu pas rapide 



— 133 — 



Mais le philosophe grec a trouvé un nouveau moyen de faire apprécier 
les mythes sur le monde invisible. Sans y attacher de vraie valeur dog- 
matique, sans certainement y croire, il les employait comme allégories, 
et par ce moyen il pouvait exprimer certaines convictions ; parler même de 
ces convictions ainsi déguisées comme s'il les considérait capables d'être 
sujettes a\ix épreuves de la logique K 

Parmi ces conceptions il faut citer celle do la réalité du savoir, et 
l'existence de la justice idéale, absolue. Provenant de celles-ci il y a aussi 
les conceptions de l'immortalité de l'âme humaine, et de l'existence d'une 
âme universelle qui est la source de la justice*. 



sur les prairies couvertes d'asphodèle ; Mines 
tient un sceptre d'or, prononçant de son trône 
des jugements sur les morts; Tîtyos subit une 
vive douleur, des vautours mangent ses en- 
trailles, " car li avait usé de violence envers 
Leto, l'amie de Zeus." Tantale est durement 
tourmenté : " Il se tient dans un étang, et 
l'eau s'élève jusqu'à son menton"; Sisyphe 
subit un cruel supplice : il doit saisir un 
rocher énorme des deux mains. — Odyssée, xi. 

' " Les poètes des anciens âges . . . profes- 
saient comme croyances positives les mythes 
auxquels ils donnaient d'ingénieuses interpré- 
tations." — Ozanam, Dante et la philosophie 
catholique. 

' A. — " Si l'on étudiait à fond la sagesse, 
chaque fois qu'il entra dans sa carrière ter- 
restre (c'est-à-dire s'il n'avait pas le dernier 
choix), il aurait probablement, d'après les 
contes sur le inonde souterrain, du bonheur 
dan» la vie, et le voyage d'ici-lâ, et le retour, 
seraient un voyage facile et joyeux, non pas 
dur et sombre . . . Ainsi, Glaucus, le conte ne 
fut pas perdu, et nous eu profiterons, si nous 
écoutons l'avertissement qu'il nous donne. 
Nous franchirons sans malheur la rivière de 
Léthé et notre âme ne sera pas corromjiue. 
Certes, si nous suivons les conseils que moi je 
donne, croyant & l'immortalité de î'âme et au 
pouvoir qu'elle possède de comprendre le bien 
et le mal, nous marcherons toujours sur la voie 
céleste, et nous cultiverons la justice et la sa- 
gesse, afin d'être aimés de nos semblables et des 
dieux ; non-seulement pendant notre séjour ici- 
bas, mais aussi lorsque, comme les vainqueurs 
dans les courses, comblés ries cadeaux de leurs 
admirateurs, nous recevons le prix de la vertu ; 
afin que pendant le voyage de nulle ans déjti 
décrit, et pendant la vie terrestre, nous puis- 
sions avoir le bonheur éternel." — l'iaton, Ré- 
publique, livre X, 11. 619, 621. 



B. — "Nous verrons qu'il y a lieu d'espérer 
du bien de la mort ... Si la mort est le 
terme d'un voyage au pays, où, dit-on, habi- 
tent tous les esprits des morts, quoi bonheur, 
ô mes amis et mes juges, pourrait être plus 
grand que la mort? Si, par exemple, quand 
le pèlerin s'y rend (dans le monde souterrain) 
il échappe à ceux qui professent la justice 
dans ce monde-ci, et qu'il voit les juges hon- 
nêtes qui, dit-on, pninoncent les jugements 
là-bas — Minos et Rhadamanthe, et Aeacus et 
Triptolème, et les autres enfants de Zcus qui 
étaient honnêtes dans la vie — cela vaudra la 
p«iue d'y aller. Que ne donnerait-on pour le 
I)laisir d'avoir une conversation avec Orphée 
et Musée et Hésiode et Homère? . . . 

" Surtout, j'y serai capable de continuer 
mes recherches sur la sagesse vraie et fausse, 
comme je le fais ici : et je découvrirai celui 
qui est réellement sage, et celui qui prétend 
l'être, et qui ne l'est pas. Que ne donneruit- 
on, 6 mes juges, pour le privilège de poser des 
questions à celui (pii a dirigé l'expédition de 
Troie, ou à Ulys^, ou à Sisyphe, ou à nombre 
d'autres homme» — d'autres femmes aussi? 
Quelles délices sans iin trouverait-on à causer 
avec eux et à leur poser des queutions ! Dans 
le monde à venir on ne condamne personne à 
mort pour avoir posé des questions — cela ne 
se fait pas. Car outre qu'on sera plus heureux, 
on sera immortel, si tout ce qu'on raconte sur 
ce sujet est vrai," — Platon, Apoloyio, 40, c. 

C. — "L'âme, dis-je, étant elle-même invi- 
slble, se rend au monde invisible — à ce qui 
est divin, immortel, rationnel : une fois ar- 
rivée, elle a assuré son bonheur, et libérée des 
erreurs et des folies de l'homme, des peurs et 
des impulsions sauvages, enfin, de tous les 
malheurs humains, elle vit toujours, comme on 
dit de ceux qui s'y connaissent, dans la société 
des dieux,."— Platon, Phatdon, ch. 29, E. 



^ 134 — 

Les différences que nous trouvons entre les écrits des philosophes grecs 
et les idées primitives du monde à venir sont donc explicables, puisqu'elles 
sont le résultat chez les Grecs de la réalisation des bienfaits du savoir et 
de l'espoir de la justice idéale. Ces deux croyances survivent dans la 
littérature latine, à côté des anciens mythes. Le tout reçoit aux mains 
de Virgile un fini élégant, mais il y manque l'ancienne grandeur obscure, 
triste et mystérieuse K 

Un arbre veille sur le pays des morts, un nrbre hant« par de " vains 
rêves " et par tous les monstres terribles des légendes. Connue dans les 
histoires anciennes, des rivières arrosent cette terre: l'Achéron, le Cocyte 
et le Styx marécageux, Caron le nocher s'y trouve prêt à transporter les 
esprits dans son bateau. Comme Ulysse, Énée plaint le sort pénible de 
ceux qui doivent attendre sur les bords do la rivière le nocher - qui viendra 
les emmener. Caron lui-même est très-peu disposé à emmener une personne 
vivante dans le royaume " dea esprits," du sommeil, de la '' nuit qui dort." 
Le poète parcourt la terre de Hades dans le crépuscule, il la trouve peuplée 
par les esprits des enfants, de ceux qui ont été condamnés injustement, des 
suicidés et de ceux qu'un amour non partagé a consumés. Alors la route 
se divise en deux : à droite sont les Champs Élysées, à gauche le Tartare. 
On rencontre dans le monde souterrain do Virgile les juges dont Platon 
parle. ILs décident do l'habitation de chaque esprit. Le Tartare est un 
vaste abîme, oîi l'on enfermait autrefois les Titans. Virgile passe en revue 
les différents genres do péché qui y .sont punis : la haine, la conduite non- 
fihale, la fausseté, l'avarice, la sensualité, la perfidie. Ici Phlegyas appelle 
les esprits et les conjure de suivre le bon exemple, d'apprendre à bien agir, 
d'estimer les dieux. Après avoir quitté le Tartare, Énée traverse l'espace 
qui le sépare des Cliamps Élysées : un pays éclairé comme notre terre par 
le soleil et les astres. Voici "un ciel plus ouvert et plus clair, qui répand 
sur les champs une vive clarté " ; voici les esprits saints : prêtres, poètes, 
ouvriers, guerrière. Les prêtres chantent des hymnes aux dieux, les poètes 
jouent de la lyre ; les guerriers luttent et combattent. Les esprits habitent 
tous des bois ombreux, de fraîches prairies, la rive des ruisseaux étineelants. 
De même que dans les histoires anciennes, ils peuvent reconnaître leurs 
amis. Énée maintenant entrevoit à travers la rivière lointaine du Léthé 
un bois où les esprits fourmillent et voltigent. Il demande à Anchise si - 
jamais les ombres reviendront sur la terre pour y trouver une destiné©! 
nouvelle. Anchise répond que l'esprit séparé de son corps mérite la puni- 
tion ou la récompense selon ses actes ici-bas. Les heureux qui ont trouvé 
lo moyen de venir aux Champs Élysées boivent les eaux de Létlié et 
se préparent ainsi à revenir sur la terrée 



' Virgile, Èntide, livre vi. 
' Le noclicr parait dans la mythologie égyp- 
tienne, et les caractèree cabalisticiues dont on 



a couvert les murailles des cliambres des moite' 
y font souvent allusion. 

' Cette partie de VÈnèide finit par laTÎ&ion 



— 135 — 



Tout cela n'est que la continuation de l'idée suggérée dans la vision d'Er 
de Paniphylie à la lin de la Eépuhlique de Platon. 



APPENDICE E 



(Au Chapitre IV, p. 111.) 

*' Cae je suis assuré que ni la mort (dduaToç) ni la vie (Coi^), ni les angei 
(âyyeXot), ni les principautés {àp-^ai), ni les puissances (Suva/ictç), ni les 
choses présentes (èuitTrâiTa), ni les choses à venir {fxékXoma), ni la hauteur 
(wi^ûj/ia), ni la profondeur {^d9o<i), ni aucune autre créature («rto-iç) ne nous 
pourra séparer de l'amour de Dieu, qu'il nous a montré eu Jésus-Christ, 
Notre-Seigneur." — ÉpUre aux Romaitis, chapitre viii, versets 37, 38. 

"... quelle est l'excellente grandeur de sa puissance envers nous qui 
croyons selon l'eflicace de la puissance de sa force, laquelle il a déployée 
avec efficace en Christ quand il l'a ressuscité des morts, et qu'il l'a fait 
asseoir à sa droite dans les lieux célestes, au-dessus de toute principauté 
(àpxri'i), de touta puissance (e^oucrtaç), de toute dignité {dvvâfieai<î}, et de 
toute domination (^cuptÔTT^Toç), et au-dessus de tout nom qui se nomme, 
non-seulement en ce siècle (eV tw altôvi toutw), mais aussi en celui qui 
est à venir f/xc'XXowt)." — Épttre aux Êphésiens, chapitre i, versets 19-21. 

"... a&n que la sagesse de Dieu, qui est diverse en toutes sortes, soit 
maintenant donnée à connaître aux principautés (àp^a*?) et aux pidssances 
(c^ouo-taiç) dans les lieux célestes par l'église . . ." — ÊpUre aux Êphésiens, 
chapitre m, verset 10. 

" Car par Lui ont été créées toutes les choses qui sont dans les cieux 
(rà iv Toîç ovpavoL<;), et SUT la terre (rà cVt rîjs y^ç)) les visibles (rà ô/aora) 
et les invisibles (rà ioparai), soit les trônes {6p6vot), ou les dominations 
(tcvpiorrjTeç), ou les principautés [àp^ai), ou les puissances {i^ovaîat.) : toutes 
choses ont été créées par Lui et pour Lui." — Êpître mtx Coîossiens, chapitre i, 
verset 16. 

" Et vous êtes rendus accomplis en lui, qui est le Chef de toute 
principauté (àpx'^ç) et puissance (è^oucriaç)." — ÊpUre aux Coîossiens, chapitre n, 
verset 10. 

" Car le Seigneur lui-même avec un cri d'exhortation, et une voLx 
d'archange (eV <f>cjtqj àpvayyeXou), et avec la trompette de Dieu, descendra 
du ciel . . ." — Première Èpitre aux Thessaloniciens, chapitre iv, verset 16. 

"... lorsque le Seigneur Jésus sera révélé du ciel avec les anges de 
sa puissance {/icr àyyéXûiv 8wa/i€<uç)." — Seconde ÊpUre aux Thessaloniciens, 
chapitre i, verset 7. 

qu'Ancbise montre à Énée. Celui-ci voit la ensuite Anchise le renToie & travers la porte 
grandeur future de Rome et de ses empereurs ; d'ivoire (des rêves) au monde supérieur. 



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Si nous examinons les passages cités, nous voyons qu'ils expriment 
un contraste entre les choses visibles et les choses invisibles. Tous les 
mots traduits — " puissance," dignité," etc. — se trouvent dans l'une de ces 
deux catégories. 

Prenons le premier passage: — ^la mort {6dvaTo*t); la vie (C&ht); les 
principautés (terrestres) {àpxai); les forces (céle^s) (8vva/icis); choses 
présentes (èveaTâra) ; choses à venir {fUkkovra) ; la profondeur (/Sa^oç) ; 
la hauteur (iÂf/tofia). 

Puis, ajoutons les deux mots : — la création terrestre {$crUriç) ; la ciéation 
céleste (âyyeXot). 

Prenons le second passage: — les principautés (terrestres) {ipxyh)'' ^^ 
autorités (célestes) (ê^ovo-taç) ; les seigneuries (terrestres) (Kvpion^roç) ; les 
forces (célestes) {Bwdfiect^) ; dans ce siècle (rf) auivi tovt^) ; le siècle à venir 

(lUWoVTl). 

Prenons le troisième passage : — les principautés (terrestres) (àpxcû^) ; les 
autorités (célestes) (è^ovo-éaiç). 

Prenons le quatrième passage: — les choses qui sont sur la terre (rà 
cirl rrjs y^ç) ; les choses qui sont dans les cieux (rà iv roî^ ovpavol^) ; les 
choses visibles (rà oparâ) ; les choses invisibles (rà ôopara) ; les seigneuries 
(terrestres) (frvpumTreç) ; les trônes (célestes) (Opovot)', les principautés 
(terrestres) (àpr^ai) ; les autorités (célestes) {i^ova-LaCy 

Prenons le cinquième passage:— les principautés (terrestres) (à/>^«); 
les autorités (célestes) (è^ova-Ca^). 

Les seuls passages qui restent ne mentionnent que les anges et les 
archanges. 

Dans chaque cas le céleste est opposé au terrestre, l'invisible au visible. 
Nous voilà en face de deux grands groupes : les puissances célestes (c.-À.<d. 
les anges), les principautés terrestres (c.-à.-d. les gouvernements du monde, 
de la terre). Exception faite des Chérubins et des Séraphins, il n'y a pas 
une seule trace dans les Écritures Saintes de l'existence des "neuf ordres" 
d'anges, auxquels Dante fait allusion. 



Vu, et admis à soutenance, 

le 18 Février 1904 

par le Doyen de la Faculté des 

Lettres de l'Université de Paris, 

Â. Cboiset. 



Vu, et permis d'imprimer, 

Le Vioe-Recteur de 

l'Académie de Paris, 

L. LiARD.